La Grande Révolte palestinienne (1936-1939) : Un soulèvement populaire confronté à une répression implacable
Alors que l’année 2026 marque le 90e anniversaire du déclenchement de la Grande Révolte palestinienne en avril 1936, L’Encyclopédie interactive de la question palestinienne de l’Institut d’Études palestiniennes met en lumière ce moment charnière de l’histoire palestinienne, qui souligne une réalité immuable : l’oppression en Palestine a toujours suscité une résistance.

La révolte a débuté en avril 1936 par une grève générale qui a duré six mois, accompagnée de la formation de comités nationaux puis du Comité supérieur arabe pour diriger et coordonner le mouvement. Elle combinait action politique et lutte armée, s’étendant à une grande partie du pays.
La révolte s’est poursuivie jusqu’en 1939 et a constitué le soulèvement palestinien le plus durable et le plus étendu de la période du mandat. En réponse, les autorités britanniques ont déployé des mesures anti-insurrectionnelles de grande envergure, notamment des opérations à grande échelle, des arrestations et des mesures punitives visant la population.
Le 90e anniversaire de la Grande Révolte palestinienne nous rappelle que la résistance palestinienne était organisée, soutenue et généralisée dès les premières phases de la colonisation sioniste. (Introduction de l’article ci-dessous, publié sur la page FB de l’Institut d’Études palestiniennes).
La Grande Révolte palestinienne (1936-1939) : Un soulèvement populaire confronté à une répression implacable

En 1936, le mécontentement général des Palestiniens à l’égard de la gouvernance britannique éclatait en rébellion ouverte. Plusieurs dynamiques et événements clés peuvent être perçus comme les catalyseurs de ce soulèvement. En Palestine, comme ailleurs, les années 1930 furent une époque d’intenses perturbations économiques. Les Palestiniens du monde rural étaient durement touchés par les dettes et la dépossession et ces pressions furent encore exacerbées par les mesures britanniques et par les impératifs sionistes d’achat de terres et de « travail hébreu ». La migration rurale vers les villes accrut la population de Haïfa et Jaffa d’une foule de Palestiniens pauvres en quête de travail, et de nouvelles formes d’organisation politique, associées au phénomène, émergèrent, mettant l’accent sur la jeunesse, la religion et l’idéologie au détriment des structures élitistes plus anciennes. Entre-temps, la montée de l’antisémitisme – et spécialement de sa variante soutenue par l’État – en Europe s’était traduite par une augmentation de l’immigration juive, légale et illégale, en Palestine.
Il n’est guère surprenant, dans ce cas, que la combinaison de ces diverses tendances ait produit des soulèvements périodiques, depuis celui d’al-Buraq en 1929 jusqu’aux manifestations dans plusieurs villes en 1933 contre le Mandat britannique. En octobre 1935, la découverte dans le port de Jaffa d’une cargaison d’armes destinée à la Haganah nourrit les inquiétudes palestiniennes de voir le mouvement sioniste introduire les ressources humaines et militaires nécessaires à son projet de construction d’État au nez et à la barbe des Britanniques. Entre-temps, en novembre 1935, un Syrien populaire et populiste, Shaykh Izzeddin al-Qassam, qui prêchait aux migrants ruraux vivant dans les bidonvilles près des gares de triage de Haïfa et qui avait consacré le début des années 1930 à mettre sur pied un réseau paramilitaire de cellules, avait été tué lors d’un échange de tirs avec les forces britanniques. Les funérailles de Qassam à Haïfa avaient suscité une vague massive d’indignation publique. On perçoit souvent ces événements comme les prédécesseurs directs du soulèvement palestinien massif qui allait avoir lieu 1936.
La Grande Révolte palestinienne ou Grande Révolte arabe, comme ce soulèvement a fini par être connu, dura trois ans et peut généralement être scindé en trois phases. La première phase dura du printemps 1936 à juillet 1937. Avec des tensions de plus en plus vives dans toute la Palestine depuis l’automne 1935, la révolte fut déclenchée à la mi-avril 1936 lorsque des partisans de Qassam attaquèrent un convoi de camions entre Naplouse et Tulkarem, tuant deux conducteurs juifs. Le lendemain, l’Irgoun tua deux travailleurs palestiniens près de Petah Tikva et, les jours suivants, des troubles meurtriers éclatèrent à Tel-Aviv et à Jaffa. À Naplouse, un Comité national arabe fut constitué et il y eut un appel à la grève le 19 avril. Des Comités nationaux dans d’autres villes reprirent cet appel et, le 25 avril se constitua le Haut Comité arabe (Lajna) (HCA), présidé par Haj Amin al-Husseini, dans le but de coordonner et de soutenir une grève générale à l’échelle de la nation, laquelle fut lancée le 8 mai.
La grève fut largement suivie et mit à l’arrêt toute l’activité commerciale et économique dans le secteur palestinien. Entre-temps, partout dans les campagnes, des Palestiniens se rassemblèrent en groupes armés pour attaquer – d’abord sporadiquement, mais en s’organisant de mieux en mieux – des cibles britanniques et sionistes. Certains volontaires arabes venus de l’extérieur de la Palestine se joignirent aux rebelles, bien que leur nombre fût demeuré restreint, en cette période. Les Britanniques recoururent à diverses tactiques dans une tentative en vue de briser la grève et de mater l’insurrection rurale. Les rangs des policiers britanniques et juifs grossirent et les Palestiniens furent soumis à des fouilles domiciliaires, des perquisitions nocturnes, des tabassages ainsi qu’à l’emprisonnement, la torture et la déportation. De larges zones de la Vieille Ville de Jaffa furent démolies et les Britanniques firent appel à des renforts militaires.
Simultanément aux opérations militaires et aux mesures répressives, le gouvernement britannique dépêcha une commission d’enquête dirigée par Lord Peel afin d’examiner les causes profondes de la révolte. En octobre 1936, sous la pression combinée des mesures britanniques, des autres chefs d’État arabes et des effets d’une grève générale de six mois sur la population palestinienne, le Haut Comité arabe (HCA) mit fin à la grève et accepta de comparaître devant la Commission Peel. Une période de conflit de moindre intensité prévalut alors que la Commission Peel parcourait le pays, mais les tensions continuèrent de s’accroître dans l’attente du rapport de la commission. En juillet 1937, la Commission Peel publia son rapport, recommandant le partitionnement de la Palestine en États juif et arabe. Consternée par la négation de ses attentes et de ses revendications, la population palestinienne relança son insurrection armée avec une nouvelle intensité et enclencha ainsi la deuxième phase de la révolte.
Cette deuxième phase, qui dura de juillet 1937 à l’automne 1938, vit les rebelles palestiniens obtenir des gains significatifs. De vastes étendues de l’intérieur vallonné de la Palestine, y compris pour tout un temps la Vieille Ville de Jérusalem, passèrent intégralement sous le contrôle des rebelles. Ceux-ci y établirent des institutions, plus précisément des tribunaux et un service postal, afin de remplacer les structures du Mandat britannique qu’ils cherchaient à démanteler. Pendant ce temps, les Britanniques imposèrent des mesures encore plus sévères afin de tenter de mater la révolte. Le HCA et tous les partis politiques palestiniens furent mis hors la loi, des dirigeants politiques et communautaires furent arrêtés et un certain nombre de personnalités publiques marquantes furent exilées. Les aspects militaires de la contre-insurrection s’intensifièrent et les chars, les avions et l’artillerie lourde des Britanniques furent déployés dans toute la Palestine. Les Britanniques infligèrent également des châtiments collectifs : Des milliers de Palestiniens furent relégués dans des « camps de détention », des quartiers résidentiels furent détruits, des écoles furent fermées, des villages se virent infliger des amendes collectives et furent forcés de loger les soldats et la police britanniques. Les institutions militaires sionistes tirèrent parti de la situation pour mettre en place leurs capacités avec le soutien des Britanniques. Début 1939, des membres de la Jewish Settlement Police (Police coloniale juive), forte de quelque 14 000 recrues, furent subsidiés, dotés d’uniformes et armés par le gouvernement britannique comme un paravent à peine voilé de la Haganah, et les fameux Special Night Squads (Escadrons de nuit spéciaux), comprenant des membres juifs et britanniques, lancèrent des « opérations spéciales » contre les villages palestiniens.
La troisième phase de la rébellion dura en gros de l’automne 1938 à l’été 1939. En janvier 1938, les Britanniques avaient désigné une autre commission d’enquête, dirigée cette fois par Sir John Woodhead, afin d’examiner les aspects techniques de la mise en œuvre du partitionnement. En novembre 1938, le rapport de la Commission Woodhead conclut que la partition n’était pas praticable, ce qui marqua un certain retrait britannique des recommandations de Peel. Dans le même temps, toutefois, les Britanniques lancèrent une offensive totale : en 1939, un plus grand nombre de Palestiniens furent tués, davantage furent exécutés (par pendaison) et ils furent presque deux fois plus nombreux qu’en 1938 à être emprisonnés. Une telle brutalité mit une immense pression sur les rebelles, exacerbant les scissions entre la direction politique du HCA exilée à Damas et les dirigeants locaux sur le terrain, entre les bandes rebelles et les populations villageoises censées les soutenir et les approvisionner et, finalement, entre les Palestiniens qui continuaient à s’engager dans la révolte et ceux qui voulaient en arriver à un compromis avec les Britanniques. Des « Bandes de la paix » palestiniennes, soutenues par les Britanniques, furent dépêchées pour livrer bataille contre leurs compatriotes.
En mai 1939, le gouvernement britannique publia un nouveau Livre blanc qui proposait ce qui suit : Les obligations de la Grande-Bretagne envers le foyer national juif avaient été substantiellement accomplies ; l’immigration juive de masse et illimitée ainsi que l’acquisition de terres en Palestine contrediraient les obligations de la Grande-Bretagne envers les Palestiniens ; dans les cinq années à venir, pas plus de 75 000 juifs ne seraient autorisés à entrer dans le pays, après quoi l’immigration juive serait soumise au « consentement arabe » ; les transferts de terre seraient autorisés dans certaines régions, mais limités et interdits dans d’autres afin de protéger les Palestiniens de la dépossession foncière ; et un État unitaire indépendant serait établi après dix ans, à condition que les relations palestino-juives soient favorables.
L’impact combiné de l’armée et des efforts diplomatiques de la Grande-Bretagne amené la rébellion à son terme à la fin de l’été 1939. Durant les trois années de révolte, quelque 5 000 Palestiniens furent tués et près de 15 000 blessés. Les membres de la direction palestinienne avaient été exilés, assassinés, emprisonnés et poussés à se retourner les uns contre les autres. Dans le même temps, le Livre blanc – malgré ses limitations – proposait certaines concessions aux revendications des rebelles. Toutefois, quels que soient les gains obtenus par les Palestiniens via la révolte, ils furent rapidement dépassés par les processus géopolitiques plus importants de la Seconde Guerre mondiale ; et l’offensive combinée des Britanniques et des sionistes contre la vie politique et sociale des Palestiniens au cours de la révolte eut un impact particulièrement durable.
Alex Winder (historien de la Palestine du 20e siècle au Centre universitaire Brown des Études sur le Moyen-Orient et corédacteur en chef du Jerusalem Quarterly. Il a publié de nombreux articles, entre autres, dans le Journal of Palestine Studies, AlMuntaqa, Arab Studies Journal et la Radical History Review.
Bibliographie choisie :
Anderson, Charles W. « State of Formation from Below and the Great Revolt in Palestine. » Journal of Palestine Studies 47, no. 1 (Autumn 2017): 39-55.
Hughes, Matthew. “From Law and Order to Pacification: Britain’s Suppression of the 1936–1939 Arab Revolt in Palestine.” Journal of Palestine Studies 39, no.2 (Winter 2010): 6–22.
Hughes, Matthew. Britain’s Pacification of Palestine: The British Army, the Colonial State, and the Arab Revolt, 1936–1939. Cambridge: Cambridge University Press, 2019.
Kanafani, Ghassan. The 1936–39 Revolt in Palestine. New York: Committee for a Democratic Palestine, 1972.
Shbeib, Samih. “Poetry of Rebellion: The Life, Verse and Death of Nuh Ibrahim during the 1936–39 Revolt.” Jerusalem Quarterly 25 (Winter 2006): 65–78.
Sufian, Sandy. “Anatomy of the 1936-39 Revolt: Images of the Body in Political Cartoons of Mandatory Palestine.” Journal of Palestine Studies 37, no.2 (Winter 2008): 23–42.
Swedenburg, Ted. Memories of Revolt: The 1936–1939 Rebellion and the Palestinian National Past. Fayetteville: University of Arkansas Press, 2003.
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Publié sur l’Interactive Encyclopedia of the Palestinian Question de l’Institut d’Études palestiniennes
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

Lisez également : L’analyse de La Grande Révolte de 1936-1939 par Ghassan Kanafani




