Khaled Barakat au lendemain des sanctions américaines : Le fait de nous cibler a fait avancer notre mouvement

Cette interview de Khaled Barakat, membre du Comité exécutif de Masar Badil, le Mouvement palestinien de la voie révolutionnaire alternative, a d’abord été publiée en arabe dans Al-Modon.

 

Khaled Barakat

Khaled Barakat

 

Ahmad al-Hajj Ali, 24 mai 2026

Les États-Unis on ajouté les dirigeants du Mouvement palestinien de la voie révolutionnaire alternative, Jaldia Abubakra et Mohammed Khatib, à leur liste de sanctions. Le mouvement, fondé en 2021 à l’initiative d’un certain nombre de Palestiniens et d’Arabes, dont l’écrivain et éditeur libanais Samah Idriss et Khaled Barakat.

Al-Modon a rencontré ce dernier, l’un des membres les plus en vue de la direction collective du mouvement, et l’a interrogé à propos de la décision, de l’avenir du mouvement et de son rôle dans la diaspora en particulier.

Khaled Barakat, né à Jérusalem et qui a lui-même été placé sur la liste des sanctions des EU puis exilé de l’Allemagne, croit que les sanctions imposées par Washington aux membres de la direction de Masar Badil, Jaldia Abubakra et Mohammed Khatib,

« tombent dans le cadre d’une tentative sioniste constante – et avortée – de mettre un terme aux activités des organisations de Masar Badil et à leur rôle actif dans le soutien de la lutte de notre peuple. Le but derrière cette décision injuste est de nous pousser à adopter un langage différent et des positions différentes par le biais de pressions, de harcèlement et de poursuites judiciaires, mais cela ne se fera pas. L’ennemi américano-sioniste échoue dans ses tentatives dès l’instant où nous nous accrochons fermement à notre voie et à notre position et où nous intensifions notre activité. Telle a été, du moins, notre expérience en affrontant la répression et les mesures de criminalisation ».

Il ajoute :

« Washington a une liste qui contient environ 1 700 Palestiniens, Arabes, musulmans et internationalistes ; seuls trois d’entre eux sont membres du corps exécutif du Mouvement palestinien de la voie révolutionnaire alternative. Washington cherche à criminaliser toute activité, action et déclaration un tant soit peu importantes en faveur du peuple palestinien et à criminaliser les luttes des peuples qui cherchent leur libération. Le gouvernement américain agit une fois de plus en gendarme, en avocat, en juge et en bourreau. »

Il reconnaît que ces décisions

« ont un impact négatif direct sur ceux qu’elles ciblent. Ce sont des décisions sécuritaires s’appuyant sur des mensonges et prises hors des lois afin de restreindre le mouvement des militants et activistes en ciblant leur rôle et leurs moyens de subsistance dans une tentative de les isoler et de les utiliser comme épouvantails. Depuis que l’occupation sioniste a placé le Réseau Samidoun (qui fait partie de Masar Badil) sur les listes terroristes en 2021, puis l’a fait interdire en Allemagne en novembre 2023 et l’a fait ajouter plus tard sur les listes terroristes au Canada et aux EU le 15 octobre 2024, et malgré toutes les campagnes sionistes et racistes, la force de Samidoun s’est multipliée, la présence de Masar Badil a crû et son nombre de membres et de partisans à l’intérieur et à l’extérieur de ces pays a augmenté également. Nous affirmons par conséquent que le mouvement sioniste a échoué dans ses efforts et qu’il continue de tenter de criminaliser nos organisations ».

Et de poursuivre :

« Cette réalité, bien sûr, ne veut pas dire que nous ne devons compter que sur nos propres capacités internes. De telles lois doivent être affrontées via des contre-campagnes, politiquement et juridiquement, et via la mobilisation et l’organisation dans le but même de les affronter. Ce problème ne cible pas une organisation ou un individu en particulier ; il cible notre peuple et tente de déformer ses objectifs nationaux. »

 

La voie révolutionnaire alternative

Mais pourquoi lancer Masar Badil, le Mouvement palestinien de la voie révolutionnaire alternative, quand il existe environ 20 factions palestiniennes ?

Khaled Barakat répond :

« Nous ne nous considérons pas comme une faction palestinienne et notre peuple ne désire pas de factions et de noms supplémentaires. Nous sommes un mouvement populaire palestinien et internationaliste et nous ne sommes pas une alternative à qui que ce soit. Nous avons réclamé une voie révolutionnaire alternative en confrontation avec la voie et l’approche de la reddition dans l’arène palestinienne. Comme nous l’avons expliqué dans nos documents fondateurs et nos positions politiques, le nom est lié à une voie révolutionnaire totale – politique, économique et sociale – en confrontation avec une approche palestinienne officiellement défaite dont le projet était incarné dans la conférence de « Madrid & Oslo » et dans le train de liquidation qui a débuté très tôt par ce qu’on a appelé en 1974 la ‘solution par phases’ ou le ‘programme intérimaire’. »

Et il ajoute :

« Notre peuple palestinien mérite une voie révolutionnaire alternative à l’État actuel de chaos dont nous voyons chaque jour les conséquences à Ramallah dans une Autorité palestinienne qui entrave délibérément toute initiative de changement et de réforme. La voie que nous réclamons en lieu et place est une alternative à cette classe palestinienne qui s’est emparée de l’esprit de la cause de notre peuple. L’alternative à laquelle nous aspirons sera créée avant tout par notre peuple, par ses forces nationales et par le mouvement militant de ses prisonniers dans les prisons de l’ennemi. Au cœur de tout ceci se trouve la volonté de notre peuple en exil. »

Il croit que

« le Mouvement est une arrière-garde et une force de soutien à la résistance ; en effet, il considère que son rôle est celui d’une arrière-garde internationaliste pour la résistance en Palestine et dans la région. Nous sommes une partie inséparable du mouvement de notre peuple et de la lutte en exil contre le colonialisme, le sionisme, l’occupation et ses partisans ».

Il voit que,

« avec tous leurs courants politiques et idéologiques, les forces de la résistance palestinienne peuvent – si elles possèdent la volonté et la vision politiques – établir un front national palestinien unifié qui rompra avec l’approche de l’Autorité, à condition qu’elles abandonnent l’illusion de réformer les forces de l’Autorité. L’unité nationale palestinienne ne peut être réalisée avec une approche qui déclare toujours son engagement sur la voie des concessions, du compromis et de la monopolisation du processus décisionnel national ».

 

Comment la diaspora peut-elle revendiquer son rôle ?

À propos des origines du mouvement, Barakat les situe fin octobre 2021 :

« Après des dialogues qui ont duré un an environ parmi des groupes et des personnalités de la diaspora, à majorité des jeunes, des étudiants et des femmes. Ces dialogues ont eu lieu directement par le biais de séminaires culturels et politiques en vidéo et via des rencontres bilatérales non déclarées, dans une tentative de répondre aux questions persistantes de la réalité palestinienne : Comment la diaspora peut-elle revendiquer son rôle et ses sources de forces ? Comment l’unité de notre peuple et de notre cause peut-elle être réalisée face aux projets de liquidation ? Quel est le rôle de la jeunesse palestinienne et des mouvements de solidarité en Amérique du Nord, en Europe, en Amérique du Sud et ailleurs ? Le rôle de notre peuple en exil peut-il être relancé sans la participation centrale des camps palestiniens au Liban, en Syrie et en Jordanie ? La Voie est sortie de la matrice de toutes ces questions et autres. »

Quant à ce que le mouvement est parvenu à réaliser, Barakat déclare :

« Si nous évaluons notre rôle durant les cinq années de vie du mouvement, entre 2021 et 2026, nous croyons que sa première réalisation a été de construire des ponts de dialogue et de coopération entre la résistance palestinienne et libanaise et d’autres d’une part, et les dizaines de forces de libérations dans le monde d’autre part, tout en renforçant nos relations avec les mouvements révolutionnaires qui soutiennent la résistance et ont pris fait et cause pour notre peuple. La dimension internationaliste de la cause palestinienne a été détruite après les accords d’Oslo. Nous avons organisé des dizaines de forums et de rencontres communes qui abordaient cette question. »

Il poursuit :

« Le mouvement présentait un modèle révolutionnaire en adoptant des positions politiques radicales à l’intérieur « du centre de la bête impérialiste », par le biais de la proclamation du slogan « la Palestine sera libérée du fleuve à la mer ». À l’époque, nous faisions partie d’une minorité qui brandissait ce slogan, puis il est devenu un des slogans définissant le mouvement populaire mondial après le 7 octobre. Le mouvement est parvenu à mettre en exergue la centralité de notre peuple en exil, particulièrement la nouvelle génération, via l’organisation de marches de la libération et du retour et la rupture des tabous occidentaux. Les ambassades de l’ennemi ont été incapables de les empêcher, que ce soit aux Canada, en Belgique, en Espagne ou ailleurs. »

Il ajoute :

« Aujourd’hui, le mouvement comprend des organisations de femmes, d’étudiants et de jeunes et des réseaux militants pionniers comme le Réseau Samidoun de solidarité avec les prisonnier.e.s palestinien.ne.s. Depuis le lancement du Mouvement de la Voie révolutionnaire alternative, nous avons mis sur pied plus d’un millier d’activités politiques et de masse ; à certaines ont assisté des dizaines de milliers de personnes, à d’autres quelques dizaines à peine. Ce qui importe, c’est que le mouvement ait creusé sa voie en s’appuyant sur les capacités personnelles de ses cadres, et non sur quelque État ici ou parti là-bas. Nous n’exagérons pas quand nous disons que le mouvement est devenu un ‘problème’ pour le mouvement sioniste, qui l’admet d’ailleurs lui-même. Ceci explique le ciblage continuel des cadres du mouvement et les tentatives en vue de le criminaliser. »

 

Un mouvement politique né en exil

En ce qui concerne la concentration de son mouvement sur la diaspora palestinienne, Barakat dit ceci :

« C’est un mouvement politique né en exil et il considère que l’une des ces priorités incontournables consiste à surmonter ce qu’a détruit la ‘direction’ palestinienne dominante, particulièrement la destruction des institutions de notre peuple en exil après les accords d’Oslo et l’établissement de l’autorité auto-dirigeante. Ceci a été accompagné d’une politique de marginalisation et d’exclusion de notre peuple, spécialement dans les camps et dans la diaspora en général. »

Il insiste sur le fait que la tâche première

« consiste à restaurer ce rôle dans la diaspora en guise de devoir dû à notre peuple, tant des territoires occupés que de l’exil. L’unité de notre peuple est une ligne rouge, pour nous, et toutes nos organisations fonctionnent au service des prisonniers et en affrontant la guerre génocidaire contre notre peuple à Gaza, outre les modestes efforts supervisés par le mouvement dans le domaine de l’éducation populaire alternative et le soutien des initiatives nationales et culturelles en territoire occupé. »

Il fait encore remarquer que

« quiconque observe la situation de notre peuple en exil, au Liban, par exemple, perçoit clairement la réalité de nos camps, la façon dont ils sont dépouillés de leur cause nationale, dont leur processus décisionnel populaire et leurs institutions ont été confisquées et dont ils ont été poussés dans la pauvreté, les privations et la maladie. Comment un peuple assiégé peut-il se libérer et retourner dans sa patrie sans organisation et sans la capacité de faire face ? Et comment peut-il rompre ses chaînes tout en étant soumis à des dizaines de lois discriminatoires qui lui refusent ses droits les plus élémentaires ? La lutte pour la libération et le retour se déroule en parallèle avec notre peuple qui concrétisera ses droits civils, politiques et culturels ; il n’y a pas de contradiction entre les deux. Plus notre peuple réalisera ses droits dans les camps, plus il se rapprochera de l’accomplissement de sa libération. La libération commencera au moment où notre peuple revendiquera sa voix et exigera son droit de participation et son droit au processus décisionnel. »

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Publié le 24 mai 2026 sur Masar Badil
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

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