Les prétendues « listes de terroristes » : Un plan américain qui cherche à dominer le monde

Un État a-t-il le droit d’établir unilatéralement une liste et de faire en sorte ensuite que ses effets dirigent la vie politique, économique et sociale des gens et des organisations dans d’autres pays ? Dans la pratique, la réponse des États-Unis est OUI.

 

Banderole « Toujours avec la résistance palestinienne ».

Banderole « Toujours avec la résistance palestinienne ».

 

Jaldia Abubakra, 2 septembre 2026

Un État a-t-il le droit d’établir unilatéralement une liste et de faire en sorte ensuite que ses effets dirigent la vie politique, économique et sociale des gens et des organisations dans d’autres pays ? Dans la pratique, la réponse des États-Unis est OUI.

Le 26 août, le département américain du Trésor a placé Masar Badil, le Mouvement palestinien de la Voie révolutionnaire alternative sur sa liste des personnes et organisations sanctionnées. Cette démarche a lieu dans le contexte d’une intensifications de mesures qui, précédemment, avaient ciblé à titre individuel des membres du Comité exécutif du mouvement, dont Khaled Barakat, Mohammed Khatib et moi-même, Jaldia Abubakra, qui rédige présentement ces lignes.

Les noms sont nécessaires pour exprimer ce qui s’est passé, mais le problème réel ne réside pas dans les noms. Le problème, ce sont les listes et le pouvoir censé être exercé par leur entremise. Cette question devrait même inquiéter les personnes qui n’ont jamais entendu parler de Masar Badil, qui sont en désaccord avec nos positions politiques ou qui ne savent pas grand-chose de la réalité palestinienne. Parce que ce qui est en jeu ici peut être compris très aisément : Un État a-t-il le droit d’établir unilatéralement une liste et de faire en sorte ensuite que ses effets dirigent la vie politique, économique et sociale des gens et des organisations dans d’autres pays ? Dans la pratique, la réponse des États-Unis est OUI.

 

Une décision américaine, des conséquences internationales

Le pouvoir des sanctions américaines ne s’arrête pas aux frontières des États-Unis. Leur capacité à exercer une influence repose, entre autres, sur le poids du dollar et sur le système financier américain, sur la portée mondiale des entreprises soumises aux lois américaines et sur des mécanismes de sanctions secondaires qui peuvent menacer des parties dans d’autres pays de conséquences si jamais elles traitent avec des entités ciblées.

L’annonce du département du Trésor concernant la désignation de Masar Badil est un avertissement explicite contre le risque d’exposition à des sanctions secondaires. Mais il existe également un autre mécanisme moins visible et pourtant hautement efficace : la crainte de sanctions. Une banque peut décider que fermer un compte est plus sûr que vérifier si les transactions en question sont réellement interdites. Une plate-forme peut restreindre ses services. Une institution peut annuler un événement. Une entreprise peut refuser de poursuivre certaines relations particulières. Une organisation peut décider que communiquer avec certains individus va lui valoir des problèmes qu’elle ne désire pas assumer. C’est ce qu’on appelle la « surconformité » : prendre des mesures qui vont au-delà de ce que les sanctions mêmes requièrent et ce, dans le but d’éviter tout risque potentiel. De la sorte, l’impact de la liste s’étend bien au-delà des personnes et des entités qui y sont reprises.

La liste a été rédigée à Washington, mais elle a besoin d’autres personnes dans le but de la transformer en une limitation politique mondiale.

 

Isolement et état de siège constituent la punition

Cette question montre à suffisance pourquoi les « listes » ne sont pas un problème pour uniquement ceux dont les noms y apparaissent. Leur pouvoir dépend aussi de ceux dont les noms n’y figurent pas. Quand une banque bloque un compte, qu’un journaliste s’abstient de réaliser une interview, qu’une université annule un séminaire politique, qu’un syndicat met un terme à des relations ou qu’une organisation sociale décide de ne pas coopérer avec un groupe particulier par crainte des conséquences, la punition a étendu sa portée sans avoir eu besoin d’ajouter un seul nouveau nom sur la liste.

Le résultat n’est pas simplement économique, il est politique. Un espace de suspicion est créé autour des personnes et organisations ciblées, ce qui peut en fin de compte affecter leurs droits à l’expression, à l’organisation, au rassemblement et à la mise en place de relations politiques. Et ici émerge une responsabilité qui tombe sur chacun d’entre nous : une liste ne peut devenir un mécanisme d’isolement social et politique que lorsqu’un nombre suffisant de personnes et d’institutions sont d’accord pour appliquer cet isolement.

 

La question que nous posons rarement

Quand de nouvelles sanctions sont annoncées, nous nous empressons généralement de poser la question : Qui a été sanctionné ? Qu’ont-ils fait ? Que disent-ils ? Sommes-nous d’accord avec cette personne ou cette organisation ? Ce sont des questions légitimes, mais elles ne devraient pas être les seules questions. Une autre question les précède : Qui a donné à Washington le droit de transformer ses décisions politiques unilatérales en mécanismes aux effets internationaux ?

Il ne s’agit pas d’un problème théorique. L’application extraterritoriale des sanctions américaines a provoqué des querelles même entre les États-Unis et leurs alliés. Depuis 1996, l’Union européenne a maintenu des mécanismes censés protéger les entités européennes des effets de certaines lois étrangères à l’application extraterritoriale. La Commission européenne elle-même affirme que l’UE ne reconnaît pas cette application extraterritoriale et qu’elle considère ses effets contraires au droit international.

Les Nations unies ont également documenté les effets des sanctions secondaires et de la surconformité, y compris la tendance des entreprises et institutions à imposer des restrictions allant au-delà de ce que les mesures exigent officiellement. Il y a, par conséquent, un véritable débat international à propos des limites de ce pouvoir, et il convient que ce débat s’élargisse.

 

Du caractère exceptionnel au caractère systémique

Les mesures exceptionnelles sont généralement justifiées par des cas présentés comme exceptionnels. Cette personne représente une menace. Cette organisation est différente. Ces circonstances requièrent des mesures exceptionnelles. Puis vient le nom suivant, puis un autre encore. Progressivement, ce qui était censé constituer une exception devient une structure permanente.

Pour cette raison, il ne suffit pas d’aborder chaque désignation individuellement. Demain, nous pourrions parvenir à écarter l’un ou l’autre nom d’une liste, mais si le mécanisme permettant aux effets de ces décisions de s’étendre à d’autres pays reste intact, le problème sera tout simplement affublé d’un nouveau nom. La question n’est pas seulement qui est sur la liste, mais quelle quantité de pouvoir nous sommes disposés à accorder à ceux qui créent les listes.

 

La Palestine et le pouvoir du bourreau

Dans le cas de la Palestine, il y a une autre contradiction qu’il est difficile d’ignorer. Les États-Unis présentent ces sanctions dans le langage de la sécurité et du contre-terrorisme, mais Washington n’est pas un arbitre neutre de la question de la Palestine. Il est le principal pouvoir politique, militaire et diplomatique qui soutient le régime sioniste. Il fournit des armes, une coopération militaire et une protection politique pendant que notre peuple continue d’affronter un génocide à Gaza, un colonialisme de peuplement, la déportation, les assassinats et les emprisonnements dans toute l’étendue de la Palestine.

La contradiction est claire : Ceux qui arment et protègent le colonisateur veulent également se réserver pour eux-mêmes le droit de déterminer les formes de résistance qui sont légitimes et celles qui ne le sont pas.

Le Mouvement palestinien de la Voie révolutionnaire alternative a été fondé en 2021 à la suite d’une procédure initiée par des hommes et des femmes de Palestine qui rejetaient la notion selon laquelle les accords d’Oslo avaient fermé la porte au droit de millions de Palestiniens en exil et dans la diaspora de participer politiquement à leur cause nationale. Les Palestiniens vivant dans les camps de réfugiés, dans les pays arabes, en Europe, aux Amériques et partout dans le monde ne sont pas des spectateurs tournés vers la Palestine. Ils font partie du peuple palestinien et ils ont le droit de s’organiser politiquement sur cette base. Mais il y a un point important : rejeter les listes américaines ne nécessite pas que l’on soit d’accord avec cette position.

 

Il n’est pas nécessaire que vous soyez d’accord avec nous

Ce principe devrait être au cœur de toute réponse internationale aux sanctions. Il n’est pas nécessaire que vous soyez d’accord avec Masar Badil pour rejeter les sanctions qui lui sont imposées. Ni que vous adoptiez nos positions sur la Palestine ou que vous apparteniez à notre courant politique. Il n’est même pas nécessaire que vous sympathisiez avec nous.

Un membre du parlement peut poser la question de savoir ce qu’il advient de la souveraineté de son pays. Un professionnel du droit peut être préoccupé par certaines sauvegardes juridiques et le droit à être défendu. Un journaliste peut se demander si une décision administrative étrangère doit déterminer qui il peut interviewer. Une université peut défendre son indépendance. Un syndicat peut défendre son droit à établir des relations avec des organisations d’autres pays. Tout citoyen peut demander pourquoi les libertés politiques de sa société devraient être inféodées aux décisions prises par un gouvernement étranger. Nous n’avons pas besoin de penser la même chose pour répondre à ces questions.

 

Le langage du pouvoir

Cette discussion ne peut être dissociée d’une question plus large. Le pouvoir impérialiste se présente rarement comme tel. Les bases militaires et la coopération militaire sont présentées en tant que sécurité. L’extraction et le contrôle des ressources stratégiques sont présentés en tant que développement. Une intervention politique est présentée comme une défense de la stabilité et les sanctions sont présentées comme des instruments techniques censés protéger le système.

Pendant ce temps, ceux qui défient ce système deviennent une « menace ». Les pays changent, les justifications changent et les adversaires changent également. Mais pour ceux qui supportent les conséquences de ces mesures , le résultat est souvent un plus grand contrôle sur leurs sociétés, leurs ressources, leurs relations politiques et leur capacité à prendre des décisions souveraines.

C’est pourquoi cette discussion ne concerne pas la seule Palestine. Elle concerne tous ceux qui rejettent un système international dans lequel le pouvoir économique d’un seul État peut être transformé en autorité politique sur les autres.

 

Rejeter la liste signifie lutter

Il ne suffit pas, par conséquent, de déclarer sa solidarité avec ceux qui ont été sanctionnés. Il faut donc empêcher la liste de parvenir à devenir un mécanisme d’isolement.

Gouvernements et parlements doivent s’opposer à l’application extraterritoriale des sanctions unilatérales. Les professionnels du droit et les organisations qui défendent les droits et les libertés doivent examiner leurs effets sur le public et sur les libertés politiques et elles doivent exiger des sauvegardes contre les décisions administratives dont les effets s’étendent au-delà des frontières de l’État qui les prend. Les médias ne doivent pas traiter une décision administrative comme équivalant à une décision juridique. Banques, entreprises et plates-formes doivent assumer les responsabilités de leurs décisions et être clairs quand une restriction ressort vraiment d’une obligation légale et quand elle est simplement le résultat de la crainte ou de la surconformité.

Mouvements sociaux, syndicats, organisations citoyennes, intellectuels et forces politiques doivent refuser de permettre que ces listes déterminent automatiquement avec qui ils peuvent discuter, se rencontrer ou s’organiser. Cela ne veut pas dire qu’il faille ignorer la loi. Cela signifie refuser de transformer volontairement une décision américaine en un jugement mondial.

C’est précisément ici que réside l’une des faiblesses de ce mécanisme : Si l’isolement requiert des collaborateurs pour être appliqué, alors, la rupture de l’isolement requiert une solidarité organisée.

 

Cette lutte ne concerne pas uniquement ceux qui se trouvent sur les listes

Les sanctions contre Masar Badil constituent un cas spécifique, mais la question qu’elles soulèvent est mondiale. Par conséquent, notre réponse ne devrait pas se limiter à exiger que le nom de Masar Badil soit retiré de la liste, ni non plus se limiter à défendre ceux dont les noms figurent sur cette liste aujourd’hui. Nous devons contrer le mécanisme qui permet à ces listes d’être établies et à leurs effets de s’étendre au reste de la planète. Et nous devons défendre le droit des peuples et de leurs organisations à mettre en place leurs propres relations politiques.

Nous ne devons pas permettre à la crainte de transformer nos sociétés en exécuteurs volontaires de décisions prises en dehors d’elles. Et nous devons mettre sur pied une solidarité internationale capable de dépouiller la liste de ce qui lui donne son vrai pouvoir : la volonté d’autrui à s’y conformer.

Cette lutte ne concerne pas seulement ceux qui ont été sanctionnés. C’est la lutte de tous ceux qui rejettent l’idée qu’un seul pouvoir doit décider, au nom du reste du monde, de qui a le droit de parler, de s’organiser, de résister et d’exister politiquement.

Aujourd’hui, le nom repris sur la liste est Masar Badil. Demain, ce sera un autre nom.

La question n’est pas seulement : « Qui sera le prochain ? »

C’est aussi : « Combien d’entre nous refuseront de rester silencieux quand ce temps viendra ? »

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Jaldia Abubakra, Membre du Comité exécutif du Mouvement palestinjen de la Voie révolutionnaire alternative

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Publié le 2 septembre 2026 sur Masar Badil
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

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