Le « cadeau » de Trump et l’asymétrie de l’escalade dans le détroit d’Ormuz – Une réévaluation

Le « cadeau » de Trump n’en est un que si les États-Unis peuvent garder le conflit à l’intérieur de la boîte au sein de laquelle ses avantages dominent. Toute l’approche de l’Iran consiste à vouloir briser la boîte.

 

Le « cadeau » de Trump n'en est un que si les États-Unis peuvent garder le conflit à l'intérieur de la boîte au sein de laquelle ses avantages dominent. Toute l'approche de l'Iran consiste à vouloir briser la boîte.

 

Rima Najjar, 25 mars 2026

 

1. L’asymétrie du Golfe est structurelle, mais pas automatique

Récemment, lorsque Donald Trump décrivait le comportement de l’Iran comme un « cadeau » aux États-Unis – lié aux flux pétroliers dans le détroit d’Ormuz et d’une valeur supposée phénoménale – il pointait du doigt une logique stratégique plus profonde. L’escalade à grande échelle de l’Iran dans le Golfe, soit en tentant de fermer le détroit, soit en frappant des infrastructures énergétiques très importantes, allait donner à Washington exactement ce dont il avait besoin : une perturbation économique mondiale visible capable de générer une couverture économique internationale suffisante pour permettre aux EU d’intervenir et de protéger l’artère énergétique la plus vitale de la planète. Ce qui a l’air d’une menace vengeresse de la part de l’Iran allait se muer en une occasion d’étendre l’influence structurelle américaine aux routes énergétiques mondiales.

Cet avantage américain est à la fois juridictionnel et militaire. Le détroit d’Ormuz se trouve à l’intérieur d’une architecture de gouvernance mondiale – marchés énergétiques, assurance livraison, droit maritime et politique de l’OPEP+ – qui se tourne instinctivement vers le leadership américain durant les époques de crise. L’escalade iranienne activerait les institutions mêmes qui considèrent déjà les États-Unis comme le garant par défaut de l’ordre maritime. La métaphore de Trump est pertinente : le « cadeau » n’est pas l’attaque de l’Iran en soi, mais l‘activation d’un système structurellement biaisé en faveur de Washington.

N’empêche que l’avantage reste conditionnel. Les États-Unis peuvent assurer physiquement la sécurité du détroit, mais ils ne peuvent sécuriser automatiquement la politique consistant à agir de la sorte. Le succès militaire ne garantit pas une légitimité durable ; une intervention entamée avec un mandat peut rapidement se muer en une occupation sans limite prévue qui va éroder progressivement ce même mandat.

L’Iran comprend très bien ce piège et s’est par conséquent limité à une bande étroite de perturbation : en infligeant suffisamment de dégâts pour faire monter les coûts et signaler sa détermination, mais en s’arrêtant avant le seuil qui déclencherait une réponse internationale décisive.

Toutefois, l’asymétrie se renverse, dans le théâtre de la Méditerranée orientale, où l’Iran ne peut s’emparer de tout point de passage ou flux de ressources équivalent. Son escalade génère principalement des gains politiques – en érodant la légitimité américaine et israélienne, en alimentant l’opposition régionale et en accroissant les coûts diplomatiques et domestiques du conflit, surtout quand les pertes civiles et destructions visibles augmentent.

Ce cadre met en évidence un véritable avantage structurel pour les États-Unis dans le Golfe. Mais il risque de trop simplifier un conflit dans lequel les théâtres se chevauchent de plus en plus, où le contrôle est plus élusif qu’il n’y paraît et où la politique domestique, la dynamique des grandes puissances et le facteur israélien imposent tous des limites sévères.

2. L’asymétrie en Méditerranée orientale est politique et non territoriale

L’avantage politique de l’Iran est relationnel. Il émerge de la visibilité des opérations militaires brutales d’Israël, de la densité des écosystèmes médiatiques régionaux qui amplifient ces images, de la centralité symbolique de la Palestine au sein des mondes arabe et musulman et du fait que les actions américaines sont inévitablement interprétées à l’aune des actions israéliennes.

C’est pourquoi « l’arme narrative » de l’Iran est fragmentée mais persistante. Elle puise dans des doléances préexistantes profondes – l’occupation, le déplacement et des décennies d’interventions militaires occidentales – qu’aucune quantité de diplomatie publique américaine ne pourrait détacher de l’imagination régionale. L’Iran n’a nul besoin de raconter une meilleure histoire : ce récit est déjà inscrit de façon vivante dans l’ADN politique de la région.

3. Le problème de la fusion : le véritable égaliseur iranien

L’Iran ne peut gagner sur aucun théâtre, de sorte qu’il cherche à forcer les États-Unis sur tous les théâtres simultanément. C’est là le cœur de l’asymétrie : Washington veut une compartimentation ; Téhéran veut un enchevêtrement. Un conflit limité au Golfe fait le jeu des forces américaines – supériorité navale, autorité juridictionnelle et la capacité de faire passer l’intervention comme une défense des flux énergétiques mondiaux. Une fois que le Levant, le Golfe et ce qui se trouve potentiellement au-delà s’embrasent ensemble, cet avantage s’effondre. Le discours relationnel iranien et les acteurs indépendants – Israël, le Hezbollah, les Houthis et les milices alignées sur l’Iran – enfoncent Washington plus profondément dans une guerre dans laquelle il n’a en fait jamais eu l’intention de combattre. Le but de l’Iran n’est pas la victoire décisive au combat, mais la prévention de toute bataille décisive quelle qu’elle soit.

4. La politique intérieure des EU : la contrainte cachée

Les États-Unis possèdent la capacité militaire d’intervenir dans le Golfe, mais il leur manque la volonté politique soutenue d’un conflit prolongé. Une polarisation profonde, la lassitude de la guerre après deux décennies en Irak et en Afghanistan, et une aversion de style « l’Amérique d’abord » envers de nouveaux engagements au Moyen-Orient ont rehaussé le seuil vers l’action : la tolérance envers les pertes humaines est basse, la patience lors de missions sans fin annoncée est pour ainsi dire inexistante et faire avaler une guerre importante à un public divisé est exceptionnellement malaisé.

Cette contrainte domestique rend hautement efficace la stratégie iranienne de friction calibrée. Téhéran n’a pas besoin de vaincre l’armée américaine – c’est une impossibilité – mais uniquement de survivre à l’endurance politique américaine. En gardant la pression juste sous le seuil de la guerre totale, l’Iran exploite le fossé entre le pouvoir militaire de Washington et sa durabilité nationale.

Même si les États-Unis assurent de nouveau la sécurité du détroit, un contrôle durable demeure hors d’atteinte. L’Iran passerait à une campagne prolongée de harcèlement à l’aide de mines, de drones et d’attaques secrètes destinées à faire saigner les ressources américaines. Un blocus iranien prolongé ferait également grimper les prix pétroliers mondiaux et infligerait des dégâts économiques tangibles en Iran même. En de pareilles circonstances, Washington aurait toujours besoin d’un certain degré de couverture politique internationale – non pas par respect des lois internationales, mais parce que l’accord tacite des alliés et des partenaires du Golfe allège les frictions diplomatiques et facilite le soutien au niveau national. Sans cela, même une opération structurellement avantageuse risque de devenir néfaste politiquement. Un avantage structurel dans le Golfe ne se traduit pas automatiquement en faisabilité politique interne. Le « cadeau » de Trump peut sembler tentant, mais le transformer en politique durable dépend de la capacité de l’Amérique à évoluer dans ses propres limites internes.

5. L’arme narrative : fragmentée mais toujours dangereuse

L’escalade de l’Iran en Méditerranée orientale produits des retours avant tout politiques, mais la véritable complication pour les États-Unis réside dans la nature inégale et fragmentée de cette « arme narrative ». L’accueil qui lui est réservé se fissure le long de lignes de fracture bien définies : Elle porte peu de poids parmi les États arabes du Golfe, tandis qu’elle renforce les perceptions de l’Iran en tant que force déstabilisatrice ; elle mobilise toujours les publics arabes et les réseaux activistes du Sud mondial quand ils s’orientent autour de Gaza, de la solidarité anticoloniale et de l’opposition à une intervention américaine ; et dans les cercles de la politique occidentale, elle est souvent rejetée alors que dans certains segments des mouvements occidentaux contre la guerre, elle génère suffisamment de pression interne pour qu’il faille en tenir compte.

Cette fragmentation refuse à Washington une narration claire et incontestée. Chaque vague de destruction visible alimente une contre-narration persistante qui érode le soutien parmi les alliés, stimule l’opposition dans le pays même, et garde le conflit politiquement coûteux. La toute prochaine conférence de Masar Badil à São Paulo (28-31 mars 2026) illustre ce point précis : En réunissant les factions palestiniennes, les gens de gauche d’Amérique latine et les réseaux partisans brandissant des bannières anti-impérialistes, elle mondialise la narration de la résistance et associe les luttes du Moyen-Orient aux doléances du Sud mondial. Bien que son impact reste surtout confiné à des arènes idéologiques spécifiques, elle soutient une plate-forme transnationale qui amplifie la pression sur Washington et complique toute tentative de faire passer les opérations américaines pour une simple défense des voies maritimes vitales.

L’arme narrative de l’Iran ne produit plus le consensus – elle produit des coûts. La fragmentation n’est pas une faiblesse ; c’est cela qui importe. Elle crée de multiples sources non coordonnées de friction que Washington est forcé de gérer simultanément.

6. Le facteur israélien : la wild card qui rompt la stratégie américaine

Israël introduit une logique de l’escalade que Washington ne peut totalement contrôler mais qu’il doit pourtant absorber complètement. Contrairement aux États-Unis, Israël perçoit la confrontation avec l’Iran via un prisme existentiel. Ses perceptions de menaces sont maximalistes, ses lignes rouges plus resserrées et sa tolérance au risque est nettement plus élevée. Cet écart permet à Israël d’envisager une escalade de façons qui vont activer la réponse de l’Iran sur divers théâtres et déclencher la fusion même de fronts que Washington veut surtout éviter. Il génère les pertes civiles qui alimentent la narration iranienne et, via son influence politique à Washington, il fait qu’il est malaisé pour les EU d’imposer des limites à l’ampleur ou à la durée du conflit. Israël est à la fois un atout et une contrainte : il amplifie la pression sur l’Iran mais, en même temps, fait grimper le prix stratégique et politique pour les États-Unis.

7. La Chine et la Russie : le modificateur de grande puissance

La Chine et la Russie n’ont nul besoin de soutenir activement l’Iran ; elles n’ont besoin que de refuser un mandat clair à Washington. La Chine, le premier importateur mondial de pétrole iranien, n’a nul intérêt à voir les États-Unis installés comme portiers permanents du détroit. La Russie tire profit de toute imbrication américaine prolongée qui détourne l’attention de l’Ukraine. Les deux puissances vont utiliser leurs leviers diplomatiques, y compris le veto au Conseil de sécurité de l’ONU, pour bloquer ou affaiblir tout mandat. Par conséquent, le « cadeau » de Trump arrive empêtré par des contraintes géopolitiques : Les États-Unis peuvent gagner une occasion de se lancer dans l’escalade, mais sans soutien international unifié et avec deux grandes puissances œuvrant silencieusement à transformer toute intervention en un fardeau stratégique plutôt qu’en une aubaine.

8. La réelle perspicacité de l’Iran : L’asymétrie n’est pas statique – C’est une cible mouvante

Les États-Unis gardent un avantage structurel dans le Golfe, où ils peuvent faire passer leur intervention pour une défense des flux mondiaux d’énergie. L’Iran garde l’avantage politique dans le Levant, où il peut instrumentaliser les pertes civiles et le sentiment anticolonial. La confrontation décisive, toutefois, réside dans le lien entre les deux. La stratégie de l’Iran consiste à fusionner les théâtres, à multiplier les fronts et à instrumentaliser la friction politique résultante. La stratégie de Washington consiste à compartimenter, à endiguer la réponse et à empêcher Israël d’étendre le conflit de façons qui activeront le plein arsenal asymétrique de l’Iran. Le « cadeau » de Trump n’en est un que si les États-Unis parviennent à garder le conflit à l’intérieur de la boîte, c’est-à-dire là où ses avantages dominent. Toute l’approche de l’Iran consiste exactement à briser la boîte.

 

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Publié le 25 mars 2026 sur le blog de Rima Najjar
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

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