Vichy à Beyrouth : De la crise de légitimité du gouvernement libanais sous occupation étrangère
Le gouvernement libanais se trouve présentement devant un précipice. Il peut se dresser avec son peuple en honorant son droit inaliénable de défendre son sol ou il peut se positionner entre le peuple et ce même droit. Il ne peut faire les deux. L’Histoire, qui a déjà rendu son verdict à Vichy, n’hésitera pas à juger ce moment présent avec la même clarté impitoyable.

Dyab Abou Jahjah, 26 avril 2026
À l’automne 1940, l’Assemblée nationale française votait la dissolution de la Troisième République et accordait au maréchal Philippe Pétain – héros de Verdun et icône nationale – l’autorité totale sur l’État français. Le nouveau régime, installé dans la ville thermale de Vichy, entreprenait ensuite quelque chose qui hante encore la conscience des Français aujourd’hui : le recours aux rouages de l’État – la police, les tribunaux, la bureaucratie – pour traquer, emprisonner et exécuter ses propres citoyens, y compris ceux qui osaient résister à l’occupation allemande. Le gouvernement de Vichy les cataloguait comme terroristes. L’Histoire les connaît sous l’appellation de Résistance française.
Aujourd’hui, le Liban vit à l’heure de son propre Vichy.
Au moment où les forces israéliennes consolident leur contrôle sur certaines parties du Sud-Liban en installant des tampons sécuritaires, en rasant des villages entiers – dont le mien, Hanin, aujourd’hui réduit à un tas de décombres et où même les tombes ont été effacées – et en lançant des incursions militaires en profondeur dans le territoire libanais, le gouvernement libanais se trouve lui-même soumis à une pression extraordinaire. Cette pression provient non seulement de la puissance occupante, mais aussi des États-Unis, de l’Union européenne et même de plusieurs États arabes qui, tous, poussent l’État libanais à démanteler et à mettre hors la loi le Hezbollah, la seule force organisée qui résiste activement à cette occupation. Et, en effet, le gouvernement a pris la décision de mettre hors la loi la résistance (non pas le parti politique du Hezbollah, qui reste présent au parlement et au gouvernement même, mais son aile armée de la résistance). Ceci soulève une importante question : Un gouvernement qui criminalise le droit de ses propres citoyens à résister à une occupation étrangère conserve-t-il la moindre prétention légitime de représenter ces citoyens ?
Le droit auquel on ne peut renoncer
Il existe une conception erronée et dangereuse selon laquelle le droit à résister à une occupation est un privilège politique accordé par une majorité parlementaire ou une concession qui peut être annulée par un simple vote de la législature. C’est une erreur fondamentale dans la compréhension de la nature de la souveraineté et des droits humains. Le droit de résister à une domination étrangère n’est pas une monnaie d’échange collective qui peut être négociée dans les couloirs du pouvoir. C’est un droit individuel, inhérent à chaque simple citoyen, qu’importe son appartenance religieuse, le parti auquel il est affilié ou sa tendance politique. C’est un droit qui existe en priorité sur l’État, sur la constitution et il ne peut être abandonné par une majorité, et encore moins par une minorité. Même si chaque citoyen libanais devait voter demain pour désarmer et se soumettre à l’occupation, juridiquement, ce vote serait nul et non avenu, car personne ne peut renoncer à son droit fondamental à l’autodéfense et à l’autodétermination.
Après 1945, les gens qui ont conçu le nouvel ordre juridique n’ont pas seulement essayé de punir des crimes déjà commis. Ils essayaient aussi, peut-être un peu désespérément, d’empêcher leur répétition sous une autre forme. La crainte ne concernait plus seulement l’occupant étranger, mais aussi l’État local qui plie, s’adapte et collabore.
Ainsi donc, l’architecture juridique de l’après-guerre s’est mise à prendre forme autour d’une question dangereuse : que se passe-t-il si l’État cesse d’être un bouclier et qu’il devient le premier instrument de la soumission ? C’est en partie l’une des raisons pour lesquelles, plus tard, le droit international, surtout sous les pressions des mouvements anticoloniaux, s’est développé dans le sens de la protection de la résistance au lieu de tout simplement la criminaliser.
En 1973, les nations récemment décolonisées de la planète se sont dressées aux Nations unies et ont réécrit les règles que Vichy avait exploitées. La Résolution 3103 déclara que la lutte contre la « domination, coloniale et étrangère » était « légitime et en plein accord avec les principes du droit international ». C’était un reproche direct à la logique de la collaboration : elle disait que ceux qui combattent un occupant ne sont pas des criminels qu’il faut poursuivre, mais bien des combattants qui ont droit aux protections des Conventions de Genève.
Quatre ans plus tard, le monde rendait la chose contraignante. Le Protocole additionnel I (1977) faisait du petit bois avec l’affirmation coloniale disant que seuls les États pouvaient mener une guerre légale. L’Article 1(4) redéfinissait le conflit armé pour y inclure les guerres contre une « occupation étrangère », et l’Article 96(3) accordait aux mouvements de libération nationale le mécanisme en vue de revendiquer les pleines protections du droit international. Ces dispositions furent rédigées spécifiquement pour des mouvements comme l’OLP, l’ANC, le FLN – et, oui, pour les mouvements de résistance du Liban de l’époque. L’expression « par tous les moyens disponibles » dans la Résolution 37/43 (1982) n’avait rien d’un hasard. Elle a été insérée pour aller au-delà des objections furieuses des anciennes puissances coloniales, qui comprenaient exactement ce qu’elle signifiait.
Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels – tous deux ratifiés par le Liban – affirment dans leur Article 1 commun que « tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes » et que, « en vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel ». Le droit à l’autodétermination n’est pas un privilège accordé par des États ; c’est une norme jus cogens — une norme impérative du droit international à laquelle aucune dérogation n’est permise.
Quand les combattants du Hezbollah prennent les armes contre les forces israéliennes sur le territoire libanais, elles sont, dans le sens le plus littéral et le plus légal du terme, des citoyens libanais exerçant un droit que le droit international reconnaît comme fondamental, inaliénable et non dérogeable. Leur identité de musulmans chiites, leur affinité idéologique avec la République islamique d’Iran, leurs ambitions politiques au sein même du Liban – aucun de ces détails biographiques ne nie la réalité juridique et morale : Ils sont un peuple occupé qui résiste à une puissante occupante et le droit international est de leur côté, et non du côté du gouvernement qui voudrait les réduire au silence.
L’anatomie de la collaboration
Le régime de Vichy n’a pas débuté par des exécutions et des déportations massives. Pétain et ses ministres avaient insisté sur le fait que l’armistice avec l’Allemagne était nécessaire pour préserver l’État français, que la collaboration était la seule voie rationnelle et que la Résistance était un élément marginal dangereux provoquant des représailles allemandes contre d’innocents civils. La presse de Vichy traitait les gens du Maquis de « terroristes ». Les tribunaux de Vichy les condamnaient à mort. La police de Vichy les livrait à la Gestapo.
La logique était séduisante dans son pragmatisme : Nous ne pouvons vaincre l’Allemagne, de sorte que la résistance ne peut qu’apporter davantage de souffrance. L’ordre doit être maintenu. L’État doit survivre.
Mais l’État qui survit en réprimant le droit de son propre peuple à l’autodéfense n’a pas du tout survécu. Il a été complètement érodé. Il n’existe plus que de nom, en tant que commodité administrative pour la puissance occupante. Tel est l’aspect essentiel de la République française d’après-guerre, qui a déclaré nuls et non avenus dès le début les actes de Vichy — pas simplement dès le moment de la libération, mais rétroactivement, dès l’origine même. La fiction juridique de la légitimité de Vichy a été révélée précisément telle qu’elle était : une fiction.
Maintenant, considérons le gouvernement libanais. Il préside sur un pays dont des troupes étrangères contrôlent une partie du territoire située au sud. Il commande une armée qui ne s’oppose pas – et ne pourrait sans doute pas le faire – à cette occupation. Et, maintenant, on lui demande sous le poids combiné de la pression militaire israélienne, de l’influence diplomatique américaine et des incitatifs financiers européens, de déclarer illégale la seule force qui en fait se bat pour chasser cette occupation.
S’il obéit, que reste-t-il de sa légitimité ?
La généalogie coloniale du mort « terroriste »
L’instrumentalisation du mot « terroriste » pour délégitimer la résistance n’est ni nouvelle ni accidentelle. C’est en fait l’un des instruments les plus anciens et les plus efficaces du pouvoir colonial – une technologie linguistique développée par l’empire pour transformer le refus de soumission du sujet colonisé en une pathologie plutôt qu’en un acte politique.
Les Britanniques qualifiaient les insurgés mau mau au Kenya de « terroristes » alors qu’ils parquaient des centaines de milliers de Kikuyus dans des camps de concentration, les torturant et les châtrant au nom de la civilisation. Les Français qualifiaient les gens du FLN de « terroristes » alors qu’ils avaient rasé des villages algériens et noyés des prisonniers dans la Seine. Le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud qualifiait les gens de l’ANC de « terroristes » alors qu’ils appliquaient la soumission raciale par le biais de lois sur les laissez-passer, des déplacements forcés et des meurtres parrainés par l’État. Les États-Unis ont traité les gens du Front national de libération du Vietnam de « terroristes » alors qu’ils ont déversé sur l’Asie du Sud-Est un tonnage de bombes supérieur à celui de tous les combattants mis ensemble de la Seconde Guerre mondiale. Les Israéliens ont traité les gens de l’OLP de « terroristes » quand ils ont occupé la Cisjordanie, Gaza et le Sud-Liban – le territoire même dont il est question aujourd’hui.
Et, dans chacun de ces cas, l’Histoire a inversé le verdict. Les Mau Mau ont été reconnus comme des combattants de la liberté. Le FLN a fondé une nation. L’ANC a produit un président qui a reçu le prix Nobel de la Paix. Les Vietnamiens ont libéré leur pays. L’OLP a obtenu son siège aux Nations unies. L’étiquette de « terroriste », s’avère-t-il, n’est pas une marque permanente – c’est une commodité temporaire, appliquée par les puissants aux personnes gênantes et abandonnée une fois que l’équilibre des pouvoirs change.
Le modèle est constant et instructif : la désignation de « terroriste » est un acte politique, pas une classification juridique. C’est le langage utilisé par le colonisateur pour refuser au colonisé la dignité d’un opposant politique. Traiter de « terroriste » un combattant de la résistance, c’est lui dire : Vous n’êtes pas un combattant avec des droits, vous êtes un criminel qui n’en a aucun. Vous ne défendez pas votre patrie, vous attaquez la civilisation même. Ce n’est pas du droit, c’est de la propagande et cela a toujours été de la propagande, d’Alger à Soweto, de Hué à Sour (Tyr).
Quand les États-Unis, l’Union européenne et Israël qualifient le Hezbollah d’organisation terroriste, ils font une déclaration géopolitique, pas une désignation juridique. En vertu du droit international humanitaire, des combattants engagés dans des hostilités contre une force militaire occupante ne sont pas des terroristes – ils sont des combattants et ils ont droit aux protections des lois de la guerre. Le Protocole additionnel I le dit. La Résolution 3103 de l’Assemblée générale de l’ONU le dit. Tout l’édifice du droit international post-colonial le dit. La confusion délibérée entre résistance et terrorisme sert un objectif spécifique : elle éloigne le bouclier juridique et moral que procure le droit international aux peuples occupés, préparant ainsi la voie à leur oppression par tous les moyens nécessaires – y compris, et ça tombe bien, par leur propre gouvernement.
S’il adopte cette désignation et s’il la codifie dans ses lois nationales, le gouvernement libanais ne suit tout simplement pas le consensus international. Il importe une arme coloniale forgée dans les capitales occidentales et la pointe sur ses propres citoyens – des citoyens qui, selon toute interprétation honnête du droit international, exercent un droit reconnu et protégé. Il accomplit l’acte ultime du colonialisme intériorisé : il se sert du vocabulaire du maître pour condamner l’esclave qui ose se dresser.
Le monopole qui n’a jamais été mérité
L’objection habituelle est la suivante : L’État doit garder le monopole de l’usage légitime de la force. La capacité militaire indépendante du Hezbollah est une violation de la souveraineté libanaise. Désarmer le Hezbollah n’est pas de la collaboration – c’est la restauration de l’État.
Cet argument est élégant mais dénué de fondement. Il s’appuie sur une conception de la souveraineté qui est profondément anhistorique – une conception qui traite l’État comme une fin en soi plutôt qu’en instrument de la volonté du peuple. Le monopole de la force n’est pas un droit divin. C’est un don conditionnel du peuple à l’État, fondé sur la capacité et la volonté de l’État à le protéger. Quand l’État est incapable de défendre le territoire de la nation – quand il ne peut empêcher des soldats étrangers d’établir des zones tampons sur son territoire, quand il ne peut faire cesser les frappes aériennes sur ses villes, quand il ne peut garantir ses propres frontières – le monopole retourne au peuple. Le contrat social n’a rien d’un pacte de suicide. Le peuple n’a pas renoncé à son droit à l’autodéfense lorsqu’il a accepté d’être gouverné ; il l’a confié à l’État à condition que l’État l’utilise pour le protéger. Cette condition a été rompue.
L’État libanais n’a pas mérité le monopole qu’il revendique. Il n’a pas défendu le Sud-Liban. Il n’a pas repoussé l’incursion. Il n’a pas protégé les personnes déplacées. En l’absence de la protection de l’État, les citoyens se sont organisés eux-mêmes. Ils ont découvert des ressources, construit des capacités et ils ont pris les armes. Et maintenant, se retourner et déclarer ces citoyens hors-la-loi – non pas parce qu’ils ont nui à leur concitoyens libanais, mais parce qu’ils ont résisté à une armée étrangère – c’est inverser la logique même de la souveraineté.
Cela revient à dire : Le droit de l’État à un monopole de la violence est plus sacré que le droit du peuple à vivre libre d’occupation.
Voilà la logique de Vichy, réduite à sa plus simple expression. Et c’est en essence une logique coloniale – la logique qui dit que l’autochtone doit toujours se soumettre à l’institution, même quand celle-ci l’a abandonné ; que la loi existe pour discipliner les gouvernés, jamais pour les émanciper ; que la valeur suprême n’est pas la liberté mais l’ordre, pas la justice mais l’obéissance.
L’inutilité de l’allégeance
L’objection la plus persistante à cet argument, c’est celle de l’Iran. Le Hezbollah, nous dit-on, n’est pas une véritable résistance – c’est une proxy de l’Iran, qui combat Israël non au nom du Liban mais au nom de Téhéran. Par conséquent, le désarmer n’est pas supprimer la résistance, c’est libérer le Liban de deux puissances étrangères d’un seul coup.
Cet argument s’écroule sous le plus léger des examens.
Primo, il confond motivation et action. Un citoyen libanais qui prend les armes pour chasser les forces israéliennes de son village accomplit un acte de résistance, qu’importe ce qui l’a inspiré en ce sens. Le droit légal de résister n’est pas accompagné d’un test de pureté idéologique. La Résistance française comprenait des communistes qui prenaient leurs ordres de Moscou. Aucun historien sérieux ne dira que cela invalidait son droit à combattre la Gestapo. Les moudjahidines afghans qui combattaient l’occupation soviétique furent célébrés comme des combattants de la liberté à Washington, même s’ils recevaient de l’argent, des formations et des directives de la CIA et des renseignements pakistanais. Leur soutien étranger ne niait pas leur droit à résister – c’était, en fait, le mécanisme via lequel ce droit était exercé. Le Vietcong recevait la totalité de sa capacité militaire de l’Union soviétique et de la Chine. Personne – pas même les Américains qui les ont bombardés – n’a dit que cela avait transformé une guerre de libération nationale en quelque chose d’illégitime. Le droit de résister s’attache au fait de l’occupation, pas à la biographie du résistant.
Secundo, il présume une symétrie qui en fait n’existe pas. L’influence de l’Iran sur le Hezbollah est réelle et conséquente. Mais l’Iran n’occupe pas le territoire libanais. L’Iran ne bombarde pas les villages libanais. L’Iran n’établit pas des zones tampons militaires sur le territoire libanais. Quelle que soit le relation du Hezbollah avec Téhéran, les balles qui volent dans le Sud-Liban sont israéliennes, pas iraniennes. Les bottes sur le sol sont israéliennes. Les murs que l’on construit sont israéliens. Le droit de résister répond aux faits sur le terrain, pas aux sympathies géopolitiques des résistants. Mettre sur un même pied l’influence politique iranienne et l’occupation militaire israélienne constitue une obscénité morale – elle situe le chuchotement d’un diplomate au même niveau que la botte d’un soldat et elle déclare des deux qu’ils constituent des violations équivalentes de la souveraineté. Ce n’est pas le cas.
Les facilitateurs internationaux
Aucun gouvernement ne prend dans le vide la décision de mettre hors-la-loi sa propre résistance. La pression sur le Liban n’est pas subtile. Elle vient emballée dans la langue de l’aide, de la reconstruction et de la légitimité internationale. Le message de Washington et de Bruxelles est clair : Désarmez le Hezbollah, les fonds afflueront. Refusez, et vous resterez un État paria, fauché et brisé.
Ce n’est pas de la diplomatie, c’est de l’extorsion. Et cela révèle quelque chose de profondément structurel à propos de l’ordre international – quelque chose que le monde jadis colonisé a compris depuis Bandung.
Les mêmes gouvernements occidentaux qui invoquent le droit international pour exiger le désarmement du Hezbollah restent prudemment silencieux à propos de l’occupation qui nécessite l’existence du Hezbollah. Les mêmes Nations unies qui affirment le droit des peuples à résister à une domination étrangère font passer des résolutions qui exigent le désarmement de ceux qui exercent ce droit. La même Union européenne qui désigne le Hezbollah comme une organisation terroriste reconnaît, dans ses propres documents fondateurs, le droit à l’autodétermination et l’illégitimité de l’acquisition territoriale par la force. Les mêmes États-Unis qui arment Israël jusqu’aux dents font la leçon au Liban sur les dangers d’acteurs non étatiques armés.
La communauté internationale, dans cette conception, n’a rien d’un arbitre neutre. Elle est une facilitatrice de la dynamique de Vichy — en fournissant la couverture diplomatique, les incitatifs financiers et les cadres juridiques qui permettent à un gouvernement de réprimer la résistance de son propre peuple sans même avoir l’air de le trahir.
Le coût de la conformité
Considérons un instant ce qui va se passer en réalité si le gouvernement libanais obtempère. Suivons la logique du désarmement jusqu’à sa conclusion — non pas telle que les diplomates l’imaginent dans leurs salles de conférence, mais comme elle se déroulera dans les villages et les vallées du sud.
Le Hezbollah a été mis hors la loi. Son aile politique a été interdite. Ses services sociaux — les hôpitaux, les écoles, les réseaux d’infrastructure qui soutiennent les centaines de milliers de Libanais que l’État a abandonnés – ont été démantelés ou saisis. Ses combattants ont reçu l’ordre de restituer leurs armes, sans quoi ils seront arrêtés.
Obtempéreront-ils ? Certains, peut-être. La plupart non. Les combattants dans le sud n’ont pas pris les armes parce qu’un parti politique leur a dit de le faire. Ils ont pris les armes parce que leurs foyers étaient bombardés et que leurs champs étaient occupés. Ils ont pris les armes parce que l’État était absent et que les bombes étaient présentes. Mettre l’organisation hors la loi n’éteint pas les doléances. Elle les pousse dans la clandestinité – et, dans la clandestinité, les doléances ne disparaissent pas. Elle font des métastases.
Le résultat est prévisible : une nouvelle insurrection, fragmentée, sans dirigeant et bien plus dangereuse que la résistance organisée qu’elle remplace. Après avoir criminalisé la seule force structurée capable de maintenir l’ordre dans le sud, l’État hérite d’un vide sécuritaire qu’il ne peut combler. L’occupation israélienne, libérée de la contrainte d’une résistance, s’étend. Les déplacés restent déplacés. Les morts restent morts. Et le cycle de la violence s’intensifie, désormais, avec l’addition de carburant qu’est la trahison interne.
Telle est la leçon que chaque puissance coloniale a appris à la dure : Vous ne pouvez supprimer par la loi la volonté de liberté d’un peuple. Les Britanniques n’ont pu le faire au Kenya. Les Français n’ont pu le faire en Algérie. Les Américains n’ont pu le faire au Vietnam. Les Israéliens n’ont pu le faire à Gaza. Et le gouvernement libanais ne le fera pas dans le sud – non pas parce que le Hezbollah est exceptionnellement résilient mais parce que l’impulsion de résistance à l’occupation est universelle, irrépressible et plus vieille que n’importe quel État.
Et le gouvernement à Beyrouth, après avoir vendu le droit à résister de son peuple pour un siège à la table internationale, découvre que la table était en fait dressée pour la fête de quelqu’un d’autre.
Ce que signifie la légitimité
La légitimité n’est pas un certificat fourni par les Nations unies. Ce n’est pas un siège à l’Assemblée générale ni un drapeau à l’extérieur d’un bâtiment diplomatique. La légitimité est le lien entre un gouvernement et son peuple – le lien qui dit : Nous vous protégerons et, en retour, vous obéirez à nos lois.
Quand un gouvernement rompt ce lien – quand il ne protège pas et qu’ensuite il criminalise ceux qui se protègent eux-mêmes – il ne perd pas seulement sa légitimité. Il devient quelque chose de pire qu’illégitime. Il devient complice. Il devient l’instrument via lequel l’occupation est rendue moins chère, plus facile et plus durable. Car quel est le plus grand atout d’une puissance occupante si ce n’est un gouvernement local désireux de contrôler la résistance pour elle ?
Telle était la fonction de Vichy. Non pas de livrer les batailles de la France, mais de réprimer les Français qui voulaient le faire. Non pas de chasser les Allemands, mais de faire en sorte que personne d’autre ne le ferait non plus. En analyse finale, l’État de Vichy était un dispositif permettant à la Wehrmacht de gagner du temps de travail – et, de son côté, la Wehrmacht fut reconnaissante de son efficience.
Si le gouvernement libanais met le Hezbollah hors la loi dans le même temps que les forces israéliennes resteront sur le sol libanais, il aura assumé la même fonction. Non par idéologie – le Liban n’est pas un État fasciste. Non par préférence – aucun fonctionnaire libanais ne souhaite l’occupation. Mais par effet, car c’est l’effet que l’Histoire juge. La route vers la collaboration n’est pas toujours pavée de conviction. Parfois, elle est pavée d’épuisement, de crainte, de la lente érosion des principes sous le poids des pressions extérieures. Mais la destination est la même.
Le verdict de l’avenir
En 1944, quand les forces alliées et la Résistance ont libéré Paris, le premier acte du gouvernement provisoire a été de déclarer le régime de Vichy nul et non avenu – non pas à partir de la date de la libération, mais dès ses débuts. Le message était clair : Un gouvernement qui supprime le droit de son peuple à résister à l’occupation n’a jamais été légitime. Ce fut une fiction juridique dès le tout premier jour.
L’Histoire rendra le même verdict à propos de tout gouvernement qui mettra la résistance hors la loi pendant que son territoire restera occupé. Les noms et les drapeaux et les citations constitutionnelles différeront. Mais pas le principe.
Et le verdict de l’Histoire sera plus dur encore pour ceux qui ont rendu la chose possible – les diplomates qui ont appliqué la pression, les institutions qui ont fourni la couverture, les gouvernements qui ont financé la capitulation tout en armant l’occupation.
Un État qui ne peut protéger son peuple n’a pas le droit de lui interdire de se protéger lui-même. Ce n’est pas une proposition radicale. C’est la condition minimale de la légitimité. C’est le principe sur lequel chaque mouvement de libération de l’histoire moderne s’est appuyé – d’Alger à Hanoï, de Soweto à Bint Jbeil. Tout le reste – les reconnaissances diplomatiques, les sièges à l’ONU, les procédures constitutionnelles – n’est que des éléments décoratifs sur une structure dont les fondations se sont déjà effondrées.
Le gouvernement libanais se trouve présentement devant un précipice. Il peut se dresser avec son peuple en honorant son droit inaliénable de défendre son sol ou il peut se positionner entre le peuple et ce même droit. Il ne peut faire les deux. L’Histoire, qui a déjà rendu son verdict à Vichy, n’hésitera pas à juger ce moment présent avec la même clarté impitoyable.
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Publié le 26 avril 2026 sur le blog de Dyab Abou Jahjah
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine



