D’où viens-tu, à l’origine ?

D'où viens-tu, à l'origine ? Photo :  Depuis le début du génocide orchestré par Israël, 625 000 écoliers sont privés d'enseignement. Les écoles, comme celle-ci à Deir al-Balah, sont désormais utilisées comme refuges pour les personnes déplacées

Depuis le début du génocide orchestré par Israël, 625 000 écoliers sont privés d’enseignement. Les écoles, comme celle-ci à Deir al-Balah, sont désormais utilisées comme refuges pour les personnes déplacées. (Photo : Omar Ashtawy / APA images)

 

Shaimaa Abulebda, 5 juillet 2024

L’une des premières choses que j’ai remarquées dans le développement des écoles, à Gaza, c’est que nous avons deux sortes bien distinctes d’uniformes.

Avec la curiosité d’un enfant, j’avais interrogé ma famille à propos des tenues des filles.

Souvent, la réponse qu’on avait proposée à cette question innocente était laconique : Les filles qui fréquentent les écoles du gouvernement portent des uniformes vert foncé alors que celles qui fréquentent les écoles de l’UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine) portent des uniformes à rayures bleues et blanches. (Les garçons portent des chemises ou des T-shirts et des jeans bleus, quelle que soit l’école qu’ils fréquentent.)

En allant à l’école, j’ai fini par comprendre la véritable raison de ces différences dans les uniformes. Elle m’a été abruptement révélée quand, à l’école primaire, on m’a posé une question récurrente concernant mon statut à Gaza : « D’où viens-tu, à l’origine ? »

Permettez-moi d’expliquer quelque chose, tout d’abord. Je suis née dans la vieille maison de ma famille, à Bani Suhaila, à environ 5 kilomètres à l’est de la ville de Khan Younis.

Toutefois, la réponse à cette question apparemment directe n’est ni Bani Suhaila ni Khan Younis. La question « D’où viens-tu, à l’origine ? » ne concerne même pas mon lieu de naissance. Elle porte sur celui de mes ancêtres, de mes grands-parents.

Trois de mes grands-parents étaient des réfugiés victimes du nettoyage ethnique de Yaffa par les gangs sionistes en 1948.

Ma grand-mère paternelle est née et a grandi à Abasan al-Kabira, à l’est de Khan Younis.

Les premières écoles de l’UNRWA ont été construites en 1950 pour nos grands-parents et arrière-grands-parents exilés de force de leurs lieux d’origine vers Gaza, la Cisjordanie et les pays arabes voisins : la Syrie, le Liban et la Jordanie. La plupart d’entre eux vivaient dans des camps de réfugiés soit à l’intérieur soit à l’extérieur de la Palestine.

Les personnes de la génération de mes grands-parents qui ont eu la possibilité d’étudier ont fréquenté les écoles de l’UNRWA. Mes parents y sont allés. Mes nièces et mes neveux y vont aussi.

La distinction a vite été claire : ceux qui étudient dans les écoles gouvernementales sont des citoyens, ceux qui fréquentent les écoles de l’UNRWA sont des réfugiés.

Je dois l’admettre : la première fois que j’ai entendu les mots « citoyens » et « réfugiés », je ne les ai pas du tout compris. Pour mes jeunes oreilles, c’étaient comme des notions floues qui se rapportaient peut-être à certaines traditions établies par les gens et dont je n’étais pas consciente, de la même façon qu’à l’est de Khan Younis, les gens de Bani Suhaila sont appelés les Silawiyya et ceux de la ville basse de Khan Younis sont appelés les Qlaiyya (les gens de la citadelle).

 

La question de routine

Au début du premier semestre de la première année (du cycle primaire qui en compte neuf), on demande aux écoliers : « D’où viens-tu, à l’origine ? »

Pour ma famille, la réponse est Yaffa.

Le registre de notre famille, fourni par le Programme des secours et des services sociaux de l’ONU, le dit :

« Origine : JAFFA SAKNET DARWICH ».

Au début, ce n’était qu’une simple réponse que j’avais mémorisée et que je donnais sans trop penser à sa signification. Mais il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que je suis une réfugiée, à Gaza. Au fil des années, c’est le professeur principal qui a posé la question de routine et mes copines de classe se sont mises à la répéter.

Ainsi, chacune de mes condisciples allait fièrement annoncer l’origine de ses ancêtres. Nous avons commencé par entendre des noms de villes et villages où nous n’avions jamais mis les pieds ; des villes et des villages qui avaient été partiellement ou entièrement détruits par l’occupation ; des villes et des villages dont les noms avaient été modifiés par l’occupation : Yaffa, al-Majdal, Bir al-Saba, Asqalan, Hamama, Beit Daras, al-Sawafir al-Sharqiyya, Baqa al-Gharbiyya, etc.

Au fil des années, la question si souvent répétée a fini par vouloir dire l’histoire de ma famille. Le désir de connaître l’histoire de l’époque de Yaffa s’est mis à prendre forme en moi. Une langueur permanente à propos du Yaffa où je n’étais jamais allée faisait vibrer mes cordes sensibles. J’aime le fait que mes ancêtres ont vécu près du littoral, de la même façon que j’ai l’impression d’appartenir à la mer, ici à Gaza, de même qu’à Yaffa.

Mes grands-parents sont décédés quand j’étais encore une enfant et avant que je puisse leur poser des questions sur leur existence à Yaffa. Ma grand-mère maternelle n’était encore qu’une enfant en bas âge, en 1948. Au contraire de bien des réfugiés palestiniens, je n’ai pas d’histoires parlant de ce à quoi ressemblait l’existence pour ma famille à Yaffa avant l’occupation. Je soupçonne mes grands-pères, comme bien des réfugiés, de n’avoir pu se décider à parler de ce qu’ils avaient perdu.

Ne sachant pas grand-chose de ma précieuse histoire familiale, je me sens souvent à la dérive, sans l’ancre de notre passé.

En tant qu’adulte, on me pose également cette question en dehors des portes de l’école. Parfois, les gens la posent par curiosité quand ils apprennent le surnom de ma famille : ils se demandent si je descends de fermiers ou pas. D’autres personnes me posent la question quand elles essaient de situer mon dialecte.

En guise de réponse, je souris et je leur dis que je ne parle pas comme une Yaffawiyya (particulièrement parce que je prononce le son « q » comme s’il s’agissait d’un « g ».) Parfois, la réponse est très importante parce qu’il y a des gens qui ne se marient que dans le cadre de leur ville d’origine. Bien que, d’après mon expérience, les gens de la ville de Gaza et du nord de Gaza tendent à poser davantage la question, que ceux qui vivent à Khan Younis.

Peut-être l’intégration entre les réfugiés et les citoyens de Khan Younis a-t-elle été plus forte qu’à Gaza et dans le nord.

 

La question est la même, les circonstances diffèrent

Le décembre 2023, le 60e jour du génocide en cours à Gaza, ma famille et des milliers de familles de Khan Younis ont été déplacées de force vers Rafah, où des gens de toute la bande de Gaza avaient déjà été déplacés.

Plus tard, ce matin-là, j’ai pris nos bouteilles à eau vides et j’ai fait la file avec mon neveu afin d’avoir de l’eau potable pour les membres de ma famille, déplacés avec à peine quelques vêtements et une petite quantité d’aliments en conserve.

J’étais toujours ébranlée par la nuit terrifiante que nous avions dû subir et j’essayais de comprendre que c’était le génocide qui m’avait forcée pour la première fois à me déplacer hors de Khan Younis.

Je pensais encore au gars qui avait été tué à l’entrée de l’école par les forces d’occupation israéliennes au moment où nous évacuions.

J’essayais sans cesse de réfléchir à ce que nous avions vécu lorsque, de façon inattendue, la question « d’où viens-tu, à l’origine ? » m’était revenue sans que j’y prenne garde.

Cette fois, la réponse à la question n’était pas Yaffa. C’était Khan Younis, pour les gens qui ne connaissaient pas la ville et ses quartiers, et Bani Suhaila et Abasan al-Kabira, pour ceux qui connaissaient bien la ville.

Des personnes déplacées de toutes parts dans la bande de Gaza faisaient la file. Presque chacun disait volontairement de quelle partie de la bande de Gaza il avait été déplacé de force par les forces de l’occupation. Si vous avez séjourné assez longtemps dans les environs de Gaza, les dialectes des personnes déplacées sont également des indices de leur lieu de naissance.

Et, exactement depuis lors, c’est devenu une question permanente qui m’a suivie partout où je pouvais aller. Je l’entendais n’importe quand et n’importe où, chaque fois que je faisais la file pour avoir de l’eau ou pour acheter l’une ou l’autre chose. Cette question m’était posée directement ou elle l’était à d’autres chaque fois que je rencontrais de nouvelles personnes, c’est-à-dire pratiquement chaque jour.

Ces six derniers mois, la question désormais familière a fini par symboliser le fait que nous étions déplacés. Un grand nombre de personnes déplacées venues du nord n’avaient jamais été dans le sud avant la guerre génocidaire. Beaucoup, parmi ces personnes, entendaient parler de Khan Younis et de Rafah pour la première fois. C’était le pire moment pour faire connaissance avec les deux villes, puisqu’elles n’avaient pratiquement rien à proposer.

Au bout d’un moment, nous nous sommes mis à attendre la question et, quand personne ne la posait, les personnes déplacées parlaient de ce qu’elles avaient vécu et de ce qui les avait forcées à venir à Rafah.

Partager des expériences de génocide, de douleur et d’atrocités rend les gens plus ouverts au point d’entrer facilement en conversation – chaque visage reflète les mêmes histoires de chagrin, de tristesse, d’angoisse et d’anxiété. Les questions que l’on pose servent à faire savoir à l’autre personne que vous êtes comme elle, que vous passez par la même souffrance.

L’occupation a fait que je suis devenue une réfugiée dans mon propre pays, le lieu de naissance de mes ancêtres. L’occupation a fait de moi une personne déplacée à Gaza, mon lieu de naissance.

Dans la ville de notre déplacement, nous nous sommes connectés autour d’une histoire partagée.

En tant que réfugiée vivant à Khan Younis, j’ai une histoire en commun avec les citoyens de cette ville. D’une façon ou d’une autre, nous sommes les lieux que nous habitons.

Mais sommes-nous les lieux que nos grands-parents habitaient ?

Leur lieu de naissance ne fait-il pas partie de la mémoire collective de ma famille ?

Ou n’héritons-nous seulement que d’un traumatisme générationnel ?

 

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Shaimaa Abulebda est une universitaire, écrivaine et traductrice palestinienne qui vit à Gaza.

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Publié le 5 juillet 2024 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

 

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