Ghassan Kanafani : « La chemise volée »

Le texte qui suit est la traduction d’une nouvelle écrite par Ghassan Kanfani en 1958 et intitulée « La chemise volée ».

Bien que figurant parmi ses œuvres moins connues, surtout si on les compare à ses romans d’une plus grande portée, comme « Des hommes dans le soleil » et « Tout ce qui vous reste », cette nouvelle n’est pas moins représentative de la grande maîtrise de Kanafani en tant que conteur.

Elle est tout aussi représentative du style narratif non linéaire, haché et souvent subliminal qui l’a rendu célèbre et via lequel il saisit de façon vivace les réalités brutales et impitoyables de la vie de réfugié et de la déportation où se sont retrouvés d’innombrables Palestiniens après 1948.

« La chemise volée » est la première nouvelle d’un recueil posthume plus vaste des nouvelles de Kanafani intitulé « La chemise volée et autres nouvelles », publié pour la première fois en 1982 à Beyrouth (Liban) par Mu’assasat al-Abhath al-‘Arabiyya.

Une deuxième édition a vu le jour en 1987 chez le même éditeur, et c’est sa première page de couverture qui est reproduite ici.

La chemise volée

Ghassan Kanafani

Retenant le juron blasphématoire qui avait falli glisser de sa langue, il avait levé la tête vers le ciel sombre. Il pouvait sentir les nuages noirs se rassembler comme des fragments de basalte et se superposer avant de se dissiper.

Cette pluie ne va pas s’arrêter ce soir, ce qui veut dire qu’il ne dormira pas mais qu’au lieu, il restera courbé sur sa pelle pour continuer à creuser cette tranchée censée détourner l’eau boueuse des piquets de la tente. Son dos est devenu quasiment insensible au martèlement incessant de la pluie froide. Et le froid fait monter en lui un sentiment presque agréable de torpeur.

Il sent la fumée. Sa femme a allumé un feu afin de cuire la farine et d’en faire du pain. Qu’est-ce qu’il a envie d’en avoir terminé avec cette tranchée, d’entrer dans la tente et de frictionner ses mains glacées au-dessus du feu jusqu’à ce qu’elles brûlent !

S’il le pouvait, il attraperait même la flamme entre ses doigts et la ferait passer d’une main à l’autre jusqu’au moment où le froid les aurait quittées toutes deux. Mais il craint d’entrer dans la tente. Car, dans les yeux de sa femme, il y a une question terrifiante et elle y est depuis longtemps – et même le froid est moins implacable que cette terrible question. S’il entre, elle va lui dire, en plantant ses doigts dans la pâte et ses yeux dans les siens à lui :

« As-tu as trouvé du travail ?… Qu’est-ce que nous allons manger, alors ?… C’est quoi, cet homme qui pouvait facilement trouver du travail ici, ou en trouver là ? »

Puis elle pointera le doigt sur Abd Al-Rahman, recroquevillé dans le coin de la tente comme un misérable chat mouillé, et elle secouera la tête, dans un silence plus pénible qu’un millier de reproches. Qu’est-ce qu’il va pouvoir lui dire ce soir, si ce n’est ce qu’il lui dit tous les soirs :

« Tu veux que j’aille voler pour résoudre tous les problèmes d’Abd Al-Rahman ? »

Il se redressa tout droit, en une seconde de silence inquiet, puis se pencha de nouveau sur la pelle cassée et se mit à regarder du côté de la tente sombre, en proie brusquement à une grande panique alors qu’il se demandait :

« Et alors, si j’allais voler ? »

Les dépôts de marchandises de l’Agence du secours international sont près des tentes, et s’il décidait d’y aller, il pourrait sûrement se faufiler – par un trou dans la paroi qu’il trouverait bien ici ou là – jusqu’à l’endroit où sont entassés la farine et le riz. L’argent là n’appartient à personne. Il est venu de là-bas, de gens dont l’instituteur d’Abd Al-Rahman a dit qu’ils étaient des hypocrites, qui « tuent la victime, puis viennent défiler à son enterrement ».

Et s’il allait vendre une partie de cette farine à l’un de ces types qui sont très forts pour flairer des marchandises volées et plus forts encore pour en marchander le prix ?

L’idée lui semblait de plus en plus alléchante. Et, ainsi, il se hâta avec plus de détermination encore de finir de creuser la tranchée autour de la tente et il commença à se demander pourquoi il ne devrait pas attaquer son plan ce soir même. La pluie était intense et le garde davantage préoccupé par le froid que par les intérêts de l’Agence du secours international. Dans ce cas, pourquoi ne pas s’y mettre tout de suite ? Pourquoi pas ?

« Qu’est-ce que tu fais, Abou Al-Abd ? »

Le leva la tête en direction de la voix et distingua l’ombre d’Abou Sameer qui s’approchait entre les deux intermianbles rangées de tentes alignées dans la noirceur.

« Je creuse la farine. »

« Tu creuses quoi ? »

« Je creuse… Je creuse une tranchée. »

Il entend le rire léger d’Abou Sameer se dissiper dans ses chuchotements :

« Ne dirait-on pas que tu penses à la farine ? Le rationnement va être retardé et ne se fera pas avant le dix du mois prochain, c’est-à-dire dans quinze jours. Dans ce cas, n’y pense pas pour l’instant, à moins que tu n’aies l’intention d’ »emprunter » un sac ou deux au dépôt. »

Il vit le bras d’Abou Sameer pointer vers les dépôts et il perçut l’ombre d’un sourire pervers sur ses lèvres épaisses. Il comprit la difficulté de la situation et se remit donc à creuser le sol à l’aide de sa pelle brisée.

« Prends une cigarette… Oh ! Attends – non – ça ne te fera aucun bien dans cette pluie. J’oubliais qu’il pleuvait – j’ai de la farine à la place du cerveau. »

Un sentiment d’irritation suffocante commença à s’emparer de lui. Il haïssait Abou Sameer depuis longtemps – ce moulin à paroles répugnant !

« Qu’est-ce qui t’amène dehors avec toute cette pluie ? »

« Je suis sorti… Je suis sorti pour voir si tu avais besoin d’aide. »

« Non, merci… »

« Tu en as encore pour longtemps à creuser ? »

« Une bonne partie de la nuit. »

« Ne t’ai-je pas dit de creuser ta tranchée pendant la journée ? Tu es toujours parti on se sait où en dehors du camp… Tu cherches le Sceau de Salomon ? »

« Non… du travail… »

En haletant, il leva les yeux de sa pelle.

« Pourquoi ne vas-tu pas dormir et me laisser seul ? »

Abou Sameer s’approcha dans un silence peu engageant. Il posa sa grosse main sur l’épaule d’Abou Al-Abd, la secouant lentement pour dire, d’une voix rauque :

« Écoute, Abou Al-Abd, si tu vois un sac de farine disparaître devant tes yeux d’ici pas longtemps, n’en dis mot à personne. »

« Quoi ? », dit Abou Al-Abd, le cœur battant violemment. Il sentait la mauvaise odeur du tabac dans la bouche d’Abou Sameer, qui chuchota, les yeux grands ouverts :

« Il y a des sacs de farine qui vont s’en aller, cette nuit, et passer par-là. »

« Par où ? »

« Par-là. »

Abou Al-Abd tenta de voir la direction indiquée par Abou Sameer, mais il ne vit que les bras de l’homme ballant le long de ses flancs, puis entendit sa voix chuchoter d’un ton rauque :

« Tu auras ta part. »

« Y a-t-il un trou par où vous allez passer ? »

Roulant sa langue en bouche de façon évasive, Abou Sameer redressa la tête d’un air de défi, puis lâcha en chuchotant :

« Les sacs de farine s’en vont d’eux-mêmes… Ils marchent ! »

« Tu es fou. »

« Non, c’est toi l’infortuné… Écoute. Allons tout droit aux affaires. Ce qu’il nous faut faire, c’est sortir les sacs du dépôts et les emmener là. Le garde préparera tout d’avance comme il le fait toujours. Celui qui s’arrangera pour la vente, ce n’est pas moi et ce n’est pas toi – c’est l’Américain blond, à l’agence… Non, non, ce sera bien, tout va s’arranger quand on aura tout convenu. L’Américain vend et j’y gagne… le garde y gagne… Toi, tu y gagnes… et tout cela, selon notre accord mutuel. Qu’est-ce que tu en dis ? »

Abou Al-Abd eut l’impression que l’affaire était bien plus compliquée que de voler un sac, ou deux, voire dix, et un sentiment de dégoût l’envahit à la pensée de traiter avec ce personnage odieux et insupportable, qui était bien tel que le camp tout entier avait fini par le connaître.

Mais, en même temps, il tira un grand réconfort à la pensée de pouvoir retourner un jour à sa tente avec une nouvelle chemise pour Abd Al-Rahman, et quelques menues provisions pour sa femme, après cette longue période de privation. Qu’ils auraient de jolis sourires ! La seule chance de voir le sourire d’Abd Al-Rahman mériterait sans aucun doute de passer par le marché proposé.

Mais… S’il ratait son coup ?… Quel sort misérable attendrait sa femme et son fils ?… Ce jour-là, Abd Al-Rahman transporterait une caisse de cireur de chaussures sur laquelle il se pencherait dans les rues, tout en dodelinant de sa menue tête au-dessus des belles chaussures des clients. Que ce sort misérable soit maudit !

Mais, s’il réussissait, alors Abd Al-Rahman aurait l’air d’une nouvelle personne et il pourrait ôter cette question terrifiante des yeux de sa femme. S’il réussissait, alors la misère de la tranchée serait terminée chaque soir et il irait vivre quelque part, dans un endroit qu’il ne pouvait même pas imaginer en cet instant.

« Pourquoi n’abandonnes-tu pas cette satanée tranchée de sorte que nous puissions commencer avant le lever du soleil ? »,

demanda Abou Sameer.

Oui, pourquoi ne pas laisser la tranchée ? Abd Al-Rahman est dans un coin de la tente, haletant de froid, et lui peut presque sentir le souffle de son fils lui racler douloureusement son front transi. Qu’est-ce qu’il souhaiterait pouvoir sauver Abd Al-Rahman de sa misère et de son émaciation !

La pluie a presque cessé et la lune s’est mise à tracer un chemin inégal dans le ciel.

Et Abou Sameer est toujours là en face de lui comme un fantôme noir, ses deux énormes pieds plantés dans la boue et relevant le col de son vieux manteau par-dessus ses oreilles, il est là, debout et il attend.

Cette personne en face de lui, qui lui propose une vague fortune nouvelle et qui lui demande avec insistance de l’aider à enlever les sacs du dépôt vers l’un ou l’autre endroit où l’Américain viendrait chaque mois et se placerait en face des piles de sacs de farine, en frottant ses paumes propres l’une contre l’autre tout en riant de ses yeux bleus comme ceux d’un chat attendant de plonger sur quelque pauvre souris qui ne se doute de rien.

« Quand t’es-tu arrangé avec ce garde et cet employé ? »

« Tu veux faire ça avec moi, ou tout simplement prendre le prix de la farine, t’en aller et soudoyer ces bâtards ? Écoute. L’Américain est mon ami et c’est quelqu’un qui aime le travail soigné. Il me demande toujours de privilégier le temps et il n’aime pas le retard dans le boulot. Il faut qu’on y aille maintenant. Grouille ! »

De nouveau, il imagina l’Américain debout en face des sacs de farine, riant de ses petits yeux bleus et se frottant les paumes propres l’une contre l’autre, content et sûr de lui, et il ressentit une agitation bizarre. Il lui vint à l’esprit que l’Américain avait tout le temps vendu la farine en disant aux femmes et aux enfants du camp que les rations seraient retardées jusqu’au dix du mois suivant.

Cela fit monter en lui un flux bouillonnant de ressentiment, lui-même l’écho de ce qu’il avait éprouvé un jour où il était revenu des dépôts pour dire à sa femme, d’une voix brisée, qu’ils avaient retardé la distribution de farine de dix jours.

Quelle déception douloureuse avait-il pu lire sur le visage brun de sa femme, marqué par le labeur ! Il avait senti un poids de mille livres lui obstruer sa propre gorge quand elle avait regardé dans un silence terrifiant le sac à farine vide qui pendouillait au bout de son bras comme un nœud coulant sous la main d’un bourreau.

Son regard à elle lui disait que dix jours allaient se passer avant qu’ils ne trouvent la moindre farine pour préparer leur nourriture. On aurait dit également qu’Abd Al-Rahman comprenant pleinement la situation : depuis longtemps, il avait cessé de réclamer à manger à tout moment.

Dans chaque tente du camp de réfugiés, des yeux inquiets s’enfonçaient dans la même déception. Chaque enfant du camp allait devoir attendre dix jours avant de manger simplement du pain.

Et voilà donc la cause des retards – Abou Sameer – debout devant lui comme un fantôme noir, les pieds plantés dans la boue, anxieux quant à l’issue de ses magouilles, c’est-à-dire les siennes et celles de l’Américain qui se frotte les paumes propres l’une contre l’autre devant les empilements de farine tout en riant de ses petits yeux bleus.

Il ne sut pas comment il souleva la pelle bien au-dessus de la tête, ni comment il en porta un coup d’une violence inouïe en pleine tête d’Abou Sameer. Il ne sut pas non plus comment sa femme parvint à l’entraîner loin du corps d’Abou Sameer, quand il lui cria visage contre visage que, ce mois-ci, la distribution de farine ne serait pas reportée.

Tout ce qu’il sait, c’est que lorsqu’il se retrouva à nouveau dans sa tente, tout trempé de boue et d’eau, il embrassa son fils Abd Al-Rahman en le regardant dans son visage jauni et émacié…

Il voulait toujours le voir sourire à la vue d’une nouvelle chemise…

Et il se mit à pleurer…

***

[Traduit à partir de la version en anglais de Michael Fares]

Publié le 31 mars 2015 sur Jadaliyya
Traduction : Jean-Marie Flémal

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