Quand le Moyen-Orient devient tout simplement Israël : la montée de l’« Asie de l’Ouest » en un temps de guerre
Le terme « Asie de l’Ouest » déplace de plus en plus le terme « Moyen-Orient » vers des contextes qui donnent la priorité à la précision géographique, à des perspectives de décolonisation et à une conscience des asymétries du pouvoir. Il apparaît régulièrement dans les agences internationales de développement, les institutions régionales comme la Fédération de football de l’Asie de l’Est, des textes d’érudition critique ou encore le langage diplomatique de puissances multi-alignées comme l’Inde.

Rima Najjar, 28 mars 2026
Au contraire, « Moyen-Orient » reste enraciné dans les institutions américaines et britanniques de politique étrangère, les commissions d’experts en sécurité alignés sur l’OTAN et les médias occidentaux traditionnels comme The New York Times et la BBC — des institutions qui ont inventé le terme en relation avec l’Europe et qui continuent de façonner les récits mondiaux selon un point de vue occidental.
Cela signifie : « Moyen-Orient » persiste là où perdure le cadre eurocentrique d’origine ; « Asie de l’Ouest » gagne du terrain là où cette dominance s’érode – y compris dans la couverture et la diplomatie qui entoure la guerre américano-israélienne en cours contre l’Iran.
L’Iran a été un moteur de première importance dans ce changement. Depuis des décennies, la République islamique utilise systématiquement le terme Gharb-e Asiya (« Asie de l’Ouest ») dans sa diplomatie officielle, sa doctrine militaire et ses médias publics – pas simplement comme une description géographique mais comme une intervention stratégique. Supprimer « Moyen-Orient » délégitime l’héritage impérialiste anglo-américain enraciné dans le terme et recadre l’Iran en tant que puissance centrale, autochtone dans un espace défini par la géographie asiatique et la résistance anticoloniale.
Au sein du discours de l’Axe de la Résistance, « Asie de l’Ouest » rejette linguistiquement l’encadrement CENTCOM américain de la région en tant que théâtre du management américain présentant plutôt le conflit comme une guerre régionale de libération. L’actuelle guerre contre l’Iran est donc devenue en partie une lutte pour l’autorité géographique : Israël et les États-Unis défendent le « Moyen-Orient » comme un espace où ils commandent, alors que l’Iran et ses réseaux alliés avancent le terme « Asie de l’Ouest » comme obstacle géographique à un ordre post-américain.
À ce point, au milieu de la cascade de conséquences de la guerre, Israël pourrait bientôt être le dernier – et peut-être le seul – pays restant du « Moyen-Orient ». De Téhéran à Riyadh et au Caire, le reste de la région se serait déplacé tranquillement – mais de façon décisive – vers l’« Asie de l’Ouest », abandonnant la vieille étiquette eurocentrique comme une enclave stratégique en déclin centrée sur un seul État.
L’Inde complique ce tableau. Longtemps, New Delhi a adopté « Asie de l’Ouest » dans sa diplomatie officielle et ses universités, principalement pour rejeter l’eurocentrisme, mais son adoption est motivée par un multi-alignement pragmatique plutôt que par une pure idéologie décoloniale.
Même au milieu de la guerre actuelle – qui a perturbé les routes de l’énergie passant par le détroit d’Ormuz, mis à rude épreuve les envois des pays du Golfe et contré l’Inde à gérer des pressions contradictoires – New Delhi continue d’utiliser le terme « Asie de l’Ouest » tout en approfondissant ses liens défensifs et technologiques avec Israël, en protégeant ses imposants liens économiques avec les États du Golfe et en avançant tranquillement des projets de connectivité avec l’Iran, tel le port de Chabahar. Cet acte d’équilibrage montre que le glissement technologique ne s’accélère pas uniquement du fait de la résistance idéologique mais qu’il est également généré par des puissances émergentes affirmant leur autonomie dans un monde multipolaire.
La Chine renforce cette dynamique avec un poids économique plus grand encore. La cartographie officielle de Beijing favorise depuis longtemps le terme Xiya (« Asie de l’Ouest »), une préférence qui a migré des protocoles diplomatiques vers l’architecture institutionnelle de la Belt and Road Initiative (Initiative « la Ceinture et la Route » ou « Nouvelle Route de la Soie »). Les banques et entrepreneurs de l’État chinois traitent l’« Asie de l’Ouest » comme catégorie opératoire pour le financement, rendant le terme incontournable pour les États à la recherche d’investissements alternatifs dans les infrastructures.
La détente mise en place par Beijing en 2023 entre l’Arabie saoudite et l’Iran a encore consolidé ce glissement : Les négociations ont été encadrées par toutes les parties au sein d’un ordre régional « ouest-asiatique », et ont bénéficié de la médiation d’une puissance dont le vocabulaire géographique ne doit strictement rien à la cartographie impérialiste britannique. Avec l’Iran, l’Arabie saoudite, les EAU et l’Égypte faisant partie aujourd’hui des BRICS, le centre de gravité économique de la région se tourne vers des institutions où la notion « Asie de l’Ouest » est absente et celle de « Moyen,-Orient » est une relique. Le multi-alignement pragmatique de l’Inde opère donc dans un écosystème institutionnel asiatique plus large où les incitatifs matériels vers l’adoption d’« Asie de l’Ouest » évincent de plus en plus la loyauté envers l’ancien cadre européen.
Pourtant, ce réalignement linguistique n’est pas sans complications. Alors que l’« Asie de l’Ouest » gagne du terrain dans les cercles de la décolonisation et du développement, son adoption reste inégale – surtout dans la région même, où l’Al-Sharq Al-Awsat arabe (« le Moyen-Orient ») persiste dans les médias de masse, le discours populaire et même dans la rhétorique des puissances régionales.
De plus, le cadre dominant dans la finance, la sécurité et la gouvernance mondiale reste le « MENA » (Middle East et North Africa) — ou des variantes comme SWANA, qui, en dépit de leurs faiblesses, saisissent mieux la profonde intégration du Maghreb au Levant et au Golfe via le commerce, la migration, les investissements, les médias pan-arabes et les institutions comme la Ligue arabe.
Utiliser le seul terme « Asie de l’Ouest » exclut techniquement l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc – des pays géographiquement en Afrique mais inextricablement liés du côté de l’Asie. « Asie de l’Ouest » résout le problème de l’eurocentrisme mais en crée un autre : il divise le monde arabophone en deux d’une façon qui ne reflète pas le fonctionnement véritable de la région.
Le débat terminologique se mue finalement en un équilibre d’utilité, d’histoire et de réalités sur le terrain plutôt que de l’une ou l’autre victoire idéologique nette. Historiquement, « Moyen-Orient » a débuté comme un descripteur stratégique dans la planification impérialiste du début du 20e siècle, désignant une zone contiguë de points d’étranglement, de routes de l’énergie et d’empires se chevauchant : il s’avéra durable parce qu’il regroupait des acteurs selon des réalités fonctionnelles partagées – marchés pétroliers, logistique Suez-Ormuz, institutions pan-arabes, corridors migratoires et réseaux religieux – plutôt que selon des lignes continentales strictes.
« Asie de l’Ouest » propose une précision géographique plus nette et évince l’eurocentrisme, qui plaît dans certains contextes diplomatiques et académiques, mais son utilité fait défaut quand on l’applique avec rigidité, puisque le terme supprime les connexions transcontinentales qui façonnent la dynamique régionale quotidienne.
Ce qui a changé ces dernières années c’est que désormais l’« Asie de l’Ouest » véhicule non seulement un appel décolonial mais aussi le soutien du pouvoir d’État révisionniste en Iran et le poids économique de la Chine – des acteurs dont le levier matériel confère au terme une poussée gravitationnelle qui lui manquait auparavant. Sur le terrain, les publics,gouvernements et médias arabophones continuent de se tourner vers Al-Sharq Al-Awsat par habitude, par auto-compréhension culturelle et par inertie institutionnelle.
Même les puissances émergentes comme l’Inde déploient le terme « Asie de l’Ouest » pragmatiquement tout en maintenant de profonds liens entre les deux étiquettes. Mais la convergence de la doctrine stratégique iranienne et les infrastructures économiques chinoises suggère que le changement linguistique n’est plus uniquement symbolique : il est de plus en plus intégré à la finance, à la diplomatie et aux institutions multilatérales d’un ordre émergent centré sur l’Asie – même s’il reste contesté ailleurs.
De ces considérations, il est malaisé de conclure que le glissement linguistique signale inévitablement le déclin de l’un ou l’autre « camp ». Le langage évolue et un langage en évolution peut remodeler lentement les perceptions, les habitudes diplomatiques et les priorités de la politique – très à la façon dont d’autres étiquettes régionales ont progressivement modifié les représentations mentales. Mais les régions elles-mêmes fonctionnent autour de questions plus profondes – l’interdépendance énergétique, les flux démographiques, les dilemmes sécuritaires – qui changent bien plus lentement que la terminologie.
La montée ou le déclin d’une étiquette est aussi susceptible de refléter un pragmatisme multipolaire que de marquer l’éclipse terminale d’un discours. Le « Moyen-Orient » peut perdre de sa présence dans certains discours, mais les réalités fonctionnelles et les identités vécues continueront de surpasser n’importe quel slogan cartographique unique, en faisant en sorte que le pouvoir quasi divin de nommer demeure influent, mais jamais absolu.
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Publié le 28 mars 2026 sur le blog de Rima Najjar
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




