La fuite en Égypte : une opération désespérée, incertaine et ruineuse

On estime qu’au moins 100 000 Palestiniens sont entrés en Égypte par le passage depuis le début de la guerre

 

Hafez Jameel al-Masri en Égypte. (Photo : Jaclynn Ashly)

Hafez Jameel al-Masri. (Photo : Jaclynn Ashly)

Jaclynn Ashly, 29 juin 2024

 

Le 15 octobre 2023, une semaine après le début de l’offensive dévastatrice d’Israël contre la bande de Gaza, Hafez Jameel al-Masri avait regagné son appartement dans la partie ouest de Rafah afin d’y prendre une douche.

« J’ai tourné le robinet de la douche et l’eau m’est tombée sur le corps »,

explique l’homme de 28 ans depuis un appartement du Caire, la capitale égyptienne.

« Tout ce dont je me souviens, après ça, c’est que je me suis retrouvé sous les décombres. Je me suis réveillé alors que j’étais toujours enseveli. »

Ce jour-là, tous les 13 membres de la famille immédiate de Masri ont été tués par la frappe aérienne israélienne. Quatre de ses neveux ont survécu parce qu’ils n’étaient pas dans la maison au moment de l’attaque. Toutefois, l’un d’eux a toujours gardé de très graves blessures dues à l’impact de l’explosion, qui a également touché les maisons voisines.

Quand Masri a été extrait des débris, on l’a informé qu’il était le seul survivant de l’attaque aérienne contre la maison de sa famille.

« Ç’a été un choc énorme »,

explique Masri à The Electronic Intifada.

« Il m’a fallu un mois, en fait, pour digérer et accepter ce qui s’était passé. Mon père et ma mère étaient tout pour moi. Mais maintenant mes parents, mes six frères et sœurs et tous leurs enfants n’existent plus. »

Plus de 37 500 personnes ont été tuées à Gaza depuis le 7 octobre. Bien des observateurs des droits humains disent que l’agression israélienne sans précédent contre Gaza équivaut à un génocide.

Suite à l’impact de la frappe aérienne, Masri avait également subi des blessures à un œil et à la tête et il avait souffert de brûlures sur tout le corps.

Après avoir été soigné, il avait jeté toute son énergie dans l’apport d’aide urgente et la collecte de fonds en vue d’aider les Palestiniens vivant dans de misérables campements de tentes à Rafah et de tenter d’échapper aux incessants bombardements israéliens.

 

Il est temps de rejoindre l’exode

Quelques semaines avant qu’Israël ne lance son invasion meurtrière contre Rafah, en mai, Masri, qui a la nationalité égyptienne, a décidé qu’il était temps de partir.

« J’avais réellement peur des soldats (israéliens) »,

dit Masry.

« J’avais vu des photos du nord quand ils déshabillaient les gens et qu’ils les prenaient en photo. Je ne m’inquiétais pas d’être tué dans une frappe aérienne, mais je ne voulais pas être humilié avant d’être tué. »

Comme les dizaines de milliers d’autres Palestiniens qui ont fui vers l’Égypte à partir de Gaza en empruntant le passage de Rafah, désormais fermé après que les Israéliens s’en sont emparés la mois dernier, Masri vit dans les limbes, survivant grâce à la charité tout en étant condamné à l’incertitude quant à son avenir.

« Maintenant, je suis juste ici au Caire, à attendre de retourner à Gaza ou à attendre la fin du monde, selon ce qui se présentera en premier lieu »,

dit Masri, avec un léger haussement d’épaules.

À moins que les Palestiniens n’aient un passeport pour l’étranger, ou qu’ils ne disposent de connexions internationales avec un pays étranger susceptibles de lancer un appel en leur nom, ou encore qu’ils ne soient approuvés pour un traitement médical en Égypte, la seule autre possibilité de s’échapper via le passage de Rafah consiste à payer des frais exorbitants à Hala Consulting and Tourism, une société égyptienne appartenant à Ibrahim al-Organi, un magnat des affaires qui est également un chef tribal du Sinaï.

 

Le « roi du passage »

Surnommé le « roi du passage » et connu pour ses liens étroits avec le président égyptien Abdulfattah al-Sisi, Organi possède une demi-douzaine de sociétés opérant sous la coordination d’Organi Group, qu’il a fondé en 2010.

Hala, l’une des sociétés du groupe, a monopolisé les services de transfert au passage de Rafah et est devenue la seule issue pour les Palestiniens désireux de fuir la dévastation de Gaza – pour autant qu’ils puissent se présenter avec les milliers de dollars nécessaires pour se procurer une autorisation de sortie.

Avant les attaques israéliennes, Hala réclamait 350 dollars à toute personne qui traversait la frontière entre l’Égypte et Gaza. Aujourd’hui, le prix a été multiplié par 14, et les Palestiniens sont obligés de payer 5 000 dollars par adulte et 2 500 dollars par enfant de moins de 16 ans. En avril, selon certains médias, la société s’est fait 2 millions de dollars par jour sur le dos des Palestiniens qui fuient Gaza.

Maintenant, toutefois, tout mouvement pédestre via le passage de Rafah, également une ligne cruciale pour l’aide humanitaire vers le territoire assiégé, a cessé.

Bien qu’il ait la nationalité égyptienne, Masri a quand même dû payer à Hala les frais de « coordination du voyage » afin d’entrer en Égypte avant la fermeture du passage. Il a également collecté des fonds pour aider ses quatre neveux restants, âgés de 14 à 20 ans, à échapper aux tueries sans discernement à Gaza. Il lui en a coûté un total de 25 000 dollars.

Le garçon de 14 ans, qui avait subi des blessures très graves au cours de la frappe aérienne à Rafah, se trouve aujourd’hui à l’unité des soins intensifs d’un hôpital de Turquie.

Organi et ses sociétés sont

« connectés à un très profond réseau de corruption qui rapporte à tous les niveaux, jusqu’à la tête du gouvernement égyptien [d’al-Sisi] »,

explique Raed Jarrar, un avocat politique palestino-américain qui vit à Washington, D.C.

Les rentrées de Hala, ainsi que celles d’autres sociétés d’Organi, ne sont soumises à aucun contrôle connu, et aucun enregistrement public n’est disponible pour remonter aux endroits où l’argent est dépensé et pour savoir qui en tire profit.

 

« Une situation très pénible »

Tout au long de la guerre, certains Palestiniens ont mis sur pied des campagnes GoFundMe avec leurs contacts internationaux afin de réunir des fonds en vue de fuir. D’autres ont utilisé leurs économies pour payer Hala afin de faire passer leurs êtres chers de l’autre côté de la frontière.

On estime qu’au moins 100 000 Palestiniens sont entrés en Égypte par le passage depuis le début de la guerre, a déclaré Diab al-Lough, l’ambassadeur palestinien en Égypte, dans une interview réalisée par l’agence d’information Reuters.

À leur arrivée en Égypte, le gouvernement accorde aux Palestiniens un permis de résidence valable pour 45 jours seulement, selon un Palestinien de Gaza vivant actuellement au Caire, mais il ferme les yeux sur les dizaines de milliers de Palestiniens déplacés qui dépassent le délai de leur permis.

Laissés sans papiers dans le pays, les Palestiniens de Gaza en ont été réduits à compter sur la charité, à recevoir de l’aide en liquide de l’ambassade palestinienne au Caire et de diverses organisations charitables afin de pouvoir couvrir leurs besoins élémentaires, tels le loyer et la nourriture.

Maisa Mahdy, au centre, avec deux de ses filles dans l'appartement qu'elles louent au Caire

Maisa Mahdy, au centre, avec deux de ses filles dans l’appartement qu’elles louent au Caire. (Photo : Jaclynn Ashly)

 

Le gouvernement égyptien considère les Palestiniens déplacés comme des « invités ». Leur statut de sans papiers signifie qu’ils se voient refuser la plupart des opportunités d’emploi ; ils ne peuvent ouvrir de comptes bancaires, ni inscrire leurs enfants à l’école, ni ouvrir un commerce, ni accéder à l’assurance santé.

« Leur situation en Égypte est tout à fait pénible »,

a expliqué Sammy Nabulsi, un avocat palestino-américain qui a aidé des centaines de Palestiniens de citoyenneté américaine et leurs proches à quitter Gaza depuis le début de la guerre.

« Ce sont des gens qui ont été déplacés à de nombreuses reprises du seul endroit qu’ils ont jamais connu. Leurs maisons et leurs biens ont été détruits, ils ont faim, ils n’ont pas d’argent ou ne peuvent y accéder. Ils n’ont pas accès à un emploi rémunérateur, ni à un logement, ni aux soins de santé. »

« Oui, ils peuvent être plus en sécurité en Égypte, mais ils sont essentiellement condamnés à une vie de sans-logis, de faim et de désespoir »,

poursuit Nabulsi.

« C’est le pire scénario, pour eux, hormis ce qu’ils ont vécu à Gaza. »

 

Une solution politique

L’ambassade de Palestine au Caire a insisté auprès du gouvernement égyptien pour qu’il octroie aux Gazaouis des permis de séjour temporaires jusqu’à la fin de la guerre afin d’alléger leurs conditions de vie, mais en vain.

« Il faut qu’il y ait une solution politique en vue de créer des voies d’immigration temporaire et légale pour que ces personnes puissent obtenir l’un ou l’autre statut juridique »,

explique Nabulsi.

« Il faut qu’on puisse satisfaire à leurs besoins ; ils ont besoin d’enseignement pour leurs enfants et pour l’emploi, ainsi que d’un accès aux soins de santé, au logement, à la nourriture. »

« C’est nécessaire parce que je ne vois pas un monde dans lequel toutes les infrastructures détruites à Gaza pourraient être reconstruites et rétablies à Gaza même au bout des dix prochaines années », ajoute-t-il.

Certains Palestiniens qui sont partis, toutefois, disent qu’ils sont terrifiés par la possibilité qu’Israël leur interdise de jamais retourner à Gaza, en se souvenant de ce qui est arrivé à leurs ancêtres en 1948, durant la Nakba, ou « catastrophe », quand de 750 000 à 850 000 Palestiniens avaient été chassés ou s’étaient enfuis de leurs terres et foyers lors de la création de l’État israélien.

Ces Palestiniens, de même que ceux déplacés en 1967, quand Israël avait occupé la Cisjordanie et la bande de Gaza, n’avaient jamais été autorisés à y retourner ; ils étaient devenus des réfugiés permanents et avaient transmis ce statut à leurs descendants.

« C’est pourquoi il est impératif que toute solution humanitaire à ceci soit une solution accompagnée d’un soulagement temporaire et d’un statut pour les Palestiniens déplacés en Égypte et dans d’autres pays, mais elle doit être associée à un droit au retour »,

poursuit Nabulsi.

« Et Israël doit être tenu pour responsable de tout cela. »

« Au vu de l’urgence de la situation, nous devons être sûrs que ces personnes seront nourries et logées et que leurs enfants se verront accorder un tant soit peu de normalité dans leurs existences. »

 

« Nous nous sentons plus mal »

Maisa Mahdy a quitté Gaza pour l’Égypte le 30 janvier avec ses cinq enfants, dont un en chaise roulante, ainsi qu’avec son neveu, handicapé physique et mental, resté orphelin. Mais, aujourd’hui, Maisa Mahdy dit qu’elle regrette d’avoir quitté Gaza.

« C’était un choix très difficile à effectuer »,

raconte la femme de 55 ans, assise sur une couchette dans l’appartement qu’elle loue au Caire.

« Notre âme et notre identité tout entières sont connectées à la terre de Gaza. Mais, à la fin, j’ai décidé de m’en aller parce que je savais que les Israéliens étaient en route vers Rafah et comment aurais-je pu m’encourir loin des soldats tout en m’occupant de deux personnes handicapées ? »

« Je pensais à l’époque que quitter Gaza serait moins douloureux que de continuer de subir toute cette mort et toute cette destruction ici »,

explique Maisa Mahdy à The Electronic Intifada, alors que les larmes commencent à lui couler autour des yeux.

« Mais nous nous sentons plus mal encore maintenant que nous ne l’étions à Gaza. »

Maisa Mahdy a emprunté auprès de proches et d’amis pour rassembler les 35 000 dollars nécessaires pour payer à Hala les permis de sortie. La famille, toutefois, n’a pas été en mesure de réunir assez d’argent pour le mari de Maisa, qui est donc toujours à Rafah. Enseignant à Gaza, il était le seul gagne-pain de la famille. Du fait que les banques ont été bombardées et que la plupart ont été mises hors service, son mari n’a pas été à même d’envoyer de l’argent à Maisa.

Elle et sa famille sont désormais totalement dépendantes de la charité, pour survivre – une condition que beaucoup partagent, sinon la plupart des Palestiniens qui ont fui vers l’Égypte.

« Nous n’avions pas peur à Gaza parce que nous n’avions que deux options : survivre ou mourir »,

dit Maisa Mahdy.

« Mais, en Égypte, nous vivons comme en suspension, sans savoir ce qui va se passer aujourd’hui ou demain. Sans savoir si nous allons devenir des sans-abri ici ou si Israël nous permettra un jour de retourner dans notre maison. »

« Au moins, à Gaza, nous serions tués en compagnie de nos proches »,

dit Maisa Mahdy qui, ces huit derniers mois, a perdu 10 proches parents, dont deux de ses frères.

« Mais, en Égypte, nous devons attendre les informations pour savoir quels sont ceux, parmi les personnes qui nous sont chères ou nos amis, qui sont tués chaque jour. »

Soudain, les émotions de Maisa la submergent et elle se met à sangloter.

« Je ne pleure pas parce que je suis faible »,

dit-elle.

« Mais je pleure tout simplement parce que toutes ces personnes qui sont mortes me manquent. »

 

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Jaclynn Ashly est une journaliste multimédia free-lance qui a travaillé en Cisjordanie occupée pendant des années.

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Publié le 29 juin 2024 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

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