Les Palestiniens en Amérique latine s’organisent contre l’oblitération
L’ Amérique latine accueille la plus importante communauté palestinienne en dehors de la Méditerranée et de l’Afrique du Nord, mais on ne fait état que très rarement de ses faits et gestes.

Rawa Alsagheer lors d’une manifestation à Sao Paolo, au Brésil, le 17 mai 2025. (Photo : Ratib Al Safadi)
Ana Maria Monjardino, 16 septembre 2025
Siman Khoury a quitté sa ville natale d’Aboud, en Palestine, en mai 1980.
Il avait à peine 25 ans quand il a épousé à l’église de la Nativité à Bethléem Nassira Miguel Jubis, une ressortissante salvadorienne de descendance palestinienne. Peu après, le couple s’est rendu au Salvador afin d’y rencontrer une communauté de Palestiniens, dont la famille de Nassira, qui avait commencé à s’installer dans le pays plus d’un siècle plus tôt.
Mais les jeunes mariés n’allaient jamais retourner en Palestine comme ils l’avaient prévu.
« Nous avions pensé que deux mois suffiraient pour refaire nos bagages et retourner chez nous », déclare Khoury, « mais notre destinée était écrite autrement. »
Après diverses tentatives de renouvellement de ses laissez-passer (les documents de voyage donnés aux Palestiniens au lieu de passeports), le jeune couple avait dû renoncer à ses rêves de retour dans ses foyers et avait commencé une nouvelle existence au Salvador.
Les premières années avaient été longues et difficiles, avec plusieurs emplois différents,
« de directeur d’usine à marchand de vêtements, d’enseignant à l’apprentissage d’une nouvelle langue pour faire du commerce, de la consommation de hummous et de falafel à celle de tamales et de pupulas »,
explique-t-il à The Electronic Intifada.
Aujourd’hui, il est président de l’Association palestino-salvadorienne et directeur du Musée palestinien du Salvador, le premier musée palestinien d’Amérique latine. Il y gère une collection étonnante d’artefacts culturels, depuis des pièces en or de l’époque fatimide jusqu’à des étoffes traditionnelles et à des œuvres de personnalités éminentes comme Edward Saïd, Ghassan Kanafani, Mahmoud Darwich ou Georges Habache.
Pendant l’actuel génocide perpétré par Israël à Gaza et qui a tué 64 000 personnes depuis octobre 2023, sa motivation pour galvaniser sa communauté n’a jamais été plus grande.
« Nos voix et nos corps sont unis dans la résistance et la dignité, pour exiger la fin du génocide »,
déclare Khoury.
Au moment où j’écris ceci, Khoury se prépare à une grève de la faim en solidarité avec la population de Gaza, dont, à la date du 10 septembre, au moins 404 personnes ont été délibérément privées de nourriture et en sont mortes.
Des Ottomans à la Nakba
L’ Amérique latine accueille la plus importante communauté palestinienne en dehors de la Méditerranée et de l’Afrique du Nord, mais on ne fait état que très rarement de ses faits et gestes.
Principalement descendants de la génération pré-Nakba qui a fui les difficultés économiques et la conscription forcée sous le pouvoir ottoman, ils proviennent surtout de Bethléem et de Beit Jala, de Jérusalem, de Taybeh et de Ramallah. Actuellement, la majorité vit au Chili, qui accueille quelque 500 000 personnes d’origine palestinienne, et il existe d’autres communautés importantes au Honduras et au Salvador.
Les Palestiniens en Amérique latine sont
« surtout des principalement des chrétiens issus des classes moyenne à supérieure bien représentée au sein des élites politiques et du monde des affaires »,
explique Cecilia Baeza, cofondatrice de RIMAAL, un réseau d’enquêteurs sur les liens entre l’Amérique latine et le Moyen-Orient.
« Ils ont par conséquent gardé peu d’intérêt pour l’historiographie palestinienne quand ils n’y rencontraient pas les critères de « palestinité » telle que définie dans un discours nationaliste centré sur la dépossession, le rejet et l’absence d’État »,
écrivait-elle dans un article de 2014 destiné au Journal of Palestine Studies

La troupe de debke d’Omar Salame en représentation à l’ambassade de Palestine à Santiago-du Chili. (Photo : Marian Gidi)
N’empêche que cette diaspora ignorée est le produit à plusieurs facettes de la migration durant diverses périodes successives de pouvoir impérialiste et colonial. Elle va des arrière-petits-enfants des migrants de l’époque ottomane qui n’ont jamais mis un pied en Palestine aux enfants de la Nakba de 1947-1949, de la Naksa de 1967 et des intifadas ultérieures, avec des souvenirs viscéraux du pouvoir sioniste.
À leur arrivée à la fin du 19e siècle, les premiers Palestiniens nantis de passeports ottomans étaient classés comme « Turcos », un terme péjoratif devenu synonyme de marchand ou colporteur, du fait que
« nombre d’entre eux avaient débuté comme vendeurs itinérants, vendant souvent de petits objets religieux de Terre sainte »,
explique Manzar Foroohar, un historien associé à la California Polytechnic State University.
Prévoyant leur retour au pays, ils évitaient de travailler dans l’agriculture, écrit Foroohar, puisque ce genre de travail requérait un sens de la permanence. Toutefois, après avoir reçu des nouvelles de la Nabka à la fin des années 1940, ils furent nombreux à s’implanter, à développer leurs affaires et à explorer de nouvelles initiatives, rejoints par des proches qui fuyaient la persécution et cherchaient de nouvelles opportunités.
Une tâche permanente
Au Honduras, qui héberge la deuxième communauté palestinienne de la région, Elias Karufe nous raconte une histoire similaire à celle de Khoury. Arrivé en 1978 de Beit Jala près de Bethléem, il a lui aussi commencé comme vendeur itinérant avant de monter sa propre affaire de textile.
Heureusement, a-t-il déclaré à The Electronic Intifada, « Dieu s’est montré très généreux, depuis lors. »
Aujourd’hui, en tant que consul honoraire de Palestine au Honduras, qui a reconnu l’État de Palestine en 2011, combler le fossé entre son pays d’accueil et sa patrie d’origine est une tâche permanente, a-t-il dit.
L’administration de Juan Orlando Hernandez – président de 2014 à 2022, et accusé de trafic de drogue en 2024 – a conservé de confortables relations avec l’État sioniste.
En 2021, Hernandez avait déplacé son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem afin de signifier la reconnaissance par son pays de Jérusalem comme « capitale sans partage » d’Israël.
Une politique totalement différente a été adoptée par l’actuelle administration sous Xiomara Castro, en dépit de l’influence ininterrompue du lobby évangélique pro-israélien du pays.
Le pays a ouvertement condamné la guerre d’Israël contre Gaza en tant que génocide et a rappelé son ambassadeur en novembre 2023.
Le Honduras est également l’un des huit pays du groupe de La Haye, un bloc mondial rassemblé pour entreprendre des actions économiques, diplomatiques et juridiques contre Israël en raison de ses crimes.
Toutefois, à propos de la communauté même qui regarde les horreurs qui se déroulent à Gaza, Karufe a parlé d’un sentiment d’impuissance.
Malgré les protestations et la mobilisation, dit-il, un sentiment constant de
« ne pas être en mesure de faire quoi que ce soit pour mettre un terme à l’injustice et au génocide submerge la population ».
La résistance culturelle
Pour de nombreuses personnes de la diaspora, être palestinien est lié à un processus de résistance culturelle.
« Notre existence est menacée par une entité coloniale de peuplement qui essaie de nous oblitérer »,
a expliqué Omar Salame, directeur culturel du Club Palestino, un club social palestinien au cœur de Santiago-du Chili.
Alors que les Palestiniens à Gaza résistent en survivant, pour Salame, sauvegarder les traditions culturelles de la Palestine est essentiel pour la protection de loin de la Palestine.
« Ils [les Israéliens] aiment nos costumes, notre nourriture, notre musique. Mais ils veulent tout cela à leur seul profit uniquement. »
Depuis sa création, en 1938, Club Palestino se situe à l’intersection de la culture et de la politique. En accueillant des conférences, en dansant le debke et en enseignant le tatreez, la broderie traditionnelle, l’association connecte des générations entières à leur héritage palestinien malgré la distance temporelle et spatiale.
« Nous sommes le témoignage vivant de notre propre existence »,
déclare Salame.
Salame est un Palestino-Chilien de la troisième génération, dont la famille a quitté la Palestine il y a plus d’un siècle. De Bethléem du côté de son père et de Beit Jala du côté de sa mère, de dangereux voyages maritimes et terrestres ont mené sa famille à l’autre bout du monde vers les années 1905.

Omar Salame encore adolescent dans l’équipe Deportivo Palestino en 2004. (Photo : avec l’aimable autorisation de sa famille)
Son père, Jaime Salame, était président du Deportivo Palestino, un club de football chilien fondé par des immigrés palestiniens en 1920 en connus pour ses déploiements publics de solidarité avec la cause palestinienne.
Normalement, l’équipe joue avec les couleurs du drapeau palestinien mais, lors d’un match contre Union Española en mai 2024, elle est montée sur le terrain toute vêtue de noir tout en tenant les mains imaginaires des enfants assassinés par Israël à Gaza.
En 2014, le club a été mis à l’amende par la Fédération chilienne de football pour avoir transformé le « 1 » sur le dos de ses maillots en carte de la Palestine d’avant l’annexion de 1948.
Un tricot récemment mis en circulation en édition limitée reprend ce même dessin sur une impression représentant un keffieh en noir et blanc. Le club promet qu’un pourcentage de toutes les recettes ira au camp de réfugiés d’Aïda, près de Bethléem, où vivent plus de 7 000 personnes.
« Toute ma vie, j’ai été supporter de Palestino »,
déclare Salame en me montrant avec fierté une photo de lui adolescent au sein de l’équipe de 2004, qu’il avait trouvée dans la boutique des cadeaux du stade.
Une rupture historique
« J’ai tout d’abord vu la Palestine par les yeux de mon père »,
explique Soraya Misleh, une journaliste palestino-brésilienne qui vit à São Paulo.
Né en 1935 dans le village de Qaqun, son père, Abder Raouf Misleh, en même temps que ses frères et sœurs et leurs parents, a été chassé au cours de la Nakba. Abder Raouf n’avait que 13 ans. Fuyant pour rester en vie,
« par bateau, lors d’un voyage de 12 jours, avec pour tous bagages les vêtements qu’il portait sur le dos et avec 100 dollars seulement en poche »
dit Soraya Misley, son père est finalement arrivé au Brésil en 1956. Comme d’autres avant lui, une fois sur place, il a travaillé comme marchand ambulant.
Via son père, décédé en 2023, Soraya a toujours été collectée à son héritage. Aujourd’hui, elle est journaliste et coordinatrice au Front de défense du peuple palestinien à São Paulo, une organisation de défense des droits.
Elle est également membre du collectif Shireen Abu Akleh, constitué en juin 2025 et qui porte le nom de la journaliste d’Al Jazeera assassinée par Israël en juin 2025. Il s’agit d’une organisation engagée dans
« la dénonciation du génocide » et dans « la critique des médias commerciaux et traditionnels qui continuent de faire de la propagande en faveur de la guerre »,
explique-t-elle à The Electronic Intifada.
À São Paolo, ajoute-t-elle, le restaurant et centre culturel palestinien Al Janiah est devenu
« un lieu de rencontre pour toutes les luttes justes » et « un symbole de la résistance palestinienne » à distance.
Au Brésil également, Rawa Alsagheer est une cinéaste palestino-syrienne, coordinatrice de Samidoun, un réseau d’organisations solidaires avec les prisonniers palestiniens.
« Être en dehors de la Palestine n’a jamais voulu dire être en dehors de la lutte »,
dit-elle à The Electronic Intifada.
Alsagheer est née en Syrie. Les milices sionistes avaient déplacé sa famille de force de Haïfa en 1948. En 2014, elle avait fui la guerre civile syrienne en migrant par la Turquie et l’Europe pour se rendre au Brésil, le premier pays des Amériques qui avait offert des visas humanitaires spéciaux aux personnes fuyant la Syrie, en 2013, d’après l’agence des réfugiés de l’ONU, l’UNHCR.

Le document de voyage utilisé par le père de Soraya Misleh. (Photo : avec l’aimable autorisation de la famille)
La diaspora brésilienne est devenue profondément divisée, fait remarquer Alsagheer, qui attribue cette division à la dispersion géographique de la communauté et aux conséquences politiques des accords d’Oslo de 1993.
« Oslo n’a pas seulement fragmenté la Palestine physiquement et institutionnalisé l’occupation. Cela a également désarmé idéologiquement une grande partie de la diaspora »,
dit-elle à The Electronic Intifada.
« Au Brésil, cela s’est traduit dans le fait que toute une génération de Palestiniens a appris à dissimuler sa colère, à s’abstenir de parler de retour, à accepter l’idée d’un ‘État possible’ dans des terres fermées par des clôtures et occupées. La lutte est devenue un symbole culturel plutôt qu’une résistance politique. »
Mais quelque chose a changé après octobre 2023.
« Aujourd’hui, nous assistons à l’émergence d’une génération qui n’accepte plus la logique des ‘négociations’ et qui refuse de demander la permission d’exister »,
explique Alsagheer à The Electronic Intifada.
C’est « un moment de rupture historique ».
Pour Gaza
« J’ai mal à l’âme », dit Catherin Chomali Kokaly.
« La pire chose est de se sentir impuissante… avec les mains liées. Il y a la destruction, un génocide et cela ne va pas s’arrêter. »
Née au Chili, Kokaly est une femme d’affaires et la « fille fière de parents palestiniens ». Elle est aussi membre de l‘Union palestinienne de l’Amérique latine (UPAL) et vit au Guatemala depuis 1992.
Le 10 juin, Kokaly, en compagnie de sa sœur Teresa, une chirurgienne reconstructive fondatrice de Médicos por Palestina (Médecins pour la Palestine), et de Siman Khoury, a rallié des milliers de camarades internationaux lors de la fameuse Marche mondiale vers Gaza qui devait partir du Caire.
« Des activistes de tous les pays, de différentes couleurs, langues et cultures ont donné de la voix pour la libération de la Palestine du fleuve à la mer »,
déclare Khoury.
Pourtant,
« à leur arrivée à l’aéroport [du Caire], de nombreuses personnes ont été déportées. Puis il y a eu les fouilles dans les hôtels et, plus tard, aux check-points, nombreux sont ceux qui se sont fait confisquer leurs passeports et agresser par des infiltrés lors d’une manifestation pacifique »,
raconte Kokaly à The Electronic Intifada.
Armés uniquement de fournitures médicales et d’espoir, « nous avons affronté obstacles et répression », dit-elle mais, au moins, « nous avons rompu le silence ».
« Qu’importe le nombre de générations qui ont passé »,
dit Omar Salame,
« nous faisons tous partie du peuple palestinien. Ainsi, quand nous libérerons la Palestine, quand nous rebâtirons notre société, ce sera très diversifié à cause de cette diaspora. »
Dans le combat contre le génocide et le colonialisme,
« ni l’exil, ni la répression, ni les attaques sionistes ne nous arrêteront »,
explique Alsagheer.
« Et, au milieu de tout cela, Gaza est notre guide. »
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Ana Maria Monjardino vit à Londres et travaille comme journaliste indépendante.
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Publié le 16 septembre 2025 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




