Fouilles à nu : quand le corps devient un autre champ de bataille de l’occupation
De nombreuses années après leur libération des prisons sionistes, les séquelles de l’incarcération restent profondément ancrées dans la conscience des Palestinien·nes. Les fouilles à nu subies par les prisonnières palestiniennes sont considérées comme l’une des formes d’humiliation les plus douloureuses et dégradantes, car elles bafouent l’essence même de la dignité et de l’humanité de la manière la plus intime, transformant le corps en un champ de bataille au même titre que d’autres formes de torture physique.
L’article suivant, écrit par Ahlam Tamimi , prisonnière palestinienne libérée et écrivaine , a été initialement publié en arabe sur Banafsaj .

Ahlam Tamimi, 3 September 2026
Dans le cadre de son système colonial, l’occupation traite le corps comme un objet de contrôle sécuritaire et recourt à la fouille à nu comme une procédure classique lors d’une arrestation, dans le but de briser la volonté du prisonnier et de faire comprendre que l’occupant est capable de transgresser toutes les limites, même les plus intimes. Puisque, dans la culture musulmane, le corps est indissociable de la dignité et que sa protection est considérée comme faisant partie intégrante de l’identité personnelle, nationale et religieuse, la fouille à nu figure parmi les procédures qui infligent les plus grands traumatismes psychologiques, laissant une blessure profonde qui ébranle cette conception fondamentale.
Le corps de la prisonnière est violé dès l’instant de son arrestation, lorsque le regard des soldats sionistes commence à l’envahir de la tête aux pieds. Le commandant de l’unité peut ordonner une fouille à nu sur le lieu même de l’arrestation, que ce soit à son domicile, à un checkpoint ou ailleurs. Elle est alors soumise à un choc qui la paralyse, d’autant plus que la fouille est souvent accompagné de chaos et de cris incessants.
La prisonnière obéit à l’ordre, qui consiste souvent en une fouille partielle initiale, jusqu’à son transfert dans la jeep militaire. Elle entame alors son trajet seule, entourée du personnel de l’administration pénitentiaire sioniste. Dès son arrivée au centre de détention, un nouvel ordre de fouille minutieuse est donné, la soumettant à un choc encore plus profond, car cette fouille est plus intrusive et brutale que la précédente.
Dès son arrivée au centre de détention, les mains et les pieds enchaînés, la prisonnière pénètre dans une pièce vide donnant sur un bureau rempli d’hommes. Une gardienne de prison se tient au milieu de la pièce. D’abord, la prisonnière la prend pour une femme comme les autres, jusqu’à ce que le regard de la gardienne se pose sur elle et qu’elle lui ordonne de se déshabiller.
Un dialogue intérieur s’engage entre la prisonnière et elle-même : « Comment pourrais-je me déshabiller alors que je ne me suis jamais déshabillée devant ma mère ? »
Puis : « Ma pudeur, ma religion et mon éducation m’en empêchent. »
Elle tente de refuser l’ordre, affirmant qu’elle ne cache rien d’interdit, mais elle se heurte à des cris et des menaces impliquant des chiens, des chocs électriques ou l’arrivée d’hommes dans la pièce.
Les prisonnière sont souvent issues d’un milieu modeste ou religieux, et elles n’ont que deux choix, sans troisième option : se soumettre « volontairement » à la fouille à nu pour éviter les conséquences, ou résister à l’ordre et subir une fouille forcée.
Dans le premier cas, la prisonnière retire ses vêtements un à un, ne pouvant couvrir une partie de son corps sans en en découvrir une autre. Elle déglutit nerveusement mille fois par minute, la sueur ruisselant de tout son corps, tandis que ses tentatives pour qu’on atténue la procédure restent vaines.
Elle se tient debout, entièrement nue. On lui ordonne alors de faire un tour complet sur elle-même. Toute tentative pour se couvrir la poitrine ou les parties intimes est accueillie par des cris et des menaces. Puis elle entend un autre ordre, un ordre qui la fait souhaiter mourir. On lui ordonne de s’accroupir et d’écarter les jambes tandis que la gardienne de prison scrute chaque partie de son corps, l’observant attentivement et commettant l’acte sans la moindre pitié.
La prisonnière est sous le choc. Son corps compte parmi ses biens les plus précieux, et son éducation et sa religion ont érigé toute atteinte à sa dignité en tabou absolu. Malgré tout, elle garde son sang-froid et se rhabille avant d’être jetée dans une cellule souterraine verrouillée. Là, elle versera peut-être des larmes, et chaque fois qu’elle tentera de détourner ses pensées pour effacer ce qui s’est gravé dans sa mémoire, la cellule la forcera à revivre la scène.
La seconde option consiste pour la prisonnière à refuser la fouille à nu, à répondre aux cris et aux insultes par la même violence et à déchaîner toute sa colère contre les gardien·nes de l’administration pénitentiaire sioniste. Elle se remémore alors toutes les injustices infligées à son peuple : le vol de leurs terres, les martyr·es, les blessé·es et les prisonnier·es, et toute la haine héritée de ses ancêtres.
Mais rien de tout cela ne la protège d’un ennemi qui cherche à s’emparer de son corps comme il a occupé sa patrie.
Il est difficile de décrire la scène brutale à laquelle une détenue est soumise pour avoir refusé de se soumettre volontairement à une fouille à nu. Un groupe de gardiens de prison, hommes et femmes, l’attaque, accompagné d’un chien policier et d’un taser.
Puis les coups, les cris et les hurlements commencent. Elle ne sait plus où donner de la tête. À peine a-t-elle repris ses forces qu’elle reçoit une décharge électrique qui la paralyse. Ses yeux se fixent sur un chien à la gueule écumante, prêt à la dévorer. Ses vêtements sont arrachés de son corps sous les coups et les humiliations, jusqu’à ce qu’elle s’effondre nue sur le sol. Elle se serre les bras contre le sol pour tenter de se couvrir, en vain.
Tout cela peut s’accompagner de menaces de viol et peut-être de violences sexuelles, mais elle résiste et se bat seule jusqu’à ce qu’elle soit jetée à terre dans la cellule de détention, dévêtue, le corps couvert de sang et de contusions.
Les fouilles à nu ne s’arrêtent pas aux portes de la cellule. Elles continuent au quotidien, elles sont pratiquées sans prévenir dans des pièces et des sections de la prison. Ces fouilles peuvent être individuelles ou collectives. Elles peuvent viser certain·es prisonnier·es que l’administration pénitentiaire considère comme suspect·es, ou avant les visites de proches ou d’avocat·es, sous prétexte de sécurité.
Certain·es pensent que les séquelles psychologiques des fouilles à nu disparaissent une fois la prisonnière libérée, laissant derrière elle tout ce qui lui rappelle cette épreuve. Or, les témoignages de nombreuses femmes libérées démontrent le contraire.
La plupart des prisonnière libérées s’accordent à dire que les séquelles persistent bien après leur libération. Elles peuvent se réveiller en sursaut, terrorisées, faire des cauchemars, instaurer des barrières strictes avec des hommes même avec certains qui leurs sont très proches, éviter de raconter leur expérience en public et avoir l’impression d’étouffer lorsqu’elles s’en souviennent.
Dans le même temps, nous constatons que de nombreuses prisonnières libérées surmontent tout cela, malgré l’omniprésence de cette épreuve dans leur vie, et la transforme en un état de défi et de fermeté, affirmant que le corps peut être violé, mais que leur volonté reste libre et ne peut être vaincue.
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Ahlam Tamimi est une journaliste et écrivaine palestino-jordanienne, originaire du village de Nabi Saleh en Palestine occupée et née à Zarqa, en Jordanie, en 1980. Comptant parmi les premières femmes à rejoindre les Brigades Izz el-Din al-Qassam, elle a escorté le martyr Izz el-Din al-Masri à l’intérieur d’al-Quds, en Palestine occupée, afin de mener une opération de résistance dans un restaurant Sbarro. Arrêtée et condamnée à seize peines de prison à perpétuité dans les prisons de l’occupation, elle a été libérée lors de l’échange de prisonniers de Wafa’ al-Ahrar, arraché par la Résistance palestinienne en 2011. Contrainte à l’exil en Jordanie, elle a ensuite été inscrite, en 2017, sur la liste des personnes les plus recherchées par le gouvernement américain, qui a offert une récompense de cinq millions de dollars pour sa capture.
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Publié le 3 septembre 2026 sur Samidoun



