Vers une charte révolutionnaire pour une libération totale
« Le temps est venu de cesser de privilégier l’approbation occidentale, de cesser de promouvoir des cadres de conciliation et de cesser de traiter la stratégie de la résistance comme étant obsolète. Au lieu de cela, nous devons nous allier aux masses dans leur combat inébranlable pour la libération. »
Traduction d’une déclaration de leaders d’opinion palestiniens et arabes, parmi lesquels Ghassan Abu Sittah, Sobhi Sobhi, Wissam Al-Faqaawi, Salah Hammouri et d’autres.

Photographie de slogans de la Première Intifada peints à la bombe, Ramallah, 1987 – Collection Nahla Qourah – Archives numériques du Musée palestinien.
Al Akhbar, 10 mars 2026
Alors que, dans l’hémisphère sud, les mouvements de libération forgeaient leur nouveau langage politique reflétant la perspective des peuples colonisés, Amílcar Cabral fut l’un parmi plusieurs dirigeants à avoir identifié le rôle des intellectuels et de l’élite diplômée en tant que vulnérabilité critique au cœur même des révolutions populaires.
La mise en garde de Cabral refait brusquement surface dans le contexte palestinien et arabe, après un génocide brutal et sans précédent accueilli par le silence général et la trahison totale du public, ainsi qu’avec la complicité de nombreux régimes arabes et musulmans. Une tendance dominante chez les intellectuels devenus « fonctionnaires » a échangé les tranchées de la résistance contre les salons du libéralisme et du néolibéralisme, préférant se retirer du combat organique des masses pour favoriser la costumade académique émanant de l’intérieur du noyau colonial.
Les intellectuels arabes, et surtout les intellectuels palestiniens, ne peuvent remplir leur rôle national historique que via un alignement organique avec les masses, lesquelles constituent le tout premier incubateur de la véritable résistance en même temps que son horizon ultime. Les intellectuels doivent consacrer leurs efforts à aider à organiser et canaliser l’immense énergie potentielle et les gigantesques réserves morales des masses, dont les démonstrations de fermeté et de sacrifice au cours des récentes guerres d’extermination ont rarement été égalées dans l’histoire contemporaine.
Certains intellectuels ont cherché à promouvoir des approches favorables à l’Occident tout en normalisant des cadres conciliants et défaitistes. Ils introduisent des termes comme « réglementation des armes » – plutôt que de recourir au terme adéquat, « désarmement » – afin de dépouiller la lutte armée de son caractère libérateur et de la reformuler en tant que question de procédure ou de sécurité.
Ceci fait écho au discours du « chaos sécuritaire » de l’Autorité d’Oslo, qui considérait comme une menace toute arme détenue en dehors du contrôle impérialiste ou sioniste. Les armes étaient transférées du domaine de la résistance populaire vers la mainmise des institutions bureaucratiques liées par des obligations internationales. Effectivement, cela domestique les armes et neutralise leur rôle dans la résistance, et c’est précisément ce qui s’est passé auparavant sous des conditions de reddition.
Cela s’inscrit dans une stratégie plus vaste. Les gens qui soutiennent la « réglementation des armes » s’abstiennent invariablement d’aborder le moindre cadre stratégique complet pour la résistance. La solidarité mondiale est brandie comme une alternative à la lutte sur le terrain ; la résistance est déclarée morte ; et les Palestiniens sont relégués à l’état de victimes passives attendant un réveil mondial promis depuis des décennies mais qui ne s’est jamais matérialisé. Elle représente une inversion de la réalité : La résistance sur le terrain est la toute première force et la solidarité suit dans son sillage. Remplacer la résistance par la solidarité sape l’action populaire et méprise le bain de sang d’innombrables sacrifices.
Au fond, cette tendance s’aligne sur des systèmes de dépendance et des cadres libéraux qui cherchent à confiner la résistance palestinienne et arabe dans des modes estimés acceptables aux yeux de l’Occident et de l’entité sioniste. Elle resitue la lutte comme une question de droits humains qu’il convient de régler via des négociations et elle reformule le désarmement et la reddition comme des positions intellectuelles sous le prétexte de « réglementation des armes ». De tels discours exploitent les crises humanitaires tout en promouvant la liquidation politique et en absolvant les élites culturelles d’avoir affronté la nature structurelle de l’oppression coloniale.
Depuis des décennies, certains régimes arabes taxent la résistance palestinienne de « terrorisme ». Aujourd’hui, il s’avère que certains intellectuels réitèrent cette position, utilisant la souffrance de Gaza pour prétendre que le conflit historique est terminé et que les Palestiniens doivent accepter la défaite. Le respect du sang versé requiert que nous restions fidèles au projet national et que nous mettions tout en œuvre pour consolider la fermeté populaire, plutôt que l’abandonner. Le colonialisme de peuplement sioniste continue de poursuivre une stratégie de la solution finale, misant sur l’épuisement de la résistance et du soutien de la part des masses. Promouvoir de telles thèses défaitistes renforce idéologiquement cette stratégie au moment même où nous avons besoin d’une fermeté maximale sur le plan politique et culturel.
Des publications, conférences et textes récents n’ont pas saisi la nature génocidaire et colonialiste de l’entité sioniste ni ses liens avec les régimes arabes. Des termes clés sont utilisés à mauvais escient, ce qui produit un discours superficiel et trompeur. Ces voix théorisent une « ère nouvelle », laquelle est une construction idéologique imposée, destinée à remodeler les aspirations nationales au service des puissances dominantes et mettant en lumière la connexion étroite entre le déclin culturel et l’échec politique.
Cette pensée du « jour d’après » s’appuie sur la distorsion de concepts d’une profonde signification existentielle et les réduit à des contextes artificiels et creux. La décomposition politique engendre inévitablement un déclin intellectuel et culturel, un modèle familier dans les mouvements de libération de l’hémisphère sud. Des études comparatives du colonialisme et du génocide sont déformées pour servir d’agendas hostiles à la résistance, ce qui rend essentielle la clarté des concepts.
Ces écrits révèlent plus qu’un déclin culturel. En tentant de rédiger la nécrologie des mouvements de résistance dans le but de justifier de futurs arrangements dictés par les autorités sionistes, américaines et celles des États arabes conformes, une telle pensée en fait sonne le glas des intellectuels arabes eux-mêmes en même temps que celui des courants culturels qu’ils adoptent, le tout en un acte d’une profonde soumission et fragmentation.
Le terme « apartheid » est souvent invoqué par les intellectuels et hommes politiques palestiniens mais, au mieux, c’est de façon superficielle qu’ils comprennent le concept. Il n’y a là rien de neuf – même un ancien président des EU utilisait le terme. Alors qu’il pourrait être utile en tant que diagnostic, la description est limitée, partielle et potentiellement trompeuse. La plupart des régimes coloniaux de peuplement ont pratiqué la ségrégation. Ce qu’ils n’ont pas suivi, c’est la logique structurelle de l’extermination massive, qui définit le projet sioniste, et bien des experts sont d’accord à ce propos.
Cette menace existentielle posée par le colonialisme de peuplement sioniste réside dans sa structure fondamentalement génocidaire, et pas simplement dans sa pratique de la ségrégation. Ce n’est pas une copie de l’apartheid de l’Afrique du Sud et invoquer l’Afrique du Sud en tant que modèle est trompeur. On a vu à l’œuvre des systèmes ségrégationnistes depuis l’Amérique du Nord jusqu’en Australie. Ce qui distingue le sionisme, ce sont ses mécanismes d’extermination structurelle. Réduire le conflit à une sorte d’apartheid ignore cette réalité et risque d’entraîner la promotion de solutions s’appuyant sur des contextes historiques sans aucun rapport.
Voir le sionisme à travers le prisme de l’apartheid isole le résultat tout en effaçant trois siècles de causes coloniales en Afrique du Sud. Cela normalise la domination coloniale à long terme et présente la solidarité internationale, l’action juridique et les boycotts comme la seule « solution ». Cette simplification obscurcit la nature génocidaire du colonialisme de peuplement sioniste, donne une idée trompeuse des anciens mouvements de solidarité et criminalise la résistance.
Au contraire, le modèle algérien est analytiquement plus proche de la Palestine. Au lieu de se contenter de lamentations rhétorique, la cause algérienne a plaidé ouvertement en faveur de la révolution armée ; elle a identifié le colonialisme structurel comme la cause du problème et a insisté sur sa suppression en tant que voie de la libération. L’exemple de l’Algérie conteste le discours dominant en insistant sur la résistance en tant que moyen d’accéder à la liberté, ce que n’est en aucun cas la négociation dans des limites imposées.
Invoquer l’apartheid de façon répétitive confère aux publics occidentaux une vision simplifiée qui se concentre sur des criminels à titre individuel ou sur des colons extrémistes tout en ignorant l’État colonial de peuplement en soi. Cela sert également les Palestiniens et les Arabes qui n’ont pas le courage politique d’affronter le fond du problème. Limiter la critique à l’apartheid reproduit la mentalité légaliste des cadres internationaux relatifs aux droits humains qui, par inadvertance, justifie le système en condamnant la « répression », tout en laissant intacte la souveraineté coloniale.
Retour aux masses : Un appel à un alignement intellectuel révolutionnaire
Amílcar Cabral, le fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), a inventé le concept du « retour aux sources » en tant qu’appel à ré-enraciner la libération dans la réalité vécue du peuple. Ce n’était pas une démarche nostalgique, mais un impératif stratégique : Pour Cabral, les masses populaires – leur culture authentique et leur volonté extraordinaire de se sacrifier – formaient la première ligne, la plus essentielle, de la résistance.
Au centre de la vision de Cabral, il y avait un défi adressé à l’élite intellectuelle. Dans les sociétés colonisées, la petite bourgeoisie occupe une position précaire : elle détient le savoir et les outils pour gérer la société tout en étant socialement et culturellement conditionnée pour servir d’intermédiaire au profit du système colonial. Cabral lui a laissé un choix difficile : trahir la révolution ou subir un réalignement intellectuel et de classe radical en s’intégrant aux luttes des masses.
Dans le contexte palestinien, ce dilemme est évident pour tous. Bien des intellectuels se sont alignés sur les régimes compradores et les centres impérialistes, façonnant le projet national afin qu’il convienne à des intérêts extérieurs plutôt que de se reconnecter avec la lutte des masses. Notre proposition de « Charte pour une libération révolutionnaire totale » appelle les intellectuels palestiniens et arabes – universitaires, travailleurs des ONG, chercheurs et bureaucrates politiques et militaires – à affronter ce moment historique en faisant preuve de courage et d’engagement éthique. L’appel est clair : Retournez aux sources – aux environnements qui soutiennent la résistance, où les gens ordinaires créent des actes de sacrifice extraordinaire, comme on l’a vu à Gaza, au Liban et au Yémen. Ceci contracte fortement avec les intellectuels qui se font concurrence en vue de gains personnels au détriment de leur peuple.
Les intellectuels de l’hémisphère sud sont contraints par la domination de l’« illuminisme colonial » (colonial enlightenment). Nombreux sont ceux qui interprètent la résistance à travers un prisme occidental, façonné par les priorités de classe et personnelles, tout en craignant – ou même en s’y opposant – au potentiel révolutionnaire des masses. Pour eux, la libération devient une requête en vue de concessions insignifiantes plutôt que le démantèlement des structures coloniales. Retourner aux masses – les camps de réfugiés, les villages, les villes, les réseaux sociaux traditionnels et les pratiques locales résistantes – est traité comme un fardeau, quelque chose qu’il faut abandonner afin de poursuivre une fausse promesse de modernité coloniale et d’avancement individuel.
Le rôle néfaste des intellectuels complaisants apparaît dans leurs tentatives en vue de « moderniser » et « civiliser » la résistance afin qu’elle s’adapte aux sensibilités coloniales. Ils dépouillent les mouvements de libération de leur contenu motivé par la lutte et les refondent selon des encadrements institutionnels libéraux. Nombreux sont ceux qui ignorent délibérément – ou raillent – le potentiel révolutionnaire de l’enracinement local et préfèrent importer des fantasmes libéraux, comme le fait de traiter les victimes et les occupants de « citoyens égaux », alors que l’on se trouve dans une réalité de génocide, de nettoyage ethnique et de destruction systémique.
Quand ces intellectuels prônent des idées telles qu’« un État pour tous ses citoyens », la réforme institutionnelle, la démocratie libérale ou l’unité nationale dans de tels encadrements, ils excluent les masses populaires dont ce sont pourtant les sacrifices qui soutiennent la lutte. Après des décennies de règlements avortés, ces propositions sont des voies menant à des solutions diplomatiques plutôt qu’à la libération. L’autorité culturelle est instrumentalisée afin de masquer la brutalité structurelle du projet colonial de peuplement et impérialiste, le transformant en outil pour la négociation plutôt que pour la résistance.
Leur discours est délibérément alambiqué, indirect et favorable aux donateurs, créant ainsi un déficit de connaissances qui les sépare des acteurs de la ligne de front qui, eux, paient le prix ultime. Cela sert de déguisement de classe en dissimulant les liens entre les élites conformes, les régimes arabes alliés et le noyau colonial. Il en résulte l’exclusion des masses en tant que dirigeantes de leurs propres luttes, ainsi que la réduction des conflits existentiels en des exercices académiques.
Tout projet national perd son essence révolutionnaire s’il ignore les acteurs historiques et ceux sur le terrain, particulièrement les combattants de la résistance armée, et il devient tout simplement un instrument pour l’autorité de l’élite. L’idéologie authentique, par contre, est une force pratique qui habilite les masses à décoder les couches d’exploitation imposées par les gardiens culturels complices. Le problème n’est pas simplement l’abstraction académique – c’est une classe et une position politique fondamentalement opposées, qui dépouillent les mouvements de libération de leur élan populaire et les réduisent à des exercices intellectuels favorisant les États coloniaux et compradores.
Pour la Palestine, le succès requiert un rejet structurel des appareils d’État dépendant et des systèmes coloniaux. Tout révolutionnaire, tout combattant et tout intellectuel doit rompre les liens intellectuels, politiques et culturels avec les instruments du compradorisme – depuis le noyau colonial jusqu’aux régimes alliés fonctionnarisés – afin de restaurer la capacité d’action populaire et de poursuivre une véritable libération.
Charte pour une libération totale
Nous, en tant que membres du peuple arabe palestinien et de la nation arabe élargie, et en tant qu’universitaires, chercheurs et travailleurs des domaines intellectuels et culturels, reconnaissons le grave problème existentiel créé par les structures de classes, les positions de fonctionnariat et les contextes culturels sous un système colonial de peuplement génocidaire.
Nous déclarons par conséquent notre alignement total et indéfectible avec le choix de nos masses populaires, leur lutte historique et leur résistance absolue dans tous les domaines. Sans hésitation, nous affirmons notre volonté de supporter tous les coûts pouvant surgir depuis cette position, aussi lourds soient-ils.
Cette déclaration appelle les intellectuels arabes à se ranger dans notre camp pour proclamer la fin de l’intellectuel intermédiaire et de l’agent fonctionnaire et la naissance de l’intellectuel résistant, organique et engagé qui perçoit la connaissance et la culture non pas comme un luxe ou une profession mais comme une arme centrale dans la lutte de notre peuple et de notre nation vers une libération et une unité totales.
Par conséquent, nous affirmons ce qui suit :
Primo : Les concepts de libération et le projet national doivent être formulés à partir des véritables conditions matérielles des environnements de la résistance : le camp de réfugiés, le village, la cellule de prison, la tranchée et le tunnel. Nous rejetons les cadres libéraux importés et les formules toutes faites conçues en fonction des préférences et intérêts des forces compradores et du noyau colonial. Ces modèles sont utilisés comme outils d’ingénierie sociale en vue de geler et neutraliser les forces sociales et politiques arabes loin de la lutte réelle, alors que l’ennemi continue de poursuivre ses objectifs sans relâche jusqu’à leur conclusion. La véritable libération commence par le démantèlement du colonialisme épistémique et c’est une condition préalable pour la libération totale.
Secundo : Nous rejetons toutes les formes de financement d’origine compradore, quelle qu’en soit la source. Ce genre de financement est conditionné politiquement et cherche à domestiquer la conscience palestinienne et arabe sous différentes étiquettes. Il est essentiel de démanteler l’autorité des intermédiaires et de rejeter les mécanismes de recherche de rente des intellectuels et bureaucraties arabes liés aux donateurs et financiers, si nous voulons obtenir une véritable compréhension révolutionnaire du projet national. Transformer le travail national et celui de la résistance en emplois au sein d’ONG, d’institutions gouvernementales ou de centres de recherche financés par les puissances impérialistes ou les régimes compradores constitue la brèche structurelle la plus dangereuse dans le projet national et elle mènera inévitablement à la défaite et à la ruine.
Par conséquent, nous appelons à une transparence révolutionnaire complète et à un rejet de tout financement extérieur. Le seul critère pour toute activité ou programme doit être sa valeur envers la résistance, sans conditions imposées par des sponsors et des donateurs. Cette charte rejette aussi toute fausse prétention de neutralité de la part des intellectuels arabes. L’intellectuel n’est ni un médiateur ni un témoin neutre. On est soit avec le peuple dans les tranchées de la confrontation et de la résistance, soit dans le camp de l’ennemi. Tout discours qui ignore le génocide et la nécessité d’une résistance totale et qui favorise un langage réformiste est complice.
Tertio : Les acteurs sur le terrain doivent être rétablis comme seule et ultime référence. Le projet national ne peut être dirigé à distance depuis les capitales impérialistes ou les capitales des régimes compradores. L’autorité politique légitime est assumée par ceux qui portent les armes et par les environnements de soutien qui affrontent directement et sans répit la machine coloniale sur le terrain. Ils consentent des sacrifices quotidiens et versent leur sang, et leur authentique culture locale forme le bouclier moral et existentiel du projet national.
Quarto : L‘identité culturelle de la bourgeoisie compradore doit être démantelée. Les intellectuels doivent abandonner consciemment la poursuite du prestige académique ou l’avancement de carrière lié à l’approbation des institutions internationales et des organisations fonctionnaires dépendantes. Au lieu de cela, le savoir et sa production devraient servir les structures sociales qui résistent, comme les camps de réfugiés, les villages et les communautés de la résistance populaire.
Quinto : Une stratégie de l’alignement de classe et de la transformation du savoir en force matérielle. Nous appelons tous les universitaires et intellectuels arabes à mettre un terme à leur soumission aux privilèges accordés par le noyau colonial et les régimes compradores. Leurs outils de recherche et leur savoir technique doivent devenir des munitions aux mains de la résistance. Le savoir qui n’est ni compris ni utilisé dans les tranchées et champs de bataille est stérile et historiquement hostile au projet national. Un véritable intellectuel engagé envers la libération de son peuple doit passer de l’observation à la participation, en plaçant son savoir-faire technique et intellectuel dans tous les domaines à la disposition de la base populaire de la résistance, et ce, sans condition.
Sexto : Nous appelons à dénoncer et boycotter les intellectuels et universitaires qui s’obstinent à agir en tant qu’agents fonctionnaires du noyau colonial et instruments arabes du compradorisme. Ce n’est pas une question de représailles personnelles. C’est une purification structurelle nécessaire de la voie de la libération des impuretés du compradorisme dans un projet national qui est lui-même plus grand que n’importe quel individu.
Après les récentes guerres d’extermination, qui ont coûté à notre peuple des centaines de milliers de martyrs et de blessés, après la destruction totale de Gaza et au beau milieu de l’actuelle agression en Cisjordanie, au Liban et dans la région arabe, le silence est devenu une trahison envers ce sang.
Nous appelons à la dénonciation intellectuelle et politique de tous ceux qui refusent d’abandonner leurs rôles en tant qu’intermédiaires et agents. Des intellectuels engagés devraient contrôler et enregistrer tout discours qui adopte le langage du colonisateur et le publier comme un exemple de trahison culturelle. Nous appelons aussi à la dénonciation du financement conditionnel perçu par les organisations et centres de recherche, et qui impose des agendas de normalisation ou de pacification aux sociétés arabes, en particulier à la société palestinienne.
Nous appelons aussi à l’isolement et au boycott des élites qui choisissent de s’aligner sur le noyau colonial et les régimes compradores, ainsi qu’au rejet de leur représentation du projet national dans quelque forum que ce soit. Le principe qui doit être établi est clair : pas de représentation sans résistance et pas de mandat sauf celui de la légitimité révolutionnaire. Sa seule source est la géographie sociale qui soutient la résistance, les tranchées, les tunnels et les cellules de prison.
Sur cette base, nous appelons à la mise en place d’un Observatoire en faveur de la culture de la libération en tant qu’institution populaire indépendante composée d’intellectuels engagés et voués au projet national et à ses exigences. Sa mission consistera à évaluer la performance des institutions culturelles et politiques selon leur adhésion à – ou leur distanciation vis-à-vis de – la Charte de la libération totale.
L’alternative culturelle de la résistance
Le but de cette charte ne se limite pas à la critique. Elle cherche également à proposer une alternative existentielle et intellectuelle en tant que responsabilité morale, nationale et historique. Selon cette perspective, nous affirmons notre engagement à mettre sur pied une alternative culturelle de résistance qui émergera de l’effondrement de la domination épistémique. Ceci requiert d’adopter l’épistémologie de la résistance comme un domaine engagé du savoir enraciné dans l’environnement vécu de la résistance populaire et de la lutte collective.
Par conséquent, nous adoptons les principes suivants :
Premier principe : L’intégration du savoir à la réalité vécue
Localiser le savoir signifie reconnaître le terrain de vie et les conditions matérielles des environnements de la résistance populaire en tant que tout premier laboratoire de travail intellectuel et de production de savoir. L’intellectuel organique engagé dans la libération nationale et arabe ne peut rester un observateur neutre ni se retirer dans l’isolement académique. Au lieu de cela, les outils méthodologiques doivent devenir les instruments pratiques qui serviront les sources historiques de la résistance – le combattant, le fermier, le travailleur et le réfugié. Le rôle central des universitaires et des intellectuels est de combler les trous du savoir spécialisé de façon à renforcer la durabilité et l’efficience du projet de résistance.
Deuxième principe : La souveraineté intellectuelle et le démantèlement du lexique colonial
Nous appelons à la véritable indépendance intellectuelle en rompant définitivement avec le lexique du colonialisme et en développant au profit de la résistance des outils conceptuels unifiés. Purger notre langage des termes et cadres façonnés dans les centres impérialistes et alignés sur leurs intérêts est une nécessité existentielle. Des concepts tels que désarmement, terrorisme, gouvernance et réforme néolibérale sont fréquemment utilisés pour fragmenter les structures nationales et atténuer la lutte. Pour affronter tout cela, il faut démanteler les cadres linguistiques occidentalisés au sein du monde académique arabe et les remplacer par un vocabulaire enraciné dans le langage populaire de la résistance.
La valeur de toute thèse académique ou position intellectuelle devrait être mesurée en s’appuyant sur le fait de savoir si elle peut être comprise et utilisée dans les tranchées, au camp de réfugiés, dans le tunnel ou dans la cellule de prison. La tâche de l’intellectuel engagé dans la résistance est d’aider à fournir une boussole stratégique aux masses, non à produire un savoir abstrait qui approfondit encore l’aliénation politique. Nous rejetons aussi la centralité occidentale en tant que seule référence pour la vérité, particulièrement en rédigeant le récit historique et le système de valeur de notre peuple et de sa résistance.
Troisième principe : La démocratisation du savoir et la transformation de l’idéologie en une force matérielle
L’idéologie révolutionnaire n’est pas une collection de slogans. C’est un encadrement qui clarifie les dimensions géopolitiques de la lutte et qui dénonce l’exploitation structurelle, y compris les intérêts convergents qui lient les secteurs de la société arabe aux puissances impérialistes et au projet de peuplement sioniste. En même temps, les environnements de la résistance fournissent des intellectuels dotés d’une expérience vécue, d’une connaissance pratique et de faits concrets qui empêchent la théorie de dériver dans les abstractions du discours libéral.
La destinée partagée du combattant et de l’intellectuel transforme le savoir : De luxe intellectuel, il se mue en armes symboliques qui opèrent côte-à-côte avec des armes matérielles. Cette connexion confère à l’action de résistance sa signification historique, son horizon existentiel et sa légitimité morale.
Cette charte appelle à réclamer la prise de décision nationale aux élites habituées à agir en tant qu’intermédiaires et agents et à la restituer aux masses et aux environnements sociaux qui soutiennent la résistance et façonnent l’histoire au travers de leurs sacrifices. C’est un appel à aller au-delà de la politique de la mendicité, en direction du démantèlement des structures coloniales.
À la lumière des immenses sacrifices des masses, la responsabilité éthique minimale de l’intellectuel arabe réside dans l’abandon des privilèges de l’élite et de l’intérêt personnel mesquin tout en s’alignant pleinement sur l’acte de résistance. Nous affirmons notre fierté d’appartenir au peuple palestinien résilient, à notre identité nationale arabe et à nos racines intellectuelles dans l’hémisphère sud. De ces fondements, nous extrayons notre profil humain et international et cherchons à revendiquer l’histoire que le colonialisme a tenté d’oblitérer.
Nous rejetons les hiérarchies de la centralité occidentale et l’illusion de poursuivre son modèle défectueux de modernité. Nous refusons le rôle de l’imitateur subordonné. Le savoir de la résistance est le seul à pouvoir aider à modeler l’émergence d’un être humain arabe libre qui, non seulement, chassera le colonisateur de notre terre mais éradiquera son influence hors de notre conscience.
Notre volonté ne peut accepter que nous nous accommodions de l’ordre existant, mais que nous démantelions ses fondations, quel que soit l’équilibre des pouvoirs.
Brisons les chaînes du savoir jusqu’à la victoire !
Longue vie à une Palestine arabe !
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Publié le 10 mars 2026 sur Al-Akhbar
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




