La BBC a contribué à l’assassinat d’Anas al-Sharif. Son mode de reportage tuera bien d’autres journalistes encore
Les médias légitiment l’assassinat de journalistes par Israël et ils le font parce qu’ils sont les propagandistes racistes d’un système de contrôle colonial occidental au Moyen-Orient.

Jonathan Cook, 12 August 2025
Comment est-il possible qu’un journaliste de la BBC ait émis une remarque aussi obscène que celle qui suit dans son bref reportage sur l’assassinat par Israël du journaliste d’Al Jazeera, Anas al-Sharif :
« Il y a le problème de la proportionnalité. Était-il justifié de tuer cinq journalistes alors que vous n’en cibliez qu’un seul ? »
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Il n’est guère aisé d’extraire les hypothèses journalistiques perverses qui sous-tendent cette brève « question ».
Remarquons tout d’abord, au passage, ici, l’allégation absolument fausse qu’Israël ne souhaitait tuer qu’un seul journaliste, Al-Sharif. Toutes les preuves montrent que, en tuant plus de 200 journalistes palestiniens à Gaza ces deux dernières années et en excluant tous les journalistes occidentaux de l’enclave, Israël a cherché à s’assurer que ses crimes génocidaires ne seraient pas rapportés. Et, ainsi donc, il tue systématiquement ceux qui sont le mieux placés pour faire office de témoins.
La raison on ne peut plus évidente pour laquelle Israël a liquidé la totalité de l’équipe de presse d’Al-Jazeera en ce moment est que l’armée israélienne s’apprête à envahir la ville de Gaza et à commettre d’autres atrocités encore.
Mais creusons un peu plus bas. Si vous n’êtes pas profondément ulcéré par la BBC, supposée être un diffuseur public, et que vous estimez qu’il est décent d’exprimer le commentaire ci-dessus – surtout après qu’Israël a tué plus de journalistes à Gaza qu’au cours de toutes les guerres occidentales importantes ces 150 dernières années – considérez ce qui suit.
Imaginez que, finalement, Israël ait accepté les journalistes occidentaux à Gaza après les avoir empêchés d’y entrer pendant près de deux ans. Une équipe de cinq visages familiers de la BBC a installé boutique à Gaza et s’est mise au travail à partir d’un studio vraiment rudimentaire situé dans l’enclave même.
Puis éclate la nouvelle : Leur studio a été touché par une frappe israélienne et tous les cinq ont été tués : Jeremy Bowen, Lyse Doucet, Yollande Knell, Lucy Williamson et Jon Donnison.
Israël ne prétend pas que la frappe était une erreur, mais célèbre le massacre. Il déclare qu’il détient des preuves secrètes que l’un d’eux – disons Jon Donnison, l’auteur de la fameuse remarque citée plus haut – avait été recruté en secret par l’aile militaire du Hamas alors qu’il se trouvait dans l’enclave.
Pouvons-nous imaginer la BBC ou n’importe quelle autre organisation occidentale en train d’emballer ce segment d’information dans les termes suivants : « Il y a le problème de la proportionnalité. Était-il justifié de tuer cinq journalistes alors que vous n’en cibliez qu’un seul ? »
Nous connaissons tous la réponse. La couverture découlerait à juste titre du fait qu’Israël a tué cinq journalistes, les derniers d’une longue série de travailleurs des médias, en violation absolue du droit international.
Le tout sur un ton d’indignation extrême. Le texte, à juste titre, une fois encore, affirmerait qu’il ne peut y avoir la moindre justification pour une telle attaque contre des civils. Le fait qu’Israël prétend qu’à ce moment, Donnison travaillait à titre militaire pour le Hamas, serait réfuté avec le plus grand mépris – à moins qu’Israël ne puisse en fournir la preuve.

Un double standard raciste
Si, d’une façon ou d’une autre, vous reculez face à une telle comparaison – comment l’assassinat de Jon Donnison pourrait-il être assimilé à celui d’Al-Sharif ? – puis-je vous signaler gentiment que le pouvoir de la propagande israélienne et occidentale a dû exercer sa magie sur vous ?
L’affirmation par Israël que le journaliste primé Al-Sharif était réellement un commandant du Hamas tout en faisant du journalisme en parallèle pour Al-Jazeera n’est pas moins absurde que de prétendre que Donnison faisait la même chose.
Tout d’abord, couvrir un génocide comme Al-Sharif le faisait – surtout quand des centaines de vos collègues ont été éliminés l’un après l’autre par Israël – est plus qu’une occupation à temps plein. C’est un mode de vie.
Sans doute, bien que j’en sache moins sur le sujet, est-ce la même chose que de servir comme commandant d’une cellule du Hamas.
Une armée de drones israéliens espionnent l’enclave 24 heures sur 24 depuis le ciel de Gaza. Une personne identifiée par Israël comme commandant du Hamas ou même comme humble fonctionnaire serait sous surveillance permanente et forcée de se mouvoir dans l’ombre, de vivre clandestinement autant que faire se peut.
De même, le téléphone de chaque Palestinien à Gaza est placé sous écoute par Unit 8200 et ses moindres appels sont stockés sur des serveurs Microsoft.
L’idée qu’Al-Sharif pourrait consacrer quelques heures par jour à diriger une opération de guérilla dans de telles conditions, tout en sortant une caméra toutes les quelques minutes pour couvrir la dernière boucherie à Gaza, est si absurde que personne – et moins que quiconque une importante organisation de l’info comme la BBC – ne lui accorderait la moindre once de crédibilité.
Après tout, si Israël avait vraiment identifié Al-Sharif comme un commandant du Hamas, sa machine de surveillance aurait rassemblé des montagnes de renseignements à ce sujet. Au lieu de cela, elle a produit quelques fragiles éléments de « preuve » que même moi je pourrais infirmer au bout de quelques minutes en utilisant ChatGPT.
Une fois encore, personne ne devrait citer cela comme preuve, pas plus qu’on ne devrait le faire si c’était Donnison que l’on calomniait. Agir en ce sens légitime l’assassinat de journalistes par Israël. C’est exactement ce que font la BBC et le reste des médias occidentaux – et ils le font parce que les journalistes tués sont des Palestiniens. Ils le font parce qu’eux-mêmes sont des propagandistes racistes d’un système de contrôle colonial occidental du Moyen-Orient.
Mais, rétorquez-vous, n’est-il pas vrai que, dans la période précédant le 7 octobre 2023, Al-Sharif a travaillé au sein du département de presse du Hamas ?
Et, en admettant que ce soit vrai, je vous répondrai : Et ça change quoi ? Le Hamas était l’administration au pouvoir à Gaza. Elle gérait les services publics de l’enclave, ses écoles, ses hôpitaux. Ses agents de presse étaient là pour communiquer la politique publique.
Donnison, Bowen, Doucet, Knell et Williamson travaillent pour le diffuseur de l’État britannique. Ils travaillent pour un État qui, actuellement, viole les préceptes les plus fondamentaux du droit international en armant et en espionnant au nom d’un autre État activement engagé dans des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et un génocide. Est-ce que cela en fait des cibles légitimes pour que le Hamas les tue s’ils effectuent des reportages à Gaza ?
Si votre réponse est « Non », dans ce cas, cessez de colporter un double standard dépravé et raciste.
Un discours scandaleux
Israël a enfoncé une porte ouverte, en Grande-Bretagne et dans les autres capitales occidentales en avançant l’idée que toute personne liée de quelque façon que ce soit à l’administration à Gaza est par conséquent entachée de terrorisme et constitue une cible légitime. Dans la pratique, cela s’adresse à une grande partie de ses classes professionnelles.
Israël a systématiquement assassiné, emprisonné et torturé des travailleurs médicaux de Gaza en tant qu’« agents du Hamas » sur base du fait que les hôpitaux de l’enclave étaient gérés par le Hamas. Il a attaqué et détruit tous les hôpitaux du Hamas sur les mêmes bases.
Initialement, l’idée qu’Israël pouvait détruire les hôpitaux de Gaza a choqué les observateurs. Mais les médias occidentaux comme la BBC ont rapidement normalisé ces crimes contre l’humanité, même si les gens de Gaza se sont retrouvés privés de services médicaux au beau milieu d’une campagne de bombardements de saturation menée par Israël et soumis à une politique d’affamement massif.
Israël a fait la même chose avec les journalistes de Gaza : en impliquant que toute connexion avec le parti au pouvoir, aussi ténue soit-elle, justifie qu’on les assassine. Et les journalistes occidentaux, tels ceux de la BBC, adhèrent à ce discours scandaleux.
C’est le gouvernement britannique, pour lequel travaillent des journalistes comme Donnison, qui fixe l’agenda que suivent les journalistes de la BBC en tant que sténographes de l’État.
Un amendement en 2021 de la Loi britannique sur le terrorisme dit que, pour la première fois, les ailes militaire, politique et administrative du Hamas ont été traitées comme étant indissociables. Toutes sont supposées engagées dans le terrorisme. Pour cette raison, faire montre de toute espèce de soutien – ne serait-ce qu’exprimer une opinion aussi anodine soit-elle – à quelque chose ou quelqu’un qui se rapporte au Hamas peut vous valoir 14 années de prison, au Royaume-Uni.
La Grande-Bretagne a repris dans sa politique intérieure la logique obscène utilisée par Israël pour détruire les hôpitaux de Gaza, assassiner ses médecins et massacrer ses journalistes.
Elle a désormais étendu cette logique tordue à la mise hors la loi de l’organisation d’action directe Palestine Action en tant qu’organisation terroriste comparable à al-Qaïda, et elle menace en tant que soutien du terrorisme toute personne qui, en Grande-Bretagne, exprime son soutien aux efforts de Palestine Action en vue de faire cesser le génocide d’Israël à Gaza.
Bref, le gouvernement britannique et la très servile BBC qui régurgite ses positions ont directement l’un comme l’autre sur les mains le sang d’Al-Sharif et des autres journalistes de Gaza. Ils ont contribué à le tuer. Et, en parlant de son assassinat, ils font en sorte que d’autres journalistes encore se feront assassiner à Gaza au cours des jours, des semaines et des mois à venir.
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Publié le 12 août 2025 sur le blog de Jonathan Cook
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




