Handala, de Naji al-Ali : la résistance palestinienne et la collusion britannique
En apparaissant dans l’imagerie de la résistance palestinienne et de la solidarité internationale, Handala, l’enfant personnage de cartoon, est devenu un symbole de détermination et d’anti-impérialisme.

Naji al-Ali’s Handala
Louis Brehony RevolutionaryCommunist.org 16 septembre 2024 La vie et la mort du créateur de Handala, Naji al-Ali, résume le combat révolutionnaire au cœur même du mouvement de libération palestinien. Abattu par balle en plein jour, dans une rue de Londres, le 22 juillet 1987 et déclaré mort le 29 août, le sort d’al-Ali a dénoncé le rôle joué par l’impérialisme britannique dans la colonisation de la Palestine. En ces temps de collaboration britannique manifeste avec le génocide sioniste et la réduction au silence des voix propalestiniennes par l’establishment politique sous la conduite du Labour Party, Naji al-Ali et Handala continuent de représenter une culture politique révolutionnaire et fidèle à ses principes.
Dessinée le 4 juillet 1987, l’une des dernières caricatures de la carrière prolifique d’al-Ali est celle d’un membre boursouflé et armé de la bourgeoisie arabe, dépeint alors qu’il colle une affiche de Handala « recherché, mort ou vif » et qui se rend compte alors qu’il est entouré d’une armée de gosses identiques. Al-Ali était on ne peut plus conscient que sa vie était en danger. Alors que l’écrivain palestinien et dirigeant du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) Ghassan Kanafani avait été directement assassiné par le gouvernement sioniste de Golda Meir en 1972, l’assassinat d’al-Ali avait été commis par une combinaison de sionistes accompagnés de collaborateurs arabes et palestiniens. (1) La police britannique n’avait pas fait grand-chose pour enquêter sur l’assassinat d’al-Ali, bien qu’elle eût découvert le pistolet et qu’elle eût créé un portrait robot du suspect à partir de déclarations de témoins. Certaines des personnes interrogées par la suite travaillaient en même temps pour l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et pour l’agence sioniste du Mossad. Le dossier a été rouvert en 2017 mais est resté en souffrance depuis.
Expulsion et résistance artistique
À l’instar de son mentor et camarade Ghassan Kanafani, Naji al-Ali fut assassiné par les forces réactionnaires qu’il avait affrontées durant toute son existence. Son village d’al-Shajara, dans le nord de la Palestine, avait fait l’objet d’un nettoyage ethnique, ou déplacement massif de Palestiniens, au cours de la Nakba sioniste, en 1948. Bien qu’il y eût eu résistance, le village fut complètement dépeuplé quand les paramilitaires de la Haganah et de Golani firent sauter les maisons et massacrèrent les civils. Le 6 mai 1948, al-Ali, qui avait tout juste 10 ans, faisait partie des 890 personnes forcées de fuir et de se retrouver dans des conditions de pauvreté extrême dans le camp de réfugiés d’Ain al-Hilweh, dans le sud du Liban.
Al-Ali racontait qu’il avait été impliqué dans des manifestations dès son plus jeune âge, qu’il avait marché pour le droit au retour et pour réclamer des provisions et les droits du travail pour les réfugiés. Les limites de la condition de réfugié au Liban étaient aussi claires dans les années 1950 qu’elles ne le sont aujourd’hui : le réfugié pouvait étudier la mécanique et l’électricité, mais il lui était interdit de travailler dans ces domaines, et il ne lui restait plus qu’à devenir cueilleur de fruits à bas salaire. Al-Ali allait admettre plus tard son « parti-pris de classe » et il allait toujours placer les pauvres au centre de sa pensée politique. Tout en affirmant que sa « boussole était toujours dirigée vers la Palestine », il voyait bien que cela signifiait d’être du côté de « la juste cause » où qu’elle apparût, de rallier au cours de cette période les manifestations en guise de solidarité avec les mouvements révolutionnaires internationaux en Égypte, en Afrique du Sud et au Vietnam. (2) Il avait rejoint le Mouvement nationaliste arabe (MNA), précurseur du FPLP et avait subi des arrestations et des incarcérations à tous moments en compagnie d’autres activistes.
Dans sa jeunesse, al-Ali avait découvert le pouvoir de ses talents artistiques :
« Je dessinais sur les murs, en me basant sur la cause ainsi que sur les causes qui avaient du contenu politique. Je n’avais pas le temps de travailler de façon humoristique. Ou disons plutôt que la pression des émotions du peuple était telle qu’il n’y avait pas de place pour des plaisanteries adressées au lecteur, par exemple. C’est le contraire qui était vrai et mon dessin était très sombre, brutal et sec, à un niveau destiné aux gens qui boivent leur café matinal… pour les secouer ou pour exprimer l’horreur du camp. » (3)
Al-Ali a crédité Kanafani d’avoir été « la première personne qui m’avait encouragé ». (4) Travaillant comme journaliste au Liban, Kanafani visitait fréquemment les camps de réfugiés et analysait leur potentiel révolutionnaire. Lors d’une de ces visites, en 1961, il était tombé sur un jeune artiste débraillé qui exposait des peintures politiques sous les toits en zinc d’Ain al-Hilweh, et il avait ramené quatre de ces œuvres d’art à Beyrouth. Al-Ali avait été surpris de voir ses peintures publiées quelques jours plus tard dans le journal du MNA, al-Hurriyya (Liberté). Elles étaient accompagnées d’un article intitulé « En attendant que nous arrivions », dans lequel Kanafani décrivait les « lignes austères » des dessins d’al-Ali, aux « couleurs terrifiantes et dures », exprimant la vivacité du Palestinien « qui enrage à l’intérieur de sa poitrine ».
Ce désir brûlant de contribuer par son talent à la cause arabe palestinienne et anticoloniale poussa al-Ali à travailler pour des journaux progressistes au Koweït et au Liban. Cantonné à l’hebdo koweïtien du MNA, al-Tali’a (L’avant-garde) dès 1963, il a décrit son rôle en tant que « rédacteur en chef, concepteur, artiste et nettoyeur des bureaux, le tout simultanément ». (5) À l’origine, son intention avait été de mettre de l’argent de côté afin de poursuivre des études artistiques en Italie, mais l’artiste avait décidé de donner la priorité à son travail politique : « J’avais reporté mes ambitions personnelles d’auto-expression et dit que, lorsque notre pays nous serait rendu, si j’étais toujours en vie, j’aurais fait des progrès. » (6) Dans sa brève carrière, al-Ali s’était engagé dans cette mission, produisant plus de 40 000 cartoons et illustrations – au rythme de plus de quatre par jour. Il dépeignait le réalisme brutal des camps et alliait sa critique des personnalités sionistes et autres Arabes pro-impérialistes à l’imagerie socialiste. À une époque où la lutte armée s’intensifiait, bien des exemples de son œuvre montrent le fusil AK-47 comme le moyen de nourrir les affamés et de libérer le pays.
Handala et le mouvement palestinien
Pour bien des gens dans la région, la défaite en juin 1967 des forces égyptiennes sous la direction de Nasser par un État sioniste mieux préparé et bien armé constitua une véritable prise de conscience. Lors de cette Naksa (revers), la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem furent directement colonisées, en même temps que de larges pans de la Syrie, du Liban et du Sinaï égyptien, forçant ainsi un nouveau déplacement massif de Palestiniens. La résistance armée palestinienne gagna en force, dans cette période, et al-Ali s’empressa de retourner à Beyrouth – surnommée la « Hanoï arabe ». Contribuant au développement de la conscience des masses palestiniennes, il créa Handala, un petit réfugié qui allait apparaître dans des centaines de ses dessins au cours des années à venir. Il expliquait :
« Il avait l’âge que j’avais quand j’avais quitté la Palestine et, dans un sens, j’ai cet âge aujourd’hui et je sens que je puis me rappeler et ressentir chaque buisson, chaque pierre, chaque maison et chaque arbre que j’ai croisés quand j’étais enfant en Palestine. »
Cheveux hérissés et vêtu de haillons, tournant le dos au monde, Handala était l’enfant témoin de l’oppression, faisant résolument face aux horreurs de la répression coloniale. Dans les cartoons d’al-Ali, Handala voyait les soldats sionistes dresser les murs des colonies afin de masquer la porte des « pourparlers de paix », des filles réfugiées clouées sur la croix, des travailleurs en haillons pousser des boulets de canon de Sisyphe jusqu’au sommet d’une colline et des bombes américaines détruire l’Iran et l’Irak durant la guerre de 1980-1988. Handala participait aux jets de pierres contre l’occupation sioniste et affirmait à la veille de l’intifada de 1987 que « ce qui a été pris de force ne peut être repris que par la force ».
Ces caricatures contenaient des critiques acerbes à l’égard des dirigeants arabes, dépeints comme des hommes gloutons et costumés passant leur vie dans des conférences et se retrouvant dans les poches de l’impérialisme. Au cours du processus de « paix » avorté de Camp David, en 1978, un paysan nu-pied menace ces bourgeois, qui sont perçus ailleurs comme berçant un bébé hurlant dans un baril de pétrole en train de déborder. Al-Ali critiquait la collaboration palestinienne avec l’impérialisme et il avait prédit l’autoritarisme de l’Autorité palestinienne de Yasir (Yasser) Arafat après Oslo, dans les termes « Yasir, Yasir, yes sir ». En juin 1987, al-Ali recevait un coup de fil d’un important personnage de l’OLP, qui lui disait : « Il va vous falloir corriger vos habitudes. »
Le dessinateur subit des attaques constantes de la part des régimes collaborationnistes. Il fut arrêté par l’occupation lors de l’invasion israélienne du Liban, en 1982, et, en 1985, il fut expulsé du Koweït pour se retrouver dans les bureaux londoniens du journal al-Qabas. Bien que cela signifiât un danger constant et qu’il dût déplacer sa famille d’un pays à l’autre, Wedad, la femme d’al-Ali, affirme que « jamais, en aucune façon, il n’a fait de compromis à propos de sa position ».
L’impérialisme britannique n’a nul intérêt à révéler la vérité à propos de celui qui a abattu Naji al-Ali et aucune enquête sérieuse n’a jamais eu lieu, autour de cet assassinat. Pourtant, son héritage s’est maintenu dans l’art, dans la résistance et dans l’opposition aux processus de paix bidon de tous ceux qui cherchent à réduire la cause palestinienne au silence. Alors qu’aujourd’hui les enfants de Gaza sont confrontés au poids des crimes de guerre sionistes, l’exemple inébranlable de Handala ne cesse de perdurer.
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Louis Brehony est musicien, activiste, chercheur et enseignant. Il est l’auteur du livre « Palestinian Music in Exile: Voices of Resistance » (Musique palestinienne en exil : les voix de la résistance) (2023). Il est également éditeur de « Ghassan Kanafani: Selected Political Writings » (GK : Choix d’écrits politiques) (2024) et directeur du film primé « Kofia: A Revolution Through Music » (Kofia, une révolution par la musique) (2021). Il écrit régulièrement sur la Palestine et sur la culture politique et se produit sur scène au niveau international comme joueur de bouzouki et guitariste.
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Notes
(1)-Fadle al-Nakib dans Ghassan Kanafani, al-Dirasat al-Siyasiyya, 2015, p. 25.
(2)-Interview de Radwa Ashour, 1984.
(3)-Interview par Kuwait TV.
(4)-Ashour, op cit.
(5)-Kasim Abid, An Artist with a Vision [Film – Un artiste avec une vision], 1999.
(6)-Ashour.
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Traduction : Jean-Marie Flémal pour Charleroi Pour La Palestine .




