L’étouffement aux abords de Jérusalem
Kafr’ Aqab n’est plus la zone rurale où l’on pouvait flâner parmi les oliviers. En lieu et place, c’est devenu un lieu d’attente pour beaucoup – une façon de conserver le statut de résident de Jérusalem et d’éviter l’expulsion et l’oblitération par l’occupation – et cela a de moins en moins les allures d’un chez soi.

26 janvier 2026. Les forces israéliennes ont envahi la ville de Kafr’ Aqab et le camp de réfugiés de Qalandiya. Elles ont dressé des barricades dans la rue al-Matar et empêchant ainsi les Palestiniens de se rendre au travail ou à l’école à Jérusalem-Est. (Photo : Issam Rimawi / AA)
Bothaina Hamdan 2 avril 2026 The Electronic Intifada
Les rues de Kafr’ Aqab sont encombrées et bruyantes. Les immeubles sont étroitement massés les uns sur les autres et il y a des panneaux publicitaires partout. À mon arrivée, en cette journée de novembre 2025, un sentiment de claustrophobie m’étreint et le mur de séparation y est sans doute pour beaucoup.
De dimensions oppressives, il projette une ombre grise sur cette ville palestinienne dont la population est estimée à quelque 125 000 habitants.
Mais le nombre exact d’habitants de cette ville à la croissance rapide, située au nord de Jérusalem-Est occupée, est inconnu, du fait que Kafr’ Aqab est fragmentée sur le plan administratif.
Alors que la ville est située en Zone C, ce qui signifie techniquement qu’elle dépend de l’administration israélienne, ses résidents locaux et ses autorités disent que les autorités israéliennes refusent de fournir quoi que ce soit aux résidents palestiniens en dehors des services minimaux. Et, bien qu’elle soit située dans le gouvernorat de Jérusalem, Kafr’ Aqab reste isolée de la ville même par le mur d’Israël.
Il semble donc que Kafr’ Aqab ne soit sous l’autorité de personnes ; on l’a qualifiée de « zone d’anarchie », de « no man’s land » et même de « lieu de stockage pour Israël, à l’instar des objets que vous gardez chez vous et dont vous ne voulez plus ».
« Il n’y a pas de loi, pas d’espace entre les bâtiments et pas de rues à proprement parler », explique Reham Abu Aita, qui travaille dans la ville cisjordanienne de Ramallah mais qui vit rue al-Nasbeh à Kafr’ Aqab avec son mari et ses eux enfants.
Il y a six ans, dit-elle, la rue était « un endroit calme. Aujourd’hui, il est devenu malaisé de vivre ici et, à la longue, on sent qu’on n’aime plus son foyer. »
Reham Abu Aita, qui a une CI palestinienne verte, est mariée à un Jérusalémite qui a une CI bleue. Ils ont obtenu des autorités israéliennes un permis de réunification familiale mais, en raison des restrictions sévères de l’occupation israélienne autour du statut de résidence à Jérusalem – des restrictions destinées à chasser la population palestinienne de la ville et de l’empêcher d’y revenir – la famille a été obligée d’aller s’installer à Kafr’ Aqab afin de préserver le statut de résidence du mari à Jérusalem et de lui permettre ainsi de transmettre son statut de résidence à leurs deux enfants.
« La construction n’est pas contrôlée, si bien qu’on peut être réveillé à toute heure, qu’on est souvent ennuyé et mis sous tension », ajoute-t-elle. « L’hiver apporte un surplus de souffrance, avec les maisons inondées et les rues dégradées du fait de la piètre qualité des infrastructures. »
« Tout cela est encore aggravé par les raids israéliens, la peur constante et le bruit des fusillades. »
Reham Abu Aita décrit le trajet quotidien vers Ramallah pour se rendre au travail et emmener ses enfants à l’école comme un « désastre ».
L’occupation israélienne continue de durcir les lois de révocation de résidence à Jérusalem et a intensifié ses inspections domiciliaires afin de confirmer si des Jérusalémites vivent en fait à l’intérieur de la ville.
Reham Abu Aita dit que les autorités israéliennes envoient régulièrement des employés du National Insurance Institute visiter les maisons. Ces fonctionnaires « ont déjà interrogé nos voisins à notre propos », dit-elle, « et peuvent également demander à voir des documents telles les factures d’eau et d’électricité comme preuves de résidence ».
Un boum chaotique de la construction
Planification, sécurité, infrastructures et gouvernance sont particulièrement absents à Kafr’ Aqab et, pourtant, pour bien des Palestiniens, c’est l’un des rares endroits du gouvernorat où ils peuvent se permettre de vivre, puisque la vie à Jérusalem même est bien trop chère.
Une habitation de 120 mètres carrés « coûte 600 000 dollars » [à Jérusalem], alors qu’à Kafr’ Aqab, elle ne coûte que20 pour 100 de ce montant, ce qui est plus raisonnable pour des jeunes couples », explique Imad Awad, le chef du conseil local à Kafr’ Aqab, à The Electronic Intifada lors d’une interview téléphonique.
La ville est entièrement urbanisée, toutefois, et il n’y a quasiment plus de place pour de nouvelles constructions.
Alors que Awad reconnaît que Kafr’ Aqab doit faire face à « l’absence de lois et de services de base et à une surpopulation extrême », il dit que « en tant que municipalité, nous n’avons pas autorité sur la construction, et la municipalité de Jérusalem non, plus, qui ne peut proposer que le strict minimum dans la collecte des déchets et les services scolaires ».
Zakaria Fayalah, directeur du gouvernorat de Jérusalem, a déclaré lors d’une interview réalisée dans son bureau à Qalandiya qu’on s’attendait à ce que la population de Kafr’ Aqab et de la ville voisine de Qalandiya atteigne 300 000 habitants dans les cinq ans.
C’est pour cette raison qu’on assiste à une croissance soudaine de la construction anarchique.
« Les actuels projets de construction dans la zone concernent entre 250 et 300 immeubles, hauts de huit à dix-huit étages », dit-il. « Les plus hauts atteignaient 22 étages, avec quatre appartements à chaque étage. »
Selon Fayalah, même si les habitants palestiniens de la zone paient des taxes à la municipalité israélienne, ils ne reçoivent que les services minimaux.
« Israël veut vider la ville de Jérusalem de ses habitants palestiniens et même des acheteurs qui se procuraient en ville tout ce dont ils avaient besoin », dit-il. Pour cette raison, Israël a autorisé la construction « de bâtiments et d’immeubles commerciaux non réglementés ».
Du 20 mars au 25 mars 2026, « les forces israéliennes ont expulsé de force 15 ménages palestiniens totalisant 70 personnes, dont 29 enfants » de Jérusalem-Est. Leurs propriétés ont été reprises par « Ateret Cohanim, une organisation de colons dont les revendications de propriété ont été confirmées par les tribunaux israéliens », affirme l’Agence de l’ONU pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).
La logique derrière ce boum de la construction à Kafr’ Aqab est que, si les Palestiniens vivent en cet endroit, ils seront maintenus totalement en dehors de Jérusalem.
Plus de meurtres, plus de restrictions sur la mobilité
Les forces israéliennes ont « intensifié leurs raids » à Kafr’ Aqab et dans les zones avoisinantes, explique Fayalah, et « ont imposé leurs souveraineté sur base quotidienne et ce, jour et nuit ».
Il est habituel, dit-il, qu’« un convoi de jeeps de l’armée vienne de la porte d’al-Bireh et du check-point de Qlandiya, fasse irruption dans les maisons, commette des actes de vandalisme et vole tout ce qui s’y trouve ».
« L’occupation a fait irruption chez moi [en 2024] et a volé l’or de ma belle-fille », dit Fayalah.
Ils « ont transformé l’habitation en cantonnement militaire de 6 heures du matin à 6 heures du soir. »
Le 21 novembre 2025, vers minuit, un sniper israélien a tué Sami Ibrahim Sami Mashayikh, 16 ans, au cours d’un raid militaire à Kafr’ Aqab.
Vingt minutes plus tard, un autre sniper abattait Amr Khaled Ahmed al-Marbou, 18 ans, le tuant d’une balle dans la poitrine.
Le Centre palestinien pour les droits humain a rapporté que « l’enfant, l’adolescent, pas plus que les événements dans le village, ne posait aucun danger ou menace pour la vie des soldats ».
Imad Awad, du conseil local de Kafr’ Aqab, dit qu’il assiste à plus de restrictions de mouvement pour les Palestiniens, y compris aux check-points de Qalandiya et à la porte de Jaffa.
« Par conséquent, un trajet qui prend habituellement 30 minutes peut désormais prendre quatre heures, et je n’exagère pas », ajoute-t-il.
Reham Abu Aita dit que ses enfants n’ont jamais joué à l’extérieur, là, en raison de la situation sécuritaire.
« Malgré toutes les restrictions », dit Awad, « nous avons réalisé bien des projets, tels l’égouttage, les conduites d’eau et l’éclairage des rues. »
La municipalité de Kafr’ Aqab a lancé de nombreuses campagnes, telles les rencontres communautaires pour la paix et l’approche des questions sociales par le biais de la réconciliation.
Le gouvernorat de Jérusalem emploie également 25 civils pour la gestion de la circulation, selon Awad.
Kafr’ Aqab n’est plus la zone rurale où l’on pouvait flâner parmi les oliviers. En lieu et place, c’est devenu un lieu d’attente pour beaucoup – une façon de conserver le statut de résident de Jérusalem et d’éviter l’expulsion et l’oblitération par l’occupation – et cela a de moins en moins les allures d’un chez soi.
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Bothaina Hamdan est une écrivaine palestinienne qui vit à Ramallah. Elle est en fait originaire du village d’Annaba, détruit par les forces israéliennes lors de la Nakba de 1948.
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Traduction pour Charleroi pour la Palestine : Jean-Marie Flémal




