La terre est tout

« C’est un sentiment qui passe entre vous et les plantes et la terre. Vous ne pouvez retrouver ce sentiment nulle part ailleurs. La terre est tout. »

 

« C'est un sentiment qui passe entre vous et les plantes et la terre. Vous ne pouvez retrouver ce sentiment nulle part ailleurs. La terre est tout. »

Muna Taneeb au travail sur ses terres en juillet 2025. (Photo : Synne Bjerkestrand)

Synne Bjerkestrand , 3 février 2026


Fayez Taneeb, 65 ans, et Muna, 63,
(*) dirigent leur ferme familiale à Tulkarem depuis plus de trente ans.

Employant entre sept et dix personnes selon les saisons, le couple cultive du zaatar, de la laitue, des épinards, des raisins et divers autres fruits et légumes sur les 32 000 mètres carrés (3,2 hectares) qui constituent la ferme Hakoritna.

Ou, du moins, cultivait…

Une année après que les troupes israéliennes ont envahi les villes de Tulkarem, Tubas et Jénine, dans le nord de la Cisjordanie occupée, déplaçant de force quelque 40 000 personnes, des dizaines de milliers d’habitants du nord de la Cisjordanie sont toujours sans foyer et nombreux sont ceux qui ont perdu leurs moyens de subsistance.

Les plus exposés au danger suite à l’insatiable appétit de terre d’Israël sont les fermiers et les éleveurs de bétail. Quelque 115 000 ménages sur un total de 700 000 en Cisjordanie s’appuient sur l’agriculture pour leur subsistance. Parmi ceux-ci, 90 pour 100, c’est-à-dire quelque 100 000 ménages, ont vu leur capacité de vivre du produit de leurs terres fortement réduite ces dernières années, et ce, à la suite des conflits, de la violence ou de l’augmentation du coût de la vie.

Selon l’ONU, 72 000 familles de cultivateurs et d’éleveurs, autrement dit près de deux tiers de tous les ménages d’agriculteurs, ont désormais besoin d’assistance pour stabiliser leur subsistance, protéger leurs biens de production et empêcher que se poursuive la détérioration de leur sécurité alimentaire.

La ferme Hakoritna en Cisjordanie appartient à la famille Taneeb depuis les années 1920 et la terre a été transmise d’une génération à l’autre.

« Si vous voulez que ma femme meure, empêchez-la d’aller à la ferme pendant trois jours. La ferme est tout : notre futur, notre vie », disait Fayez Taneeb à The Electronic Intifada en juillet dernier.

Un mois plus tard, en août, l’armée israélienne adressait à la famille une ordonnance de démolition de toutes les infrastructures de leur ferme.

 

L’encerclement de la ferme

L’économie de Tulkarem repose sur l’agriculture. La région était célèbre jadis pour l’abondance de son eau mais, ces dernières années, les colonies israéliennes ont volé à la fois la terre et l’eau de la région qui, depuis, souffre de pénuries d’eau.

Le mur de séparation israélien a été construit juste à proximité de la ferme Hakoritna et il l’entoure sur trois côtés. Les parois de béton surplombent les champs verts de zaatar, de laitue, d’épinards et de raisin et, juste derrière, il y a un haut mât avec des caméras – les Palestiniens des environs sont toujours surveillés.

Le mur a été prétendument construit pour diviser les zones occupées par les sionistes en 1948 des zones occupées en 1967. Mais, dès le début, il avait été prévu pour faire des allers et retours en Cisjordanie lorsque sa construction avait débuté en 2002.

En 2003, la Cour internationale de Justice avait décidé que le mur « était contraire au droit international » et ordonnait à Israël de mettre un terme à sa construction et de payer des dommages et intérêts. Elle avait également ordonné à d’autres pays de faire en sorte qu’Israël se conforme aux lois.

Non seulement Israël est allé de l’avant avec son mur sans (grandes) protestations de la soi-disant communauté internationale, mais il s’est également lancé dans la construction d’une version additionnelle, plus imposante du mur qui divisera complètement toute la région du nord au sud.

Pour les Taneeb, l’impunité dont jouit Israël a signifié que la famille a perdu la moitié de ses terres pendant la construction du mur ainsi que tout sentiment de sécurité une fois les travaux achevés, avec les soldats postés dans les tours de garde et qui surveillent étroitement le travail à la ferme et, occasionnellement, tirent sur les fermiers.

Depuis la parution de l’ordonnance de démolition en août 2025, la famille s’est arrangée pour continuer de travailler sa terre. Mais cela se passe sous une surveillance très étroite.

« Nous travaillons toujours à la ferme, mais très fréquemment, tous les dix jours ou toutes les semaines, l’armée vient à la ferme et se promène dans toute la zone », a expliqué Oday, le fils aîné de 35 ans, à The Electronic Intifada. « Ou alors, un drone nous survole alors que nous travaillons. Ils sont toujours présents parmi nous. »

La famille a sollicité des conseils juridiques et un sursis à la démolition via le système judiciaire israélien. Mais Oday ne se fait guère d’illusions.

« Bien sûr, d’autres personnes ont connu antérieurement des expériences similaires à la nôtre et, malheureusement, pour finir, l’armée est venue sans avertissement préalable. C’est ce qui nous effraie pour l’instant.»

 

Pollution et violence

Tôt ce matin de juillet dernier, des bruits assourdissants sont venus des huit usines dont les cheminées surplombent la ferme.

En 1983, en raison de leur pollution, Israël a déménagé un grand nombre d’usines vers les territoires occupés en 1967. Les usines situées à proximité de la ferme Hakoritna produisent des pesticides et des fertilisants et la pollution qu’elles provoquent est nocive, et pas que pour l’environnement : d’après les chiffres des ONG environnementales palestiniennes, il y a eu une augmentation de 20 pour 100 chez les habitants palestiniens des alentours des maladies relatives à la pollution, tel le cancer.

La violence de l’occupation se manifeste aussi via la restriction des déplacements. La Méditerranée n’est distante que de dix kilomètres, un court trajet en voiture. Dans ses trente-cinq années de vie, Oday ne l’a vue qu’une seule fois.

« Un ami et moi avions escaladé le mur, il y a bien des années, et nous avions couru vers la mer. Ce ne serait plus possible aujourd’hui », a déclaré Oday, en montrant le mur de béton.

 

« C'est un sentiment qui passe entre vous et les plantes et la terre. Vous ne pouvez retrouver ce sentiment nulle part ailleurs. La terre est tout. »

Les cheminées des usines israéliennes crachent leurs fumées le long du mur de séparation israélien à proximité de la ferme Hakoritna. (Photo : Synne Bjerkestrand)

 

 

Depuis octobre 2023, et depuis plus de deux ans de génocide à Gaza, les fermiers palestiniens de Cisjordanie ont été attaqués, intimidés et menacés quotidiennement. Selon l’ONU, il y a eu plus de 1 770 attaques de colons contre les Palestiniens et leurs propriétés en 2025, soit une moyenne de cinq attaques par jour.

Au cours de la saison de la cueillette des olives, en octobre, les fermiers palestiniens ont été confrontés à un niveau exponentiel d’agressions de la part des colons. Cent vingt-six attaques ont été répertoriées dans 70 villes et villages et plus de 4 000 oliviers, dont des arbres plantés récemment, ont été vandalisés.

D’après l’ONU, jusqu’à 100 000 familles dépendent de la récolte des olives pour leur subsistance et il s’agit d’une partie cruciale de l’économie de nombreuses communautés palestiniennes.

La violence des colons et la mise en place des colonies se poursuivent de pair. L’an dernier, l’expansion du peuplement a atteint ses niveaux les plus élevés depuis 2017 : Israël a approuvé 19 nouveaux avant-postes.

En 2024, l’occupation israélienne a confisqué illégalement 23,7 kilomètres carrés (2 370 hectares) de terres palestiniennes en Cisjordanie.

 

Une école de la lutte

Assis à l’extérieur de sa maison, en juillet, Fayez Taneeb organisait le dernier chargement de raisins verts de la journée. Il avait dit qu’il aimerait écrire sur sa vie, mais qu’il n’avait pas le temps.

« Les histoires et les problèmes qui nous tombent dessus sont si nombreux. Ce qui nous arrive, c’est comme une école – une école de la vie, de la lutte, de la détermination, ou sur la façon dont on peut vivre et résister », avait-il dit.

Il plaide pour la Palestine depuis qu’il est jeune, il a voyagé autour du monde pour parler de la cause palestinienne. Il a pris la parole devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève et a travaillé comme coordinateur de l’Union des fermiers palestiniens.

« Ma femme est la force motrice derrière la ferme, elle travaille chaque jour qui passe et nous donne la force de continuer », avait dit Fayez.

Le fait d’être empêchée par intermittence d’accéder à sa ferme afflige la famille depuis des années et quand Fayez a discuté avec The Electronic Intifada en juillet, ils venaient tout juste de sortir d’une interdiction de plusieurs mois.

En juin, on leur avait permis de retourner au travail, mais les destructions avaient été dévastatrices : Les soldats israéliens avaient ruiné la plupart des plantes et on avait permis aux cochons de chercher leur nourriture dans les champs.

Les rencontres avec les soldats sont pour ainsi dire quotidiennes et cela laisse des traces.

« Vous êtes en face d’eux, puis vous rentrez chez vous pour retrouver vos enfants. Comment peut-on changer rapidement son état d’esprit et retrouver ses enfants, jouer et rire avec eux quand, un instant à peine plus tôt, on était aux prises avec un soldat et qu’en même temps on voyait un ami occupé à perdre son sang ? On vit dans la peau de plusieurs personnages », avait dit Fayez.

Le plus jeune fils, Amer, 23 ans, avait dit qu’il aimait travailler la terre et qu’il n’envisagerait jamais de faire autre chose.

 

La terre est tout

L’ami d’Amer, Islam Abu Zant, 23 ans, a été tué le premier vendredi après le 7 octobre 2023, lors d’une manifestation à proximité du mur, à Tulkarem.

Habituellement, avait-il, les troupes occupantes se servaient de gaz lacrymogène pour disperser les manifestations. Cette fois-là, cela avait été différent.

« Quand les militaires sont venus, ils se sont mis à tirer à balles réelles. Ce jour-là, en deux heures à peine, sept personnes ont été tuées. L’une d’elles était mon ami. »

Puis il y a Gaza et le génocide qu’Israël a été autorisé d’y perpétrer.

« La mort que nous avons commencé à voir nous a fait mourir de l’intérieur », a déclaré Amer. « Où est le monde ? Ce n’est pas normal. Cela fait que les gens meurent de l’intérieur. On ne peut rien éprouver. Vous devez mourir si vous continuez d’éprouver des sentiments. »

Fayez n’avait pas l’intention de reprendre la ferme quand son père est décédé dans les années 1980. Mais cela avait vite changé quand les troupes israéliennes s’étaient mises à venir sur leurs terres.

Les soldats se sont mis à venir chaque jour à la ferme pour faire du sport, 100 à 150 soldats. Je ne voulais pas être fermier, mais mes amis m’ont dit qu’il fallait que j’y aille parce qu’ils étaient là et qu’ils voulaient prendre la terre », avait-il dit.

Au fils des années, Fayez s’était de plus en plus attaché à sa ferme et à la terre. Aujourd’hui, il ne supporte pas d’en être éloigné. Si l’ordonnance de démolition est appliquée, lui et sa famille ne perdront pas seulement leur gagne-pain mais également le sentiment que cela confère d’être à la ferme à travailler la terre.

« C’est un sentiment qui passe entre vous et les plantes et la terre.
Vous ne pouvez retrouver ce sentiment nulle part ailleurs.
La terre est tout. »

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Synne Bjerkestrand est une journaliste indépendante qui vit en Jordanie.

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Publié le 3 février 2026 sur The Electronic Intifada

Traduction : Jean-Marie Flémal pour Charleroi Pour La Palestine .

(*) La Plateforme Charleroi-Palestine avait rencontré  Fayez et Mona Taneeb en 2010 et 2011

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