« Nous partageons notre destinée avec celle des Palestiniens », dit une universitaire iranienne
Helyeh Doutaghi, une spécialiste iranienne du droit international et de l’économie politique à l’Université de Téhéran, a passé ces dernières semaines à examiner la vie en Iran sous les bombardements.

Vidéo sur Youtube en bas de page
Ali Abunimah, 28 mars 2026
Ancienne chercheuse à la Yale Law School (Faculté de droit), d’où elle a été licenciée pour avoir exprimé ouvertement ses sentiments en faveur de la libération de la Palestine, Doutaghi vit et travaille désormais à Téhéran.
Sur place, elle propose un aperçu de la guerre qui contredit tout simplement les récits occidentaux – une situation qui ne se définit pas par des divisions internes ni par un effondrement, mais par la solidarité, la clarté politique et le sentiment de plus en plus profond d’une lutte partagée dans toute la région – et, par-dessus, ce qui se dit sur la Palestine.
Dans l’entretien que j’ai eu avec elle pour le podcast de The Electronic Intifada – que vous pouvez découvrir dans la vidéo proposée en bas de cet article – Doutaghi décrit une société sous agression mais non désintégrée.
Au lieu de cela, elle met le doigt sur
«la présence soutenue et très forte de millions d’Iranien.ne.s chaque soir, partout dans le pays »,
qui se rassemblent dans les espaces publics afin d’exprimer leur résistance collective et de défendre la souveraineté nationale.
Cette mobilisation visible n’est qu’un des éléments du tableau. En même temps, il existe ce que Doutaghi appelle une forme plus silencieuse de résilience : celle des gens qui poursuivent leur existence quotidienne sous des conditions extraordinaires, en gardant leurs magasins ouverts, en cuisant du pain ou en nettoyant les rues – un travail que l’on ignore souvent et qui s’est déjà avéré mortel pour nombre de travailleurs sanitaires.

Voilà ce qu’est « soutenir la vie quotidienne », explique-t-elle.
Même parmi les fermetures d’écoles et les perturbations dans les infrastructures, des systèmes improvisés d’enseignement et d’entraide font leur apparition.
La télévision d’État diffuse des cours gratuits pour les enfants. Des plates-formes en ligne ont permis l’accès à du contenu éducatif. Des communautés ont organisé des repas communs au moment du Ramadan et continuent de soutenir les personnes déplacées ou blessées lors des attaques.
Le résultat, dit-elle, est « un beau sentiment de mise en place d’une communauté ».
« Un moment de clarté »
Cette unité s’étend bien au-delà des personnes qui soutiennent traditionnellement l’État iranien.
Doutaghi insiste sur le fait que bon nombre de personnes qui avaient d’abord été critiques à l’égard du gouvernement – dont des participants aux récentes manifestations – réévaluent désormais leurs positions face à l’agression américano-israélienne.
« Je connais un tas de gens qui ne se sont pas nécessairement montrés sympathiques »,
dit-elle, faisant allusion au gouvernement.
« Ils ont même été très violemment critiques. »
Mais, aujourd’hui,
« ils se remettent en question et se repositionnent, tout simplement, en raison de ce qu’ils voient qu’il se passe ».
Ce changement n’est pas simplement un réflexe nationaliste. Il reflète ce que Doutaghi appelle « un moment de clarté » produit par la guerre.
Des années de confusion politique, modelée en partie par les sanctions, les discours orientalistes, la guerre des médias et les pressions extérieures, cèdent la place à une reconnaissance de ce que la souveraineté est une précondition de toute lutte interne.
Elle situe également ce changement à l’intérieur d’une analyse de classe plus large. Les sanctions, fait-elle remarquer, ne sont pas des outils politiques abstraits mais des instruments de guerre économique.
Ils lèsent de façon disproportionnée les travailleurs, les femmes et les pauvres, détruisent les protections sociales tout en enracinant l’inégalité – des procédures qu’elles perçoit comme étant communes à d’autres pays sanctionnés par l’Occident, du Venezuela à Cuba ou à l’Irak.
Selon Doutaghi, bien des Iraniens reconnaissent désormais qu’il est impossible de faire progresser la moindre lutte au niveau intérieur « quand une force impérialiste exerce sur vous toute sa violence ».
Qu’il s’agisse de la cause des droits du travail, de celle de l’égalité des genres ou celle de la réforme économique, tout dépend d’abord de la résistance opposée à la domination extérieure.
La Palestine occupe une position centrale
Au centre de cette réorientation, il y a l’identification croissante à des luttes qui se déroulent au-delà des frontières de l’Iran, en particulier en Palestine.
Doutaghi conteste l’affirmation largement diffusée disant que le soutien de l’Iran à la Palestine est imposé d’en haut et mal perçu par les Iraniens ordinaires.
Elle prétend que la guerre révèle l’interconnexion des luttes régionales.
L’Iran n’est pas l’agresseur et ses alliances ne sont pas la source de l’instabilité, affirme Doutaghi.
Au lieu de cela, ce sont les États-Unis et Israël qui opèrent via des intermédiaires et des infrastructures militaires dans toute la région, alors que les actions de l’Iran tirent leur origine dans l’autodéfense et la solidarité anticoloniale.

Sous les bombardements américano-israéliens, poursuit-elle, bien des Iraniens comprennent que
« nous partageons notre destinée avec celle des Palestiniens, avec tous ceux qui nous entourent, de l’Afghanistan à l’Iran, au Liban, à Oman ».
Par conséquent, le soutien de l’Iran à la Palestine et à d’autres mouvements de résistance n’a rien d’une déviation, mais constitue une nécessité stratégique.
« Sauf si nous disposons d’une région libre d’occupation coloniale sioniste, aucun d’entre nous dans la région n’est en sécurité »,
explique Doutaghi.
En tant que spécialiste du droit international, Doutaghi prétend que la réponse militaire de l’Iran, y compris les frappes sur des cibles situées dans les pays voisins, est justifiée par le droit international et par la Charte de l’ONU.
Ce que requiert la solidarité
L’expérience personnelle de Doutaghi aux États-Unis montre particulièrement bien les limites de la dissension au sein des institutions occidentales.
Elle a été expulsée de Yale l’an dernier, en pleine répression gouvernementale généralisée contre la solidarité avec la Palestine.
Le « fascisme à l’état nu » s’est déchaîné dans les universités américaines, rappelle-t-elle en décrivant un climat d’intimidation qui cible étudiants et professeurs qui ont osé défier la politique américaine. La répression, affirme-t-elle, a été efficace puisqu’elle a réduit de nombreuses personnes au silence.
Au contraire, elle décrit l’environnement académique en Iran comme bien plus ouvert, avec une diversité de points de vue et de débats actifs, y compris parmi les gens critiques envers le gouvernement.
Doutaghi est très directe à propos de ce que la solidarité requiert. Toute solidarité digne de ce nom avec les Iraniens, prétend-elle, doit s’opposer aux sanctions dans le cadre du même projet impérialiste que les agressions militaires.
Ce qui est nécessaire, dit-elle, ce ne sont pas des gestes symboliques ou une « éducation » sans fin, mais une opposition concrète aux guerres d’agression dirigées par les EU.
« La seule solidarité de principe »,
dit-elle,
« consiste à s’opposer à absolument toute forme de violence impérialiste contre l’Iran. »
Cela comprend le rejet des sanctions et la reconnaissance du droit des peuples de la région à se défendre.
Vidéo EI : La guerre unit les Iranien.ne.s.
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Publié le 28 mars 2026 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




