La guerre contre l’Iran, Masar Badil et l’effilochage de l’autorité hégémonique des EU : Une crise de légitimité accélérée par la guerre
La conférence de Masar Badil à São Paulo (du 28 au 31 mars) n’est plus un exercice théorique. Elle va se réunir d’ici peu dans le sillage immédiat d’une guerre dévastatrice, armée d’une étude de cas brutale, tirée du monde réel, qui illustre de façon vivante ses thèmes essentiels : violation de souveraineté, instrumentalisation de sanctions, application asymétrique du droit international et coercition économique en guise de prélude à des bombardements.

Rima Najjar, 1er mars 2026
L’image de l’école primaire pour filles de Shajareh Tayyebeh, à Minab, dans le sud de l’Iran – réduite à un amas de ruines le 28 février 2026, avec entre plusieurs dizaines et plus d’une centaine d’enfants tués – ressort comme un emblème fulgurant. Juxtaposée avec des débats de l’ONU sur la « légalité sélective », elle cristallise l’asymétrie même que la conférence cherche à dénoncer et condamner. Le rôle du Brésil en tant qu’État charnière n’a jamais été aussi crucial : accueillir ce rassemblement le positionne comme une plate-forme clé pour cristalliser l’indignation du Sud mondial et ses réponses coordonnées à l’agression.
Au-delà des immédiates vagues de choc économiques – flambée des prix pétroliers, perturbation de l’acheminement, pressions inflationnistes – l’offensive américano-israélienne contre l’Iran, lancée le 28 février 2026, sous l’appellation « opération Fureur épique », impose un tribut plus lourd et moins quantifiable à Washington : un déficit de légitimité qui s’élargit rapidement, que les empires anticipent rarement et dont ils ne se remettent pas pleinement. Cette érosion opère sur deux fronts.
Au niveau interne, l’expansion incontrôlée des pouvoirs de guerre, l’érosion des contrôles constitutionnels et celle du consentement public sous l’effet d’une escalade implacable sont déjà visibles dans les dissensions intérieures et les tensions institutionnelles aux EU.
Au niveau extérieur, la prétention américaine de maintenir un ordre s’appuyant sur des règles s’effondre – non parce que les accusations de sélectivité sont récentes (Gaza et la Palestine les ont mises à nu depuis des décennies), mais parce que la guerre d’Iran rend cette sélectivité flagrante, ingérable et impossible à endiguer ou à réfuter. La convergence émergente Brésil-Palestine, amplifiée par la longue solidarité de Lula et par la conférence même, propose une tribune publique sans filtre qui dépouille Washington de son contrôle narratif.
Quand une puissance hégémonique renonce à sa capacité de persuader les autres de la légitimité de ses actions, elle perd en capital de confiance, en influence et en leadership. Il ne reste que la coercition à l’état brut – et la coercition à elle seule n’a jamais permis de maintenir un ordre mondial. Elle ne fait que reculer le règlement de comptes.
Un vocabulaire diplomatique en mutation
L’hémorragie de l’autorité américaine accélère précisément parce que ce recours à la force est si largement interprété comme un mépris éhonté des principes juridiques mêmes que Washington invoque pour policer les autres. Aux Nations unies, la condamnation ne s’est pas limitée aux adversaires habituels. Dans des remarques urgentes adressées au Conseil de sécurité du 28 février 2026, le secrétaire général António Guterres a déclaré que les bombardements américano-israéliens sur l’Iran et les frappes de représailles qui avaient suivi étaient une « grave menace pour la paix et la sécurité internationales ». Il a condamné les « frappes militaires massives » des États-Unis et d’Israël comme étant des violations de la Charte de l’ONU, a exigé une cessation immédiate des hostilités et une désescalade et il a appelé toutes les parties à retourner aux négociations « afin d’écarter la région – et notre monde – du bord du gouffre ». Cette formulation fait écho aux appels de longue date de l’ONU à la retenue ; ce qui rend ce moment si différent, c’est le contexte et le public. Même les États qui ont procuré historiquement une couverture diplomatique à Washington déploient aujourd’hui le langage de la légalité et de la retenue – non pas pour soutenir les frappes mais pour éviter d’être perçus comme les légitimant. Il s’agit d’une érosion subtile mais profonde de la déférence automatique.
Dans le paysage médiatique morcelé d’aujourd’hui – où l’information apparaît via des canaux régionaux, non occidentaux et numérisés se trouvant au-delà du contrôle d’accès américain – cette rhétorique diplomatique se propage rapidement et sans filtrage. Pour les publics du Sud mondial, elle approfondit une perception forgées pendant des décennies : le soi-disant « ordre reposant sur des règles » n’est pas universel mais politiquement contingent, appliqué sélectivement afin de servir des intérêts hégémoniques. L’écart de crédibilité a été dénoncé il y a longtemps déjà (Gaza, Palestine, Irak) ; ce qui s’effondre aujourd’hui, c’est la capacité de Washington de dissimuler cet écart ou d’en endiguer les conséquences. Lorsque même les hauts responsables de l’ONU présentent l’agression unilatérale comme une violation de la Charte, le discours de l’exceptionnalisme américain perd de son pouvoir d’isolement.
Une longue chaîne causale atteint un seuil critique
La chaîne causale est loin d’être une nouveauté : des décennies d’application sélective des lois internationales par les EU avaient déjà érodé cette légitimité bien avant la présente guerre. Ce que l’offensive actuelle réalise, c’est une accélération de la couverture en cours, en la portant à un seuil capable de remodeler fondamentalement l’ordre mondial.
En 1991, quand les États-Unis avaient chassé l’Irak du Koweït, ils avaient agi en tant que superpuissance incontestée dans un monde devenu unipolaire de fraîche date. La guerre froide s’était terminée ; les alternatives viables étaient rares. Pour la plupart des États en voie de développement, l’accès au commerce, au capital et à la sécurité passait massivement par Washington. La déférence était plus structurelle qu’idéologique – une conformité issue de la nécessité plutôt que de la conviction. Cette configuration a disparu.
Aujourd’hui, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et leurs partenaires en expansion du BRICS (qui incluent désormais l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Indonésie, les EAU et d’autres encore) exercent un poids économique considérable et affirment l’autonomie de leurs politiques étrangères. Ils forgent des institutions et des alignements qui ne tournent plus autour de Washington. Quand les États-Unis déclenchent une action militaire largement perçue comme une agression camouflée sous toute une rhétorique juridique, ces États ne se contentent plus d’objections rituelles, tout en se confortant pourtant aux règles dans la pratique. Ils se couvrent de façon décisive : en diversifiant leurs partenaires commerciaux, en approfondissant les blocs régionaux, en suivant des systèmes de paiement alternatifs et en posant des questions plus pointues, plus insistantes à propos de ceux qui gouvernent réellement, et des véritables intérêts qu’ils servent.
Le cadrage hégémonique des droits humains et des lois internationales comme étant universels – dominant en ce moment unipolaire de l’après-guerre froide – est aujourd’hui largement reconnu dans le Sud mondial comme ayant été appliqué de manière sélective et politiquement contingente. Cette perception, enracinée dans une longue expérience, s’est durcie pour devenir une stratégie active. Le Sud mondial comprend actuellement plus de 85 pour 100 de la population mondiale et plus de 50 pour 100 du PIB mondial en termes de pouvoir d’achat (avec des parts nominales montant vers les 40-45 pour 100). L’expansion du BRICS a accru la capacité de couverture, même si le groupement reste hétérogène. La dé-dollarisation progressive – par le biais de règlements en monnaie locale, d’échanges bilatéraux et d’infrastructures de paiement parallèles – rend la conformité de plus en plus transactionnelle plutôt que déférente. L’Empire devient plus coûteux quand la périphérie peut se rediriger autour de lui.
Les griefs structurels à long terme alimentent le changement. Les estimations portant sur les échanges inégaux depuis 1960 révèlent une valeur chiffrable en milliers de milliards – en cumulant le tout, plus de 150 000 milliards de USD en termes ajustés – qui a été drainée du Sud vers le Nord par le biais de relations commerciales asymétriques. Même si le chiffre précis est contesté, la perception vécue de l’extraction systémique reste politiquement explosive. Des initiatives comme la Belt and Road (les Nouvelles routes de la soie) de la Chine n’ont pas exactement l’air d’infrastructures mais de symboles d’un partenariat libre des contraintes occidentales – bien qu’imparfaites elles aussi.
Le Brésil en État charnière
Poids symbolique et mémoire historique
Dans ce paysage mondial en mutation, le Brésil – et São Paulo en particulier — a une portée symbolique exceptionnelle. Le Brésil occupe une véritable position charnière : il fait face à l’Atlantique et est historiquement lié aux alliances occidentales, tout en restant profondément enraciné dans les traditions de solidarité avec le Sud mondial en tant que membre fondateur du BRICS. Sa propre expérience vécue d’une dictature soutenue par les EU (de 1964 à 1985), les pressions économiques et la résistance populaire confèrent une familiarité intime aux mécanismes de l’intervention impérialiste.
À maintes reprises, sous la présidence de Lula da Silva, le Brésil a affirmé une autonomie diplomatique défiant Washington. L’exemple le plus emblématique reste l’initiative d’échange de combustible nucléaire en 2010, convenue en commun avec la Turquie pour résoudre l’impasse nucléaire iranienne – malgré l’opposition explicite et les menaces de sanctions des EU. Cet épisode préfigurait la volonté brésilienne de donner la priorité à la négociation et au multilatéralisme plutôt qu’à un diktat hégémonique.
La réponse du Brésil à l’actuelle guerre fait ressortir cette continuité. Le 28 février 2026, le ministre des Affaires étrangères (connu comme Itamaraty) sortait une condamnation sévère des attaques américano-israéliennes, exprimait ses graves inquiétudes et déclarait que ces attaques avaient eu lieu « au milieu d’un processus de négociations entre les parties, négociations qui sont la seule voie viable vers la paix ». La déclaration réaffirmait le très long engagement du Brésil envers les lois internationales, les restrictions maximales, la protection civile et la désescalade – des principes qu’il a constamment défendu dans la région et au-delà.
Ce qui rend cette articulation puissante, c’est son origine : non pas d’une capitale européenne ou nord-américaine, mais de la géographie du BRICS et de ses coordonnées dans le Sud mondial. São Paulo, qui accueille la conférence de Masar Badil, émerge donc comme un lieu fort où la mémoire de la souveraineté de l’Amérique latine – forgée dans les feux des coups d’État, des sanctions, des interventions et de la résistance – peut être explicitement liée aux revendications de souveraineté du Moyen-Orient actuellement sous les coups directs d’une agression en Iran. La destruction de l’école des filles à Minab trouve des échos dans le traumatisme des communautés latino-américaines disparues et bombardées ; l’invocation sélective des « règles » par Washington reflète l’hypocrisie dont a été très longtemps victime l’hémisphère sud.
Même puissant, le seul symbolisme ne peut surmonter les contraintes politiques internes.
Les contradiction internes du Brésil
La conférence de Masar Badil ne se déroule pas dans un grand vide. Elle a lieu au Brésil – un vaste pays, diversifié et fracturé politiquement – où le potentiel symbolique se heurte à de dures réalités domestiques.
Le président Lula da Silva défend la cause palestinienne depuis des décennies, depuis ses tout premiers efforts de solidarité jusqu’aux condamnations répétées, de la part de son administration, des actions génocidaires israéliennes à Gaza et à la réaction rapide de son gouvernement, le 28 février 2026, pour dénoncer les frappes américano-israéliennes contre l’Iran comme des violations du droit international qui font capoter la seule voix viable vers la paix : la négociation. Sa politique étrangère reflète cet engagement de très longue date envers la souveraineté, la retenue et les principes anti-impérialistes.
Pourtant Lula ne dispose pas d’une autorité libre de contestation ? Au Congrès, un puissant bloc parlementaire évangélique (« bancada evangélica ») — représentant en gros entre un cinquième et un tiers des députés et sénateurs – exerce une influence significative. Enraciné dans la théologie dispensationaliste qui considère l’État colonial de peuplement d’Israël comme l’accomplissement d’une prophétie biblique et comme une condition préalable aux événements de la fin des temps, ce bloc traduit la conviction religieuse en un soutien politique inconditionnel à Israël. Ses membres ont à maintes reprises critiqué les positions de Lula sur la Palestine et Gaza comme étant antisémites ou erronées, et ils expriment des positions et des menaces d’obstruction quand sa rhétorique conteste les actions d’Israël.
Aggravant encore cette attraction idéologique, il y a les profonds liens matériels entre le Brésil et Israël, particulièrement en ce qui concerne la défense, la sécurité et la technologie. Des firmes israéliennes comme Elbit Systems maintiennent des filiales au Brésil, lesquelles fournissent des équipements de surveillance, des drones, des systèmes d’artillerie et des technologies de sécurité publique adoptées par la police et les institutions militaires brésiliennes – souvent déployées dans les favelas et les zones périphériques sous la bannière de la lutte contre le crime organisé. Ces relations génèrent des groupes ayant des intérêts économiques et institutionnels établis : importateurs d’armes, partenaires dans l’agro-industrie et réseaux d’extrême droite tirant profit de la coopération en cours, sans égard pour les pertes en vies humaines civiles à Gaza ou la récente escalade contre l’Iran. Même si certains accords ont été suspendus au beau milieu de l’indignation suscitée par, l’infrastructure du partenariat subsiste, ce qui crée des contre-pressions qui limitent le degré jusqu’où Lula peut pousser son instinct diplomatique.
Ces forces internes – idéologiques, économiques et politiques – contraignent constamment les sympathies de Lula et tirent la politique brésilienne dans des directions opposées. Telle est la réalité vécue dans le fait de gouverner une nation façonnée par des interventions historiques, où les alignements géopolitiques ne sont plus dictés par une seule puissance hégémonique mais contestés au travers de lignes de faute domestiques et internationales qui se chevauchent. La conférence, à São Paulo, va devoir naviguer sur ce terrain : tirer parti de la position charnière du Brésil et de l’autorité morale de Lula tout en luttant contre les contradictions mêmes qui font qu’un tel positionnement est en même temps possible et précaire.
Masar Badil en tant qu’accélérateur discursif
Une intervention structurelle et non symbolique
La conférence de Masar Badil à São Paulo (du 28 au 31 mars 2026) se situe à l’intersection de ces tensions convergentes. Organisée par le Mouvement palestinien de la voie révolutionnaire alternative, elle fusionne délibérément la mémoire anti-impérialiste de l’Amérique latine – le coup d’État de 1973 au Chili, soutenu par les EU, la dictature militaire au Brésil, en 1964 – avec le discours de la résistance palestinienne, en recadrant les deux comme des chapitres liés en une très longue histoire de domination imposée via la force militaire, la coercition économique, les sanctions et un pouvoir asymétrique.
La conférence fonctionne comme un amplificateur narratif : un espace réservé où les thèmes de la violation de souveraineté, de l’instrumentalisation des sanctions, de l’asymétrie des lois internationales et de la décolonisation convergent en un cadre politique cohérent et partagé. Plutôt que de se confiner à la rhétorique militante – que les médias dominants peuvent aisément caricaturer et rejeter – elle injectera ces analyses dans la discussion élargie du Sud mondial autour de la légalité sélective, de l’inégalité structurelle et de l’hypocrisie hégémonique.
L’offensive américano-israélienne du 28 février 2026 contre l’Iran a surchargé ce rôle. En réponse directe, Masar Badil a lancé un appel urgent « aux plus larges manifestations massives de colère contre l’agression américano-sioniste contre l’Iran », insistant pour que la Journée internationale d’Al-Quds, le 13 mars, devienne « une journée mondiale contre la guerre américano-sioniste contre nos peuples » et positionnant le rassemblement de São Paulo comme un événement clé destiné à « transformer le shatat (exil, diaspora – NdT) d’un espace de solidarité en un espace de confrontation ». La guerre réactive et intensifie les très vieux doutes quant à la cohérence occidentale – des doutes enracinés dans les interventions à Gaza, en Palestine, en Irak et en Amérique latine – fournissant ainsi à la conférence une étude de cas contemporaine, dévastatrice qu’aucune manipulation narrative ne pourrait masquer.
En ce moment, São Paulo émerge comme un pont inhabituellement puissant entre les régions : la mémoire de la souveraineté de l’Amérique latine, meurtrie par les coups d’État venus de l’extérieur, les sanctions et les interventions trouve aujourd’hui, en pleins bombardements contre l’Iran, une résonance directe dans les revendications de souveraineté du Moyen-Orient. Le scepticisme à propos de « l’ordre s’appuyant sur des règles » – déjà répandu – se durcit ici en un cadre politique robuste plutôt qu’en un slogan de passage. La conférence n’y va pas simplement d’un commentaire sur la guerre ; elle accélère la synthèse de l’indignation dispersée en un langage transnational capable de voyager entre les mouvements et de défier la légitimité impérialiste en son cœur même.
De la solidarité à la stratégie
La conférence de Masar Badil accélère une crise de la légitimité américaine qui s’aggrave déjà. En se réunissant au beau milieu d’une guerre active – où les violations de la souveraineté iranienne sont immédiates, visibles et dévastatrices – elle opère pour les organisateurs un glissement décisif : de la solidarité symbolique avec le peuple palestinien et autres cibles de l’agression américano-israélienne vers un projet politique délibéré et organisé.
Ne se contentant désormais plus d’expressions de soutien à la résistance ou de condamnations d’actes isolés, la conférence situe ces événements dans une lutte unifiée autour de la souveraineté, des lois internationales, des régimes de sanctions, de la coercition économique et de l’inégalité des structures de pouvoir qui sous-tendent l’ordre mondial. Elle vise à distiller une indignation dispersée en un langage politique cohérent et transmissible – un langage articulé autour de la souveraineté, de l’asymétrie des sanctions, des deux poids et deux mesures dans le droit international, de la coercition économique et de la décolonisation – qui peut traverser les mouvements, les frontières et les régions avec précision et puissance.
Les organisateurs du Mouvement palestinien de la voie révolutionnaire alternative ont rendu la chose explicite dans leur déclaration du 28 février 2026 répondant à l’opération « Fureur épique » : Ils ont appelé « aux plus larges manifestations massives de colère contre l’agression américano-sioniste contre l’Iran », ont déclaré que la Journée internationale d’Al-Qods du 13 mars 2026 serait « une journée mondiale contre la guerre américano-sioniste contre nos peuples » et ont positionné la conférence de São Paulo comme l’espace clé pour « transformer le shatat d’un espace de solidarité en un espace de confrontation ». Selon un tel cadrage, le rassemblement n’est pas un commentaire – il constitue une intervention et une réponse.
Dans toute l’Amérique latine, la guerre contre l’Iran s’inscrit dans des schémas douloureusement familiers : une force militaire extérieure, une invocation sélective de la légalité, et des contrecoups économiques en cascade. Masar Badil cite ces modèles nommément, en termes qui vont bien au-delà des réseaux palestiniens. La Palestine — et aujourd’hui l’Iran — n’est pas traitée comme un cas spécial ou exceptionnel mais comme une illustration claire et concentrée de la façon dont le pouvoir impérialiste est imposé et maintenu par le biais de structures inégales. En reliant ces violations au propre passé d’interventions, de sanctions et de résistance de l’Amérique latine, la conférence universalise la critique : les mêmes mécanismes qui ciblent Téhéran et Gaza ont longtemps ciblé Caracas, La Havane et Santiago. De la sorte, cela solidifie le scepticisme latent en une stratégie organisée, transformant l’expérience partagée en action collective capable d’éroder le reste de légitimité de la puissance hégémonique.
Un recalibrage du Sud mondial est déjà en route
Des changements diplomatiques, économiques et narratifs
À travers le Sud mondial, l’érosion de la légitimité américaine se manifeste dans des changements diplomatiques, économiques et narratifs très perceptibles, et ces tendances, les frappes du 28 février 2026 les ont intensifiées plutôt qu’initiées.
Diplomatiquement, les gouvernements donnent de plus en plus la priorité à la souveraineté, à la retenue, à un arrangement négocié plutôt qu’à l’approbation du cadre proposé par Washington. La condamnation rapide exprimée par le Brésil a mis l’accent sur les attaques qui ont perturbé les négociations en cours comme seule voie vers la paix ; les syndicats sud-africains ont conspué les frappes comme étant une agression impérialiste teintées de deux poids deux mesures concernant le nucléaire ; le Premier ministre de la Malaisie les a qualifiées de « vile tentative » de sabotage des pourparlers, et a réclamé d’urgence la fin de l’escalade et de l’hypocrisie. La tendance des schémas de vote dans les forums multilatéraux s’éloigne d’un alignement automatique sur les positions des EU ; les organisations régionales sortent des communiqués en termes autonomes ; la médiation s’effectue par des voies non occidentales (ASEAN, Union africaine) ou via l’ONU plutôt que de se rabattre sur les initiatives menées par les EU.
Économiquement, le recalibrage accélère : diversification des fournisseurs, réduction délibérée de l’exposition aux sanctions, déplacement des achats au-delà des fournisseurs occidentaux et expansion des règlements en monnaie locale. Les chocs pétroliers liés à la guerre et les répercussions des sanctions renforcent les stratégies de couverture – les banques centrales accumulent de l’or en tant que réserve neutre (flambée des prix après les grèves), les pilotes du BRICS favorisent des instruments commerciaux non libellés en dollars et les échanges bilatéraux prolifèrent. Ces mesures restent progressives tout en étant néanmoins : chaque transaction érode la dépendance, rendant la coercition plus coûteuse et moins efficace.
Sur le plan narratif, le discours public recadre la guerre comme une question de légalité, de risques d’escalade et de doubles standards flagrants. Les débats médiatiques et Amérique latine, en Afrique et en Asie ramènent à la surface les comparaisons avec Gaza, l’Irak et les interventions latino-américaines – mettant l’accent sur le renforcement sélectif plutôt que sur les règles universelles. Ce contexte remodèle les incitatifs domestiques : les dirigeants évaluent les coûts réputationnels d’un alignement ouvert sur Washington. Les équilibres militaires et certains partenariats sécuritaires persistent, mais la présomption d’une légitimité américaine inhérente s’est fracturée. La coopération devient conditionnelle, négociée et couverte – l’autorité perdure, mais dans un paysage beaucoup plus sceptique et transactionnel.
Pourquoi Masar Badil compte réellement
Ce qui rend la conférence de Masar Badil (du 28 au 31 mars 2026) potentiellement subversive vis-à-vis de l’ordre mondial en place, c’est son cadrage structurel discipliné. Les organisateurs évitent les slogans révolutionnaires ou les appels à la violence – toute rhétorique que les médias et les politiciens occidentaux pourraient aisément caricaturer et marginaliser. Au lieu de cela, ils présentent leurs sujets en termes analytiques : l’essence de la souveraineté, l’application inégale du droit international, la réalité qui est que les sanctions économiques infligent une dévastation comparable à celles des bombes. Ce langage est formidable précisément parce qu’il reflète la science politique, l’érudition juridique et le discours de la politique – le genre de discussion que l’on trouve dans les universités, les commissions d’experts ou les séminaires diplomatiques.
Cette accessibilité lui permet de voyager partout et de s’infiltrer dans les discussions dominantes dans les pays du Sud concernant la mise en place d’un système international plus équitable. Elle fournit un échafaudage intellectuel cohérent car le scepticisme est déjà omniprésent : quand un diplomate sud-africain demande pourquoi certains États possèdent des arsenaux nucléaires alors que d’autres sont confrontés à des frappes préventives quand ils essaient d’y accéder ou qu’un journaliste indonésien se demande pourquoi certaines occupations s’attirent des condamnations alors que d’autres sont tout bonnement ignorées, São Paulo leur fournit des réponses précises, interconnectées. Il transforme l’indignation viscérale et la mémoire historique en discussions rigoureuses. Et ces discussions, soutenues dans le temps, peuvent modifier fondamentalement la façon dont les nations perçoivent et finalement contestent les structures du pouvoir mondial.
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Publié le 2 mars 2026 sur le blog de Rima Najjar
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




