La « plume magique » de Dareen Tatour

Adri Nieuwhof, 12 février 2019

De gauche à droite, la présidente du PEN International, Jennifer Clement, les lauréates Gioconda Belli et Dareen Tatour et le directeur d'Oxfam Novib, Michiel Servaes

Quatre mois après sa libération d’une prison israélienne, la poétesse et photographe palestinienne Dareen Tatour a reçu le prix Oxfam Novib / PEN pour la liberté d’expression à La Haye (Pays-Bas), en janvier dernier.

Oxfam Novib, la section hollandaise de l’association caritative internationale Oxfam, a déclaré qu’elle récompensait Tatour de son prix afin de mettre en exergue « la répression croissante à l’encontre des voix critiques, tant en Israël que dans les territoires palestiniens occupés ».

L’écrivaine et journaliste nicaraguayenne Gioconda Belli et le journaliste italien Roberto Saviano ont également reçu le prix, dont l’inauguration remonte à 2001.

Après trois années d’épreuves alternant les poursuites, les séjours en prison et les périodes de résidence surveillée, Tatour a été condamnée en août dernier à cinq mois d’emprisonnement en raison d’une poignée de messages publiés sur les médias sociaux et d’un poème intitulé « Résiste, mon peuple, résiste-leur ».

Un tribunal israélien l’a condamnée pour « incitation à la violence » et « soutien à des organisations terroristes ».

Le groupe PEN International pour la liberté littéraire a déclaré qu’elle avait été sciemment visée par les autorités israéliennes « pour avoir exercé paisiblement son droit à la liberté d’expression par le biais de la poésie et du militantisme » et qu’il avait par conséquent insisté pour que toutes les charges contre elle fussent levées.

Tatour a toujours argué de son innocence, défendant ses activités sur les médias sociaux et sa poésie comme des formes de protestation contre les crimes d’Israël.

Elle s’est entretenue avec The Electronic Intifada peu de temps après l’événement du 17 janvier.

Un sentiment de victoire

« J’ai éprouvé un sentiment de victoire sur l’occupation parce qu’ils ont essayé de réduire ma voix au silence et de m’empêcher d’écrire des poèmes »,

explique Tatour quand on la questionne sur la cérémonie de remise de récompense et bien qu’elle reconnaisse également éprouver des « sentiments contradictoires ».

« Brusquement, je me suis retouvée en face de gens, à réciter des poèmes. Cela a eu un impact très fort sur moi »,

ajoute-t-elle.

« Je ne pouvais faire la part entre la douleur que je ressentais d’avoir passé du temps en prison et la joie d’être présente à cette cérémonie. »

« J’ai essayé de transmettre ce sentiment aux personnes dans la salle », dit-elle. « Ils m’ont aidée à être bien présente dans cette victoire. »

Elle remercie le blogueur Yoav Haifawi, qui n’a jamais cessé de parler de son procès, et PEN International, pour l’avoir soutenue tout au long de ses épreuves.

« Leur soutien m’a fortifiée et encouragée à continuer », dit-elle. « Je leur serai reconnaissante à jamais. »

Soumise à une fouille intégrale

L’attention internationale sur la persécution d’une poétesse palestinienne relativement peu connue a transformé Tatour en un symbole de l’offensive israélienne contre la liberté d’expression.

Cela peut avoir des retombées sur la façon dont les fonctionnaires israéliens la traitent, et elle en a fait l’expérience lors de son voyage aux Pays-Bas.

« Tout le monde a franchi l’entrée principale sans le moindre problème mais moi, j’ai été prise à part par une policière, qui m’a pris ma carte d’identité et s’est mise à m’interroger »,

rappelle-t-elle à propos de la façon dont on l’a traitée à l’aéroport de Tel-Aviv.

« Je suis arrivée à 1 h 10 du matin et ils m’ont alors demandé  »à quelle heure est votre vol ?’‘. J’ai dit ‘‘à 5 heures ». L’agent m’a alors demandé : ‘‘Pourquoi êtes-vous venue aussi tôt ? Vous devez avoir une raison d’être ici aussi tôt. » »

Après toute une série de questions, Tatour a alors attendu l’arrivée de son amie Ofra Yeshua-Lyth, qui devait l’accompagner dans son voyage.

« Toutes les sept minutes, un agent venait me demander où j’allais », explique Tatour.

« Je voulais prendre un peu d’argent, de sorte que je cherchais un ATM (distributeur automatique de billets). Le garde me suivait tout le temps. Puis Ofra est arrivée. »

Les choses ne se sont pas arrêtées là. Au passage aux rayons X, l’équipe de sécurité n’a pas apprécié que Tatour transporte un appareil photo.

« Ils m’ont fouillée complètement. Ils m’ont emmenée dans un local à part. »

Pendant ce temps, Ofra a reçu l’ordre de s’en aller.

« J’ai dû enlever ma veste, mes chaussures, mon écharpe – tout », rappelle Tatour.

Ils lui ont même confisqué l’épingle à cheveux qu’elle utilisait pour maintenir son écharpe.

« Tout le temps, j’étais effrayée qu’ils ne me laissent pas partir. »

« Dans l’avion, j’ai eu le sentiment d’être libre, mais j’avais toujours l’impression d’avoir peur aussi », ajoute-t-elle.

Poétesse en langue arabe

Tatour, qui a aujourd’hui 36 ans, écrit de la poésie depuis l’âge de 9 ans.

« J’aprouve le besoin d’exprimer ce que je ressens en moi et de le coucher sur papier. »

Un jour, alors qu’elle était en deuxième année, l’institutrice a demandé aux enfants de la classe ce qu’ils aimeraient faire quand ils seraient grands.

« La plupart des élèves ont dit docteur, avocat ou ingénieur. Moi, j’ai dit que je voulais écrire. Je me souviens de cela comme d’un moment important »,

explique Tatour.

« J’écris sur ce que je ressens, sur tout ce que je vois et sur tout ce qui me touche. Ma vie aujourd’hui est un bout de papier et une plume. »

L’an dernier, la fameuse « Loi portant sur l’État-Nation » d’Israël – associée à la législation de l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud – a retiré à la langue arabe son statut officiel.

C’était une attaque directe contre le 1,5 million de Palestiniens qui sont citoyens d’Israël.

Mais, quand on lui demande dans quelle langue elle écrit, Tatout répond sans hésitation : en arabe.

Une plume magique

En prison, déclare Tatour, les gardiens ont rejeté ses requêtes de matériel d’écriture.

« Toi, et toi particulièrement, tu n’auras pas de plume et de papier »,

se rappelle-t-elle qu’ils lui disaient.

« Mais j’ai inventé une plume magique », explique Tatour avec un large sourire.

« J’avais un mal de tête épouvantable, dans la prison d’al-Jalameh. Le gardien m’a donné un comprimé jaune de paracétamol. Je l’ai tenu en main et j’ai imaginé que c’était une plume. J’ai écrit sur le mur avec le comprimé mais il n’a laissé aucune trace. »

« J’avais froid et je me suis mise à jouer avec la fermeture éclair de son sweater. »

Par accident, elle a brisé la tirette de la fermeture éclair.

« Je l’ai regardée et j’ai essayé d’écrire mon nom sur le mur avec elle », dit-elle. « Ça marchait ! »

« Ma migraine a disparu et j’ai gardé le comprimé dans ma poche, puisqu’il m’avait inspiré. J’avais été sauvée par le comprimé. Le comprimé était ma plume magique »

Tatour a écrit deux poèmes sur le mur. Elle a intitulé le premier « Impressions féministes tatouées sur le mur d’une cellule » et le deuxième « Une poétesse derrière les barreaux » – tous deux ont d’ailleurs été traduits en anglais.

Pendant son jugement, Tatour a été emprisonnée durant trois mois avant d’être renvoyée en résidence surveillée. Après avoir été condamnée à cinq mois d’emprisonnement suite à sa condamnation, elle a été renvoyée en prison pour passer derrière les barreaux les deux mois restants de sa peine.

« Je suis retournée dans la même cellule et le poème y était toujours », dit-elle en riant.

« J’ai demandé un sweater pour répéter l’astuce de la tirette de la fermeture éclair pour écrire sur le mur avec ma plume magique. »

« J’ai écrit tout ce qui m’était arrivé, sur ce mur, depuis le moment où je suis entrée en prison jusqu’au moment où j’y suis retournée, sans oublier les trois années de résidence surveillée. »

Sur ce mur, elle a également ajouté le poème « Résiste, mon peuple, résiste-leur. »

Une poétesse féministe

« Je suis une féministe », explique Tatour, ajoutant qu’elle a trouvé une inspiration chez d’autres femmes poètes.

Deux de ses principales influences sont Fadwa Touquan, une Palestinienne, et Nazik al-Malaika, une Irakienne.

« Bien sûr, je lis Mahmoud Darwich et d’autres poètes, mais je me rattache plus fortement à Touqan et à al-Malaika »

dit-elle.

« Certaines personnes disent que je suis comme Darwich mais je n’aime pas ça du tout, parce que je suis Dareen »

fait-elle remarquer.

« J’ai un immense respect pour Mahmoud Darwich, mais je ne veux pas lui être comparée. »

D’autres, dit-elle, méprisent son œuvre, mais Tatour insiste pour dire qu’elle estime avoir sa place.

« Nous n’avons pas beaucoup de femmes poètes palestiniennes à avoir écrit sur la résistance »,

dit-elle. « 

Fadwa Touqan a été la première et je suis la deuxième. Je n’atteindrai jamais le niveau de ce que Mahmoud Darwich a réalisé. C’est un géant ! »

Quand on lui demande de résume qui elle est en quelques mots, Tatour répond :

« L’aliénation, l’exil d’une patrie, j’ai l’impression que je suis une maison moi-même, une plume et un appareil photographique, la solitude, l’amour, l’humanité. »

Lors de la remise de la récompense, le public a été particulièrement ému quand Tatour a récité son poème, « Ma liberté » :

Ma liberté

Dans la cellule ils ont refermé la porte sur moi
Ils m’ont remis les menottes
Et resserré leur emprise
Ils ont interdit à la lumière qu’elle entre
Et il a fait plus sombre
Alors j’ai dessiné une ampoule sur le mur
Ils ont essuyé le mur et ont repris ma luciole
Et le soleil dans mes yeux a lui dans la nuit
Ils m’ont couvert les yeux
Ils m’ont bâillonné la bouche
Et j’ai laissé la poésie allumer mon cœur
Et j’ai allumé les sentiments à l’intérieur de mon âme
La lanterne de mes poèmes a effacé la noirceur
Ils peuvent me lier les mains avec leurs chaînes
mais ils n’emprisonneront pas la pulsion de la vie en moi
Ma liberté
Ma liberté
Ma liberté
Ils ne tueront jamais ce sentiment en moi


Publié le 12 février 2019 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

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