Assiste-t-on à une « guerre douce » contre les Palestiniens au Liban afin de les pousser vers l’émigration ?

Ce à quoi l’on assiste n’est autre que des pratiques qui resserrent l’espace de l’existence normale des Palestiniens. Du fait que leur santé et l’enseignement de leurs enfants sont menacés par les restrictions de l’UNRWA, les réfugiés croient de plus en plus que ces mesures sont délibérées, qu’elles tendent à pousser les Palestiniens vers l’émigration afin de saper leur droit au retour.

 

 

Ahmed al-Sabbahi, 31 janvier 2026

 

Quand le président Mahmoud Abbas de l’Autorité palestinienne s’était rendu au Liban en mai 2025, il avait balayé avec mépris l’état d’un consensus palestinien au Liban à propos de la façon de traiter la question des armes palestiniennes. Cette question constituait depuis longtemps une revendication libanaise, plus ou moins insistante selon les développements politiques du pays. Abbas avait annoncé que le Fatah et l’Autorité palestinienne allaient rendre les armes, ce qui s’était traduit par l’exercice de pressions sur les mouvements de résistance palestiniens afin qu’ils cèdent leurs armes, malgré le fait que, dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban, ces mouvements ne possèdent pas d’armement lourd.

Le tout fut accompagné par des déclarations des hautes instances libanaises, dont, en tête, le responsable du Comité du dialogue libano-palestinien, l’ambassadeur Ramez Dimashkieh, dans le sillage des réunions qui avaient eu lieu avec l’« envoyé » du président de l’Autorité palestinienne, Yasser Abbas. Ces déclarations prétendaient que restituer les armes serait accueilli par des changements dans les lois libanaises et par des procédures officielles qui faciliteraient l’accès à l’emploi et la vie quotidienne des réfugiés palestiniens au Liban.

Cependant, en dépit des multiples chargements d’armes remis par les forces de la « sécurité nationale » du Fatah à l’armée libanaise, la situation est restée inchangée. Rien n’est venu améliorer le statut juridique des réfugiés palestiniens ; au contraire, les Palestiniens ont été surpris par des mesures supplémentaires qui ont encore restreint davantage leurs conditions de vie au Liban et compliqué leurs problèmes juridiques. C’était comme si l’Autorité palestinienne avait rendu ces armes sans le moindre bénéfice en retour pour les réfugiés palestiniens mais, en lieu et place, en soulevant des questions – sans réponse – quant à savoir si cette décision avait été prise sous le coup de directives extérieures, et c’est précisément ce que les factions de l’alliance palestinienne et les réfugiés au Liban continuent de se demander.

 

 

Des mesures de restriction sans précédent pour les camps

Ces derniers temps, les autorités libanaises ont recouru à des mesures restrictives aux check-points qui entourent les camps palestiniens, particulièrement aux camps d‘Ain al-Hilweh et de Rashidiyeh, dans le sud du Liban. Cela a fortement perturbé la vie quotidienne des réfugiés. L’armée libanaise ne s’est pas limitée à contrôler les cartes d’identité aux points d’entrée et de sortie, mais elle a également intensifié les procédures d’inspection aux entrées du camp d’Ain al-Hilweh, y compris en fouillant les véhicules et les piétons, allant même jusqu’à examiner les cartons de lait. Un journaliste a été soumis à un interrogatoire des renseignements militaires après avoir présenté des photos de l’incident, lesquelles furent ensuite publiées dans les médias.

Par la suite, le camp de Beddawi a été soumis à des mesures sans précédent, quand l’armée libanaise a fermé 23 entrées secondaires du camp. Malgré des manifestations, des sit-in et des efforts des factions palestiniennes en vue de rencontrer l’armée libanaise, rien n’a changé. Au contraire, dernièrement, l’armée a informé les factions palestiniennes de son intention d’installer des check-points au deux entrées restantes.

Les réfugiés palestiniens à Beddawi ont souffert des répercussions directes de ces fermetures, qui ont affecté les activités commerciales à l’intérieur du camp. Bien des boutiques et petits commerces ont fermé et l’interaction sociale avec les quartiers en dehors du camp a été perturbée. Le problème ne s’est pas limité à cela : Ces mesures ont également affecté les travailleurs et les étudiants, en plaçant des fardeaux économiques supplémentaires sur les familles, qui ont été forcées d’inscrire leurs enfants pour des trajets en autobus afin d’atteindre leurs écoles alors que, précédemment, ils pouvaient y aller à pied, vu la proximité.

Il convient de remarquer que les renseignements libanais ont convoqué les journalistes du camp de Beddawi qui avaient publié des reportages en vidéo sur les manifestations de protestation contre les fermetures. Ils ont été soumis à des interrogatoires et ont reçu des avertissements, ce qui a suscité l’intervention des factions palestiniennes. Le message était clair : Les protestations pacifiques sont inacceptables et la couverture par les médias est également interdite.

De même, le camp de Nahr al-Bared a assisté aux nouvelles mesures aux check-points de l’armée libanaise, y compris la fouille des femmes par du personnel féminin de l’armée.

Quant au camp de Rashidiyeh, l’armée libanaise a construit des tours militaires à l’intérieur même du camp et, selon les informations disponibles, ces tours seront au nombre de sept sur le périmètre du camp.

L’ironie amère, c’est que ces dernières mesures ont coïncidé avec une visite soudaine et non annoncée aux camps de Burj al-Shamali et d’Ain al-Hilweh de l’ambassadeur palestinien Mohammed al-Asaad et du major-général Bahri al-Abd Ibrahim de l’Autorité palestinienne. Cela a déclenché des réactions populaires : Pourquoi cette visite n’avait-elle pas été annoncée au préalable ? Quelle était l’utilité de ces visites au beau milieu du durcissement des restrictions ? Pourquoi ces hauts responsables n’avaient-ils pas rencontré directement les habitants du camp ?

 

Les compressions de l’UNRWA et le ciblage de l’identité nationale

Toutes ces mesures ont lieu en même temps que les compressions des services éducatifs de l’UNRWA. Les salaires et les heures de travail des enseignants ont été réduits, ce qui s’est traduit par des sit-in et des grèves appelées par l’Union des enseignants, parmi lesquelles des grèves au cours des deux dernières périodes de cours et ce, dans la plupart des écoles. Ce fut l’occasion de tirer la sonnette d’alarme à propos des coupures potentielles pouvant s’étendre au démantèlement complet de l’enseignement, en sus des réductions dans les services de soins de santé, dans l’aide sociale et dans l’aide financière.

Ces compressions ont déclenché des mobilisations populaires et ont soulevé des questions à propos du rôle du commissaire général de l’UNRWA, Philippe Lazzarini. Hakam Shahwan (ancien responsable de l’Union – syndicale – du personnel et directeur général de l’UNRWA au Liban entre 2016 et 2017) a accusé Lazzarini d’être

« engagé à démanteler l’UNRWA depuis l’intérieur, même au cours des dernières semaines précédant la fin de son mandat de six ans, qui a été émaillé de sabotage et de destruction ».

Ces accusations ne sont guère éloignées des questions soulevées par les réfugiés palestiniens et leurs dirigeants à propos du rôle de la directrice des affaires de l’UNRWA au Liban, Dorothee Klaus, dans la suppression de toute expression de l’identité palestinienne, qu’il s’agisse de drapeaux ou de cartes de la Palestine sur les vêtements, et ce, sous le prétexte de « neutralité ». Ceci inclut une intensification de la surveillance sous la menace de congédiement de toute personne qui poste ou enregistre dans les médias sociaux une prise de position soutenant la lutte ou la résistance du peuple palestinien, et tout cela, en invoquant « les coupes sombres dans le financement international ». Des questions ont également été soulevées à propos de ses réunions avec des responsables sécuritaires ou concernant ses convocations d’activistes palestiniens à des fins d’interrogatoire après qu’ils avaient soulevé des questions portant sur le rôle et les pratiques de l’UNRWA.

Néanmoins, des mobilisations populaires et étudiantes ont fait montre d’un esprit de défi et d’adhérence à l’identité nationale en adressant un message clair à l’UNRWA et aux États-Unis et à Israël disant que l’identité nationale était une ligne rouge – un message exprimé avec vigueur par la nouvelle génération des Palestiniens résidant dans les camps.

 

 

Le Fatah transforme l’approche de l’UNRWA en une confrontation politique

Il était frappant que Yasser Abbas, l’ambassade palestinienne au Liban, le Fatah, ses médias et les journalistes alignés sur ces derniers aient fait de la question de la défense de l’UNRWA une confrontation politique avec les réfugiés et les factions de l’alliance. En réalité, c’est un combat social et politique qui sert le but de préserver et de soutenir l’UNRWA, sans couvrir ses compressions, ses congédiements ou encore le ciblage de l’identité nationale palestinienne. Au lieu de s’engager dans une lutte unifiée, l’Autorité palestinienne a créé une faille injustifiée dans le consensus palestinien au Liban.

Les visites médiatisées de Yasser Abbas à Klaus et les déclarations d’accompagnement « soutenant le travail de l’UNRWA », sans oublier les critiques publiques émises par des responsables du Fatah et leurs affiliés qualifiant les manifestants et les participants aux sit-in de « suspects », ou encore la défense injustifiée affirmant que l’UNRWA remplit ses devoirs, ont été accueillies par un rejet généralisé de la part des réfugiés. Cela s’est reflété clairement dans les médias sociaux, particulièrement dans le discours du Fatah coordonné dans les médias disant que les conditions dans les camps étaient bonnes et que l’UNRWA fournissait des services adéquats. Certains auteurs libanais se sont même engagés dans la propagande en suggérant que la restitution des armes du Fatah avait débouché sur un soulagement économique pour les réfugiés palestiniens : des allégations démenties par la réalité.

Les représentants de l’Autorité palestinienne au Liban ne se sont pas arrêtés à la propagande médiatique : ils ont également appelé à des manifestations dans la ville basse de Beyrouth sous la bannière du soutien à l’UNRWA. Ces manifestations ont été boycottées par les factions de l’alliance et par les médias palestiniens, qui perçoivent les pratiques de l’Autorité comme incompatibles avec les intérêts des réfugiés palestiniens et comme une tentative de masquer les échecs et pratiques de l’UNRWA.

Cela ne nie pas le fait que l’UNRWA est confrontée à des pressions financières américaines, européennes et même arabes. Toutefois, ce n’est pas imputable aux réfugiés palestiniens, particulièrement après que le mandat de l’UNRWA a été renouvelé pour trois ans jusqu’au 30 juin 2029, avec le soutien écrasant de 151 États. À la lumière de ce large soutien international, l’UNRWA doit épuiser tous les moyens de s’assurer des fonds.

 

 

Conclusion

Ce à quoi l’on assiste n’est autre que des pratiques qui resserrent l’espace de l’existence normale des Palestiniens. Du fait que leur santé et l’enseignement de leurs enfants sont menacés par les restrictions de l’UNRWA, les réfugiés croient de plus en plus que ces mesures sont délibérées, qu’elles tendent à pousser les Palestiniens vers l’émigration afin de saper leur droit au retour. Par ailleurs, cela peut être un reflet des mesures imposées sous pression au Liban, mesures qui potentiellement peuvent aboutir à la réinstallation de certains Palestiniens et à l’expulsion d’autres par le biais des mesures de restriction et de durcissement.

Ceci donne aux forces politiques palestiniennes la responsabilité de rester totalement vigilantes et d’assumer le rôle qui convient dans le renforcement de la présence palestinienne, en face des appels à l’émigration qui restent plutôt muets pour l’instant mais qui s’intensifieront inévitablement si aucune action sérieuse n’est entreprise.

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L’article que voici a d’abord été publié en arabe sur le site de Camps Post  et a été publié le 31 janvier 2026 sur Masar Badil
Traduction de l’anglais vers le français : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

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