Comment les grévistes de la faim britanniques ont arraché une victoire pour la Palestine

Réitérant la tactique du Mouvement des prisonniers palestiniens, les grévistes de la faim emprisonnés en Grande-Bretagne ont infligé une importante défaite à la première des firmes d’armement israéliennes.

 

Comment les grévistes de la faim britanniques ont arraché une victoire pour la Palestine


Daniel Teehan
, 27 janvier 2026

Le mercredi 7 janvier a été une date marquante pour la campagne de Prisoners for Palestine. Afin d’exiger que le Royaume-Uni cesse d’armer le génocide israélien à Gaza, l’organisation a coordonné la plus importante grève de la faim collective dans les prisons britanniques depuis les années 1980, lorsque le gouvernement de Margaret Thatcher avait laissé mourir dix républicains irlandais plutôt que de leur accorder le statut de prisonnier politique. Pour la protestataire Heba Muraisi, le 7 janvier était son 66e jour de grève, le même jour où était mort Bobby Sands, le plus célèbre de ces martyrs irlandais. Bien que Heba fût en train de perdre sa capacité de parole, elle était déterminée à continuer, même face à la mort, en disant :

« Je choisis de continuer cela parce que, pour la première fois en 15 mois, on m’a enfin entendue. »

Ailleurs, pour la campagne, la situation était aussi difficile. La veille, un autre gréviste, Kamran Ahmed, avait été transféré d’urgence à l’hôpital pour la sixième fois alors qu’il en était alors à son 58e jour de grève. Lors d’une manifestation de solidarité à l’extérieur de HMP (His Majesty’s Prison, NdT) New Hall, la prison de Heba, la police avait utilisé du spray au poivre contre les manifestants. Partout en Angleterre, des médecins avaient insisté pour que le gouvernement agisse avant que l’état des grévistes ne se détériore de façon irréversible et la presse, bien que très lente à couvrir la grève, avait adopté un ton décidément funéraire. De son côté, le gouvernement travailliste du Royaume-Uni, s’obstinait à refuser de rencontrer les avocats des grévistes, et encore moins d’accéder à la moindre de leurs cinq revendications : mettre fin à la censure carcérale, accorder immédiatement la liberté sous caution, garantir un procès équitable, annuler l’interdiction du groupe Palestine Action et « fermer » le fabricant d’armes israélien Elbit.

Pourtant, une semaine plus tard, il se produisait quelque chose d’étonnant : Prisoners for Palestine annonçait une victoire. Le 14 janvier, Heba, Kamran et un troisième prisonnier en grève, Lewie, annonçaient qu’ils mettaient un terme à leur grève après que la nouvelle eut éclaté qu’Elbit Systems UK, la branche britannique de la première société d’armement israélienne, avait perdu un contrat de formation de 2 milliards de USD avec le ministère de la Défense. Dans un communiqué de presse, la campagne attirait l’attention sur le seul gréviste restant, Umer Khalid, tout en passant en revue d’autres gains de la grève : la livraison aux prisonniers de leur courrier longtemps retenu, l’approbation préalable du transfert de Heba plus près de sa famille et des réunions avec les responsables dans la prison du personnel de soins de santé et des gardiens.

La victoire « la plus précieuse », toutefois, a été la manière dont la grève de la faim a mobilisé le public à intensifier ses actions contre des sociétés comme Elbit. Selon la campagne, plus de 500 personnes ont signé pour des formations à l’action directe, et ce, dans les dernières semaines. Perturber les opérations d’Elbit n’était pas qu’un objectif central de la grève de la faim ; c’était en premier lieu la raison pour laquelle un grand nombre des grévistes étaient en prison. En tant que membres présumés de l’organisation de protestation désormais interdite Palestine Action, plusieurs des grévistes de la faim se trouvaient en détention préventive depuis plus d’un an, attendant leur procès pour être passés à l’action directe contre une usine d’Elbit dans une ville appelée Filton (près de Bristol, NdT).

Contre la multiplication des tentatives du gouvernement en vue de réprimer ce genre d’activisme – tout d’abord par un emprisonnement tiré en longueur et, ensuite, par l’interdiction de Palestine Action en tant qu’« organisation terroriste » – la grève de la faim a pu crier victoire en galvanisant la solidarité internationale et en approfondissant la crise politique de la Grande-Bretagne. Non seulement les prisonniers ont fait montre d’une détermination héroïque face à la volonté de l’État de les laisser mourir, mais ils ont également défié un objectif clé de l’emprisonnement – les rendre politiquement impuissants. Comprendre comment les grévistes de la faim ont remporté la victoire est nécessaire non seulement pour bâtir sur la lutte même en vue de fermer Elbit, mais aussi pour s’organiser contre l’intensification de la répression des mouvements sociaux telle qu’on la voit aujourd’hui de Londres à Minneapolis et dans bien d’autres endroits encore.

 

Palestine Action contre Elbit : la création d’une crise politique

Par conséquent, nous, dans le Nord mondial, qui tirons profit du statu quo dans une certaine mesure ou d’une certaine façon, nous devons aspirer à incarner la détermination des Palestiniens. Pas simplement pour consumer et iconiser leur résistance. Nous devons nous efforcer d’avoir autant de principes que les jeunes et les personnes âgées de Gaza qui proclament fièrement qu’ils accepteraient plutôt le martyre que d’abandonner leur terre. Nous avons le devoir de résister où que nous soyons, en instrumentalisant tout ce qui se trouve à notre disposition.
Jon Cink, lors de l’entame de sa grève de la faim

 

Quand Qesser Zuhrah et Amu Gib ont refusé leur petit déjeuner de prisonniers le 2 novembre dernier, lançant ainsi la grève de la faim tournante de Prisoners for Palestine, ils ont ouvert un nouveau front dans le long combat de Palestine Action contre Elbit Systems et l’État britannique. La date avait une signification historique claire en tant que 108e anniversaire de la Déclaration Balfour, lorsque le Royaume-Uni avait officiellement soutenu le projet sioniste de colonisation de la Palestine. Mais l’escalade elle aussi avait été stratégiquement minutée, en ayant lieu alors qu’un été de protestations massives en soutien de Palestine Action cédait la place à un automne de procès judiciaires hautement politisés impliquant l’organisation et ses membres. Pris dans leur contexte élargi, les succès de la campagne de Prisoners for Palestine montrent comment un mouvement organisé peut résister aux tentatives sécuritaires d’un État en vue de le neutraliser.

Il est évident que la décision du gouvernement travailliste, en juillet 2025, de désigner Palestine Action comme « organisation terroriste » était motivée par le succès de l’organisation dans son ciblage des opérations d’Elbit Systems sur le territoire de la Grande-Bretagne. En créant Palestine Action en 2020, l’organisation a mené une campagne d’action directe d’usure contre le fabricant d’armes, le plus important d’Israël, responsable de la fourniture de 85 pour 100 du matériel basé à terre de l’armée israélienne. En recourant à des tactiques allant des graffitis et du vandalisme au sabotage et aux dommages à des biens privés, l’organisation a ciblé les usines d’Elbit sur le sol britannique ainsi que ses filiales et même ses assureurs. Les résultats ont été matériels et importants – des usines ont fermé, des filiales ont été revendues, des contrats annulés et des polices d’assurance abandonnées.

Il n’est guère surprenant, dans ce cas, qu’Elbit ait commencé à exercer des pressions sur le gouvernement britannique afin qu’il agisse davantage contre l’organisation et ce, dès 2022. Non seulement Palestine Action parvenait à démolir des usines d’armement mais, de plus, elle obtenait la faveur du public – plusieurs de ses activistes avaient vu leurs accusations abandonnées par des jurys sympathiques à leur cause. Quand Israël avait lancé son offensive génocidaire contre Gaza, en 2023, les rangs de Palestine Action n’avaient fait que se renforcer et l’organisation avait intensifié ses activités. Durant l’été 2024, elle avait ciblé la principale usine de recherche d’Elbit à Filton (dans la banlieue nord de Bristol, NdT), qui développe des drones semblables à ceux utilisés avec les effets horribles que l’on connaît à Gaza. L’action s’était soldée par l’arrestation et l’emprisonnement en attendant leur procès de 24 personnes, dont plusieurs des futurs grévistes de la faim. Ensuite, au début 2025, les activistes faisaient irruption sur un terrain de golf appartenant à Donald Trump et l’aspergeaient de peinture en laissant ces mots : « Gaza is not 4 sale » (Gaza n’est pas à vendre), ce qui provoquait la colère personnelle du président.

Sur toute une classe politique engagée à apaiser les intérêts en politique étrangère tant américains qu’israéliens, la pression allait croissant. Le bouquet fut atteint en juin, quand les activistes y allèrent d’une action audacieuse, pénétrer dans la base de la RAF (Forces aériennes britanniques, NdT) de Brize Norton avec des scooters électriques et asperger deux avions militaires de peinture. La base avait été ciblée afin d’attirer l’attention sur le rôle de la RAF dans la fourniture de surveillance et de soutien aériens directs à l’armée israélienne – en effet, un reportage ultérieur montrait que des appareils de l’aviation israélienne avaient atterri à Brize Norton dans le courant du génocide. Quelques jours à peine après l’action, la ministre de l’Intérieur, Yvette Cooper, faisait part de son intention d’interdire Palestine Action, la désignant comme une organisation terroriste au même titre qu’Al-Qaïda et les néonazis d’Atomwaffen Division. Le 5 juillet, l’interdiction entrait en vigueur, faisant équivaloir à un délit terroriste non seulement l’appartenance à l’organisation, mais aussi toute déclaration de soutien en sa faveur.

Il n’est pas très certain que le gouvernement travailliste ait cru que cette interdiction allait réduire le soutien public à Palestine Action, à l’action directe et, en fait, à la Palestine. Une chose est certaine, ce n’a pas été le cas. Au contraire, la manipulation flagrante du discours terroriste afin d’attaquer un mouvement populaire a connu un retour de flamme en déclenchant une vague de désobéissance civile qui allait voir plus de 2 000 personnes se faire arrêter volontairement sur des accusations de terrorisme parce qu’elles soutenaient publiquement Palestine Action. De la romancière Sally Rooney qui promettait de soutenir l’organisation avec ses gains à la BBC, à la condamnation de la répression par l’ONU et au spectacle de personnes âgées emmenées dans des fourgons de la police, la répudiation de l’interdiction par le public a été écrasante.

C’est sous cette perspective historique plus large que Prisoners for Palestine a lancé sa campagne au milieu des crises imbriquées les unes dans les autres auxquelles devait faire l’État britannique. En septembre dernier encore, Elbit était forcé de fermer une de ses usines à Bristol. En novembre, les actions hebdomadaires de la désobéissance civile collective gagnaient en ampleur et mettaient à l’épreuve la capacité des commissariats de police londoniens. Les six premiers accusés des 24 de Filton allaient entamer leur procès de plusieurs semaines le 17 novembre. Exactement une semaine plus tard, la cofondatrice de Palestine Action, Huda Ammori, se lançait devant une haute cour dans son défi juridique contre l’interdiction de l’organisation.

La grève de la faim, à ce moment, n’était plus un acte de désespoir insensé, mais plutôt une intervention stratégique qui attirait l’attention sur le traitement abusif infligé spécifiquement aux prisonniers membres de Palestine Action, même s’il catalysait le soutien aux campagnes croissantes contre Elbit et contre l’interdiction en même temps. Avec le recul, il est clair que la grève a revitalisé au Royaume-Uni le mouvement de masse en faveur de la Palestine et qu’elle a inspiré la solidarité dans le monde entier, menant ainsi aux victoires que la campagne a commencé à revendiquer.

Pourtant, au moment où la grève avait été lancée, rien de tout cela n’était prédestiné. Pour comprendre comment la campagne a bâti le pouvoir qu’elle a désormais, il est nécessaire de reconnaître la longue histoire de l’organisation dans les prisons – en particulier chez les prisonniers palestiniens – que nos grévistes ont consciemment tenté d’égaler. À un moment où l’État criminalise de plus en plus la dissidence et emprisonne les personnes qui résistent, il est important pour les gens de gauche et les mouvements sociaux d’étudier également ces formes de solidarité et de résistance dans les prisons.

 

 

Les batailles des estomacs vides

Nous n’avons jamais confié nos vies au gouvernement, et nous ne commencerons pas maintenant. Nous serons ceux qui décideront comment nous offrirons nos vies à la justice et à la libération.
Amu Gib, au moment de suspendre sa grève de la faim

 

Comment les grévistes de la faim en GB ont arraché une victoire pour la Palestine. Photo : Heba Mura regarde par la fenêtre sa sa prison. (Photo via The Canary)

Heba Mura regarde par la fenêtre sa sa prison. (Photo via The Canary)

 

Âgé de 20 ans, Qesser Zuhrah est la plus jeune des grévistes de la faim de Prisoners for Palestine et l’une des plus ardemment engagées. Naguère participante au campement étudiant de l’University College de Londres, Qesser a été suspendue par son école avant d’être arrêtée par la police contre-terroriste pour son rôle présumé dans l’action de protestation à Filton en novembre 2024. Dans une déclaration annonçant le début de sa grève, Qesser a exposé explicitement le cadre politique dans lequel elle perçoit la campagne :

Au moment où nous entreprenons ce combat, nous nous conformons à l’héritage honoré des prisonniers à travers le temps, de l’Irlande à Guantanamo et à la Palestine. La résistance a toujours été interdite par les oppresseurs et envoyée en prison dans l’espoir que c’est là qu’ils l’enverront afin qu’elle meure. Mais, aujourd’hui, c’est de l’intérieur de ces murs de prison que nous utiliserons les outils des prisonniers pour désarmer la maison des maîtres.

En invoquant les prisonniers sur divers terrains de la lutte anticoloniale, Qesser a placé la grève de la faim au sein d’une large tradition historique. En effet, des anciens prisonniers et grévistes de la faim d’Irlande, de Guantanamo Bay et de Palestine se sont tous exprimés clairement en soutien de la campagne en aidant à élever ses revendications et même, dans le cas de Mansoor Adayfi, en s’engageant dans une grève de solidarité.

Des intellectuels spécialistes de la grève de la faim en tant que tactique d’organisation en prison ont prétendu que ces formes de soutien transnational et de visibilité sont de très importantes composantes des grèves qui ont un grand impact. Malaka Mohammed Shwaikh et Rebecca Ruth Gould insistent là-dessus avec persuasion dans leur monographie, « Prison Hunger Strikes in Palestine: A Strategic Perspective » (Les grèves de la faim dans les prisons en Palestine : Une perspective stratégique). Dans le cadre de leur analyse très fouillée des grèves de la faim palestiniennes en remontant jusqu’aux années 1960, les auteurs offrent une compréhension nuancée des divers sens selon lesquels on peut dire qu’une grève « réussit », y compris les cas où les revendications officielles n’ont pas été acceptées.

Shwaikh et Gould mettent l’accent sur le fait que les actions qui ont diffusé la conscientisation des grèves et de leurs revendications auprès du grand public sont essentielles, parce que

« l’efficacité se mesure davantage qu’en des termes quantitatifs ; elle se rapporte à une attitude et à un état d’esprit qui instille la résilience et un sens de l’objectif à atteindre dans une lutte de résistance ».

Non seulement les grèves contribuent à bâtir une culture de la résistance dans la population élargie, mais elles inspirent souvent des actions ultérieures.

Ceci apparaît clairement dans l’histoire du Mouvement des prisonniers palestiniens, où les grèves de la faim individuelles ont fréquemment engendré des grèves collectives ultérieures. Prenons le cas de Sheikh Khader Adnan, un Palestinien de Cisjordanie que le recours aux grèves de la faim lors d’emprisonnements répétés a transformé en un modèle de résistance. Après qu’un tribunal militaire israélien l’avait emprisonné sans accusation en 2011, Adnan avait fait une grève de la faim individuelle de 66 jours, grâce à laquelle il était parvenu à obtenir sa libération et à créer ce qu’il appelait un « modèle » à suivre pour d’autres prisonniers.

L’idée d’Adnan de créer un modèle de résistance est utile pour comprendre les effets à large portée de la campagne de Prisoners for Palestine. Avant que ne commence la grève tournante en novembre, une autre des accusé.e.s des 24 de Filton, T Hoxha, avait elle aussi fait une grève de la faim individuelle pour protester contre les mauvais traitements qu’elle avait subis en prison. À partir du 11 août, T avait passé 28 jours sans nourriture, et son action individuelle avait inspiré des grèves de solidarité de la part de deux prisonniers aux EU – Casey Goonan et Malik Muhammad.

Quand Qesser et Amu ont entamé la grève tournante quelques mois plus tard à peine, ils avaient repris le modèle de T et l’avaient propagé vers l’extérieur. Quelques jours plus tard, un anarchiste italien du nom de Stecco se mettait en grève dans la prison italienne de Sanremo, et Jakhi McCray, un animateur de 22 ans actuellement inculpé au niveau fédéral pour incendie criminel, entamait lui aussi un jeûne de solidarité depuis sa maison d’arrêt à New York. En une semaine, T s’était remise en grève, écrivant que

« pas même les menaces et les abus de pouvoir [de l’État] ne peuvent contrecarrer le réveil auquel nous avons assisté ni la solidarité profondément enracinée avec nos frères et sœurs palestiniens ».

À l’extérieur des murs de la prison, les formes de solidarité ont suivi des modèles même plus innovants encore. Un week-end d’action a consisté en protestations coordonnées à l’extérieur de sept prisons britanniques. Des sympathisants sont passés à l’action directe, aspergeant de couleur le bâtiment du ministère britannique de la Justice, protestant – via des lancers de briques – contre les ambassades britanniques et occupant des usines d’armement. La police britannique arrêtait Greta Thunberg pour avoir arboré un écriteau de soutien aux grévistes de la faim alors que, derrière elle, des activistes s’enchaînaient les uns aux autres à l’extérieur du tout dernier assureur d’Elbit, Aspen Insurance. Et, dans un geste de courage politique, la députée Zarah Sultana se joignait à une manifestation nocturne afin d’exiger que Qesser soit admise à l’hôpital après que son état de santé se fut détérioré à la mi-décembre.

Qesser a finalement été hospitalisée et, après cela, a suspendu sa grève au 48e jour, bientôt suivie par Amu, qui a suspendu la sienne à son 49e jour sans nourriture. Bien que leurs cinq revendications n’aient pas été satisfaites à ce moment-là, il était déjà clair que la grève avait inspiré les formes de visibilité et de solidarité décrites par Shwaikh et Gould. Dans une déclaration à propos de la suspension de sa grève, Qesser a à la fois invoqué le langage du Mouvement des prisonniers palestiniens et anticipé sur les succès et escalades encore à venir, en prévenant le gouvernement britannique :

« Ne relâchez pas votre souffle, parce que nous reviendrons certainement au combat contre vous avec nos estomacs vides durant l’année nouvelle, quand vous serez revenu honteusement de votre pause ensanglantée vers le théâtre de votre ‘démocratie’. Toutefois, nos revendications demeurent incontournables. »

Comme Heba, Kamran et Lewie ont suspendu leurs grèves au début de ce mois-ci, la campagne est désormais arrivée à une conjoncture similaire :  revendiquant des victoires bien méritées tout en gagnant du soutien pour de futures actions. Alors qu’il conviendrait dûment de célébrer les gains contre Elbit et les améliorations des conditions de détention, Palestine Action reste interdite et les 33 prisonniers qui en sont membres restent incarcérés bien au-delà de la limite normale de la détention préventive – dans certains cas, cela approche les 18 mois. Le plus exaspérant, c’est qu’Elbit Systems continue de faire fonctionner ses usines d’armement sur le sol britannique, fournissant des armes utilisés pour accomplir un génocide qui n’a toujours pas cessé.

 

Qu’on libére les grévistes de la faim, qu’on abolisse les prisons

 

Ce n’est pas le moment maintenant de ralentir. Pas pendant que la Palestine est toujours occupée, et pas pendant que nos frères et sœurs restent en prison en Palestine, au Royaume-Uni et ailleurs dans le monde.
Umer Khalid, au 8e jour de sa deuxième grève
 

Les grèves de la faim, à l’instar d’autres tactiques de résistance en prison, ne peuvent être comprises en dehors de leur relation avec des mouvements politiques plus larges. Leur succès s’appuie sur la publicité de leurs revendications et sur le soutien populaire de la part des gens de l’extérieur. C’est tout aussi vrai pour la grève de la faim en Grande-Bretagne que cela ne l’a été dans l’histoire du Mouvement des prisonniers palestiniens. Bien que dans leur lutte les prisonniers palestiniens aient remporté des victoires individuelles et collectives, les dernières années ont constitué un rappel brutal de ce que ces victoires peuvent être annulées, puisque les prisons israéliennes se sont retransformées en chambres de torture.

Avant la phase actuelle du génocide, le soutien populaire aux prisonniers palestiniens avait faibli. Quand Sheikh Khader Adnan s’était lancé dans une nouvelle grève de la faim, en 2023, il n’avait pas atteint le même niveau de soutien international et il était mort à son 86e jour sans nourriture. Etaf Elyan, une prisonnière libérée qui avait elle-même fait figure de pionnière dans les grèves individuelles dans les années 1980, avait entamé sa propre grève de la faim afin de réclamer la restitution du corps d’Adnan, que les autorités israéliennes refusaient de rendre. Là non plus, les objectifs n’avaient pas été réalisés.

Ce n’est pas être fataliste et cela ne diminue en aucune façon les victoires remportées par Prisoners for Palestine. Au contraire, les succès éclatants de la grève devraient être perçus comme une invitation pour ceux d’entre nous, au sein du mouvement contre la répression de l’État, à approfondir notre engagement envers les revendications de la campagne ainsi qu’envers sa politique. Fait important, cette politique n’a pas été qu’internationaliste, elle a également été abolitionniste. La campagne a rendu publiques des ressources reliant la lutte des grévistes de la faim au mouvement pour l’abolition des prisons et la détention des immigrants en rejetant les distinctions entre « prisonniers politiques » et autres personnes criminalisées par l’État.

Ce matin, Prisoners for Palestine a marqué la fin de la phase actuelle de la lutte en annonçant que le dernier gréviste de la faim, Umer Khalid, avait mis un terme à sa grève. Bien qu’Umer, qui en était au 17e jour de sa seconde grève de la faim, ne fût pas resté aussi longtemps sans nourriture que Heba ou Kamran, il était toutefois passé à une forme encore plus intense même de protestation. Le vendredi 23 janvier, Umer s’était mis à refuser non seulement la nourriture mais également, une décision qui avait provoqué son hospitalisation dès dimanche et l’avait placé dans un risque sévère de mort soudaine. De même que ses camarades, Umer avait mis un terme à ses protestations en affirmant une forme de victoire à la suite d’une réunion avec le gouverneur de sa prison en vue de discuter ses revendications. Et, de même qu’avec la fin des autres grèves plus tôt ce mois-ci, il reste toujours du travail à accomplir.

Comme j’espère avoir pu le montrer, il y a une leçon politique fondamentale à tirer des grévistes de la faim, de la crise qu’ils ont provoquée et de la solidarité internationale qu’ils ont engendrée. Comme l’affirme Orisanmi Burton dans sa brillante histoire de la révolte d’Attica aux États-Unis, les prisons peuvent être perçues comme des sites de contestation militante où les gouvernements pratiquent

« la guerre raciale, la guerre des classes, la colonisation et la contre-insurrection ».

Ces derniers temps, les techniques contre-insurrectionnelles n’ont fait que s’étendre des deux côtés de l’Atlantique, puisque l’interdiction de Palestine Action a vu sa contrepartie dans le NSPM-7 (Lutte contre le terrorisme intérieur et la violence politique organisée) de Trump. La quasi-certitude que d’autres activistes finiront emprisonnés fait qu’il est d’autant plus urgent de développer – dès maintenant – des infrastructures de solidarité avec les prisons afin de les soutenir – ainsi que tous ceux que les EU mettent sous les verrous.

Comme le dit Burton, les rebelles emprisonnés qui rejettent ces systèmes de domination ne dirigent pas leurs revendications les plus radicales vers l’État, mais plutôt vers les communautés de soutien en dehors des murs des prisons. Reconnaître ce qui nous est demandé par Prisoners of Palestine en Grande-Bretagne implique nécessairement de nous accorder à ce qui nous est demandé plus près de chez nous. Par les quatre hommes qui ont percé les murs de leur détention par ICE au Delaney Hall, dans le New Jersey, en juin dernier. Par les Palestiniens toujours enfermés par le gouvernement fédéral. Par les animateurs de la prison de l’Alabama confrontés à des représailles alors qu’ils prévoient un arrêt de travail au niveau de l’État. Toutes ces crises se passent autour de nous.

Mais si Prisoners for Palestine nous a appris quelque chose, c’est qu’il existe là-bas aussi des modèles de résistance à suivre.

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Publié le 27 janvier 2026 sur Current Affairs
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

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