Une superpuissance assiégée : L’Amérique agit comme un animal acculé – et le monde en paiera la facture
Quand une superpuissance abandonne la discipline d’un leadership normatif pour les habitudes paranoïaques d’une entité en état de siège, le système international ne se plie pas à ses exigences.

Le véritable danger ne se situe pas dans la brutalité réciproque, mais dans une superpuissance mondiale qui intériorise et amplifie la logique paranoïaque d’un État-garnison régional.
Rima Najjar, 12 avril 2026
Les négociations d’Islamabad ont capoté – exactement comme le prévoyaient Washington et Tel-Aviv. Après une deuxième journée tendue, les négociateurs iraniens, dirigés par le président du parlement Mohammad Bagher Ghalibaf et le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, rejetaient avec mépris l’ultimatum grotesque de Washington : abandon total du programme nucléaire iranien en échange de promesses de « bonne volonté » sans valeur, dénuées de la moindre garantie de levée des sanctions, de cessez-le-feu au Liban ou de gel des avoirs.
Comme bien des gens le soupçonnaient, tout cela n’était que du théâtre politique destiné à échouer. Le capotage succède à 44 jours d’une guerre d’agression américano-israélienne lancée contre l’Iran le 28 février 2026 – une campagne sauvage d’assassinats et de destruction délibérée qui ont forcé l’Iran à fermer le détroit d’Ormuz, déclenchant ainsi une crise mondiale aiguë de l’énergie. Quelques heures plus tard, la Marine de guerre des Gardiens de la Révolution iranienne y allait d’un avertissement sans détour : le moindre faux pas dans le détroit d’Ormuz plongerait les « ennemis » dans des tourbillons mortels. Cette déclaration est arrivée à destination au moment où le Commandement central américain entamait ses opérations de déminage autour du point d’étranglement, où les médias en hébreu annonçaient que l’armée israélienne relevait son niveau d’alerte au maximum sur tous les fronts et où Donald Trump explosait de colère à propos de la Chine qui s’apprêtait à renforcer les défenses aériennes de l’Iran.
La diplomatie n’a jamais été le but. La délégation américaine – le vice-président flanqué des promoteurs immobiliers incompétents Jared Kushner et Steve Witkoff, des hommes on ne peut plus dénués d’expérience diplomatique mais empreints d’une profonde loyauté sioniste envers Israël – incarnait la réalité nue : La politique étrangère américaine a été prise en otage et subordonnée aux priorités israéliennes. Cette capture a été l’œuvre d’une mécanique domestique impitoyable : Depuis 2003, l’AIPAC a versé plus de 57 millions de USD dans son lobbying en vue de dicter des sanctions, des projets de défense et la réduction au silence de la critique alors que le lobby des sionistes chrétiens fanatiques impose une théologie délirante qui traite le vol de la terre palestinienne par Israël comme s’il s’agissait d’une prophétie divine. Des personnalités comme l’ambassadeur Mike Huckabee s’extasient ouvertement en disant que « ce serait bien si Israël s’emparait de tout », alors que Pompeo et Pence ont insufflé le même zèle messianique au gouvernement.
Opérant sous la tactique emblématique de Trump des faux silences et de la fausse retenue, ces prétendus pourparlers n’ont servi à rien de plus que d’écran de fumée – dans le but de gagner du temps pour que Washington et Tel-Aviv puissent intensifier leur agression criminelle.
À la base, cet épisode sordide révèle une transformation grotesque : dans la guerre d’agression américano-israélienne contre l’Iran, le pouvoir américain n’est pas simplement allié à la doctrine stratégique israélienne – il s’est fait posséder par elle (en ce sens que c’est désormais elle qui le possède). Les États-Unis, une superpuissance mondiale armée de plus de 800 bases militaires en dehors de son territoire, de onze groupes aéronavals (disposant donc de porte-avions), d’un budget de la défense surpassant largement celui des dix pays suivants réunis et du dollar comme monnaie de réserve mondiale, ne sont confrontés à aucune menace existentielle d’où qu’elle puisse venir. N’empêche qu’aujourd’hui ils s’agitent en tous sens et grognent comme si Téhéran forçait les portes mêmes de Washington. Une nation noyée sous la sécurité, la richesse et la domination mondiale a volontairement cédé à la mentalité paranoïaque et sous état de siège d’un État-garnison. Elle a adopté la rhétorique déshumanisante et les méthodes barbares perfectionnées depuis longtemps par Israël – la normalisation routinière du massacre de civils et de la pulvérisation d’infrastructures comme outils légitimes de domination.
Ce à quoi nous assistons n’a rien d’une stratégie, mais tout d’une pathologie : une superpuissance qui agit comme un animal acculé – mais c’est le monde qui en paiera la facture.

Au contraire des Palestiniens divisés des années 1990, l’Iran exerce un véritable pouvoir asymétrique.
La fusion rhétorique et son coût humain
La soumission grotesque des EU à la doctrine israélienne d’état de siège n’est nulle part aussi traîtresse que dans la diplomatie. Les responsables palestiniens iraniens à Islamabad sont tombés dans le même piège que celui des négociateurs palestiniens à Madrid et Oslo : Israël a feint un compromis à la table des négociations pendant que les États-Unis, ses entremetteurs malhonnêtes, protégeaient l’agression de toute responsabilisation, reportaient les questions primordiales et enterraient le droit international. Ces pourparlers n’ont jamais été destinés à contenir la force – ils ont été là pour gagner du temps, détourner l’indignation mondiale et procurer une couverture diplomatique à l’escalade.
Au contraire des Palestiniens divisés des années 1990, l’Iran exerce un véritable pouvoir asymétrique. Son étranglement du détroit d’Ormuz – par lequel passe un cinquième du pétrole mondial – permet à Téhéran d’infliger des souffrances économiques immédiates à l’Occident. Soutenu par des missiles avancés et par l’Axe de la Résistance, l’Iran ne pourra pas être écrasé facilement. Mais, au lieu d’ajuster, Washington a doublé sa mise sur la logique israélienne de l’état de siège : de fausses négociations en guise de pause avant l’escalade, la rhétorique comme guerre psychologique et le châtiment collectif en tant que procédure standard. Désormais, une superpuissance agit avec le désespoir frénétique d’un État-garnison luttant pour sa survie.
C’est dans la rhétorique que la fusion est la plus manifeste – et la plus obscène. Les promesses de Trump de bombarder l’Iran « pour le renvoyer à l’âge de la pierre » sortent tout droit du scénario israélien : « les cafards drogués dans une bouteille » de Rafael Eitan, « les animaux humains » de Yoav Gallant, et la vantardise de Dog Weisglass de vouloir mettre Gaza « au régime ».
Ce langage partagé a normalisé le massacre délibéré de civils et la destruction d’infrastructures civiles. Depuis 2023, les forces israéliennes ont encore et toujours bombardé des hôpitaux, des écoles et des journalistes à Gaza et au Liban. La même barbarie a explosé au tout premier jour de la guerre d’agression américano-israélienne contre l’Iran : les frappes américaines et israéliennes ont oblitéré une école primaire pour filles à Minab, massacrant plus de 170 enfants et civils. Le Pentagone s’est vanté que la salve d’ouverture avait livré deux fois la puissance de feu de l’invasion « shock and awe » (choc et terreur) de l’Irak.
Pour exprimer les choses simplement, il s’agit de la doctrine Dahiya d’Israël – la stratégie explicite consistant à pulvériser la vie humaine en vue de briser une population – désormais complètement intériorisée par le Commandement central des EU. Une superpuissance qui revendiquait jadis le leadership sur le plan moral a désormais adopté la logique de la bête acculée : infligez suffisamment de souffrances aux civils et l’ennemi se soumettra.
Conclusion : Le système international penche vers les pouvoirs normatifs
Dans le long arc des relations internationales, le pouvoir militaire et économique brut s’avère insuffisant, en fin de compte. Le système international tend à pencher vers les pouvoirs normatifs – des États qui façonnent le comportement mondial par le biais de principes constants, de la crédibilité morale, de la légitimité institutionnelle et de l’autorité persuasive de règles que d’autres en viennent à intérioriser comme étant légitimes. Une telle influence récompense la patience stratégique, la retenue et les dirigeants par l’attraction plutôt que par la coercition.
Par moments, les actions menées par certains éléments de l’Axe de la Résistance de l’Iran ont estompé la frontière entre combattants et civils, et la rhétorique iranienne – y compris le langage éliminativiste qualifiant Israël de « tumeur cancéreuse » – comporte un caractère provocateur aiguisé par des décennies de sanctions, d’assassinats et d’encerclement. Pourtant, rien de tout cela ne crée une équivalence morale. Par son ampleur, son institutionnalisation et son application systématique et froide, le modèle américano-israélien de punition collective – consistant à traiter délibérément des populations entières et les infrastructures civiles comme des points de pression – reste bien plus expansif et dangereux. Le véritable danger ne se situe pas dans la brutalité réciproque, mais dans une superpuissance mondiale qui intériorise et amplifie la logique paranoïaque d’un État-garnison régional.
En adoptant cette mentalité d’état de siège, les États-Unis agissent directement contre leurs propres intérêts à long terme. Une nation qui possède des réserves inégalées de sécurité, de richesse, d’influence et de puissance militaire n’a nullement besoin, au niveau national, de se comporter comme si elle devait faire face à un anéantissement existentiel. Des tactiques qui pourraient servir à une puissance régionale assiégée se muent en suicide stratégique quand elle sont utilisées par une puissance hégémonique. L’Histoire nous met déjà en garde : l’invasion de l’Irak, en 2003, fortement encouragée par Israël, a en fin de compte émancipé l’Iran et déstabilisé la région, alors que les expériences répétées de l’Amérique, avec sanctions et changement de régime, ont systématiquement eu l’effet inverse.
En adoptant la doctrine viscéralement orientée sur l’état de siège – avec sa rhétorique déshumanisante, la normalisation des punitions collectives et la réduction de la diplomatie à une couverture de tactique – Washington a galvaudé les sources plus profondes de sa force historique. Une superpuissance qui agit comme si elle était confrontée à une menace existentielle perpétuelle érode rapidement le capital normatif qui jadis magnifiait la puissance américaine bien au-delà de ses avoirs matériels.
Les conséquences sont déjà visibles : des alliances fracturées, une crédibilité érodée et des contrecoups internationaux croissants. Quand une superpuissance abandonne la discipline d’un leadership normatif pour les habitudes paranoïaques d’une entité en état de siège, le système international ne se plie pas à ses exigences. Au lieu de cela, il commence à s’en détourner, à graviter vers des acteurs mieux placés pour projeter des principes cohérents ainsi qu’une influence durable.
Finalement, le système international penche vers les pouvoirs normatifs. Les États-Unis n’agissent plus comme s’il faisait partie de ces derniers.
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Publié le 12 avril 2026 sur le blog de Rima Najjar
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




