Cisjordanie : Le plus important vol de terre par Israël depuis la Nakba
Israël établit des faits sur le terrain, en Cisjordanie occupée, et bien plus rapidement qu’à tout autre moment du passé.

13 avril 2026. Des colons israéliens installent des barbelés et des drapeaux et bloquent le passage des enseignants et étudiants palestiniens qui se rendent à leur école, à Umm al-Khair, un hameau de Masafar Yatta, en Cisjordanie occupée. (Photo : Mosab Shawer / ActiveStills)
Tamara Nassar, 16 avril 2026
En mars, le prétendu cabinet de sécurité israélien avait très secrètement approuvé l’installation de 34 nouvelles colonies – non pas des unités, mais des colonies entières – en Cisjordanie.
La nouvelle de cette décision n’a été rendue publique que la semaine dernière après avoir été gardée secrète par le cabinet lors de son approbation et ce, paraît-il, dans le but d’éviter une réaction négative de la part des États-Unis lors des négociations pour un cessez-le-feu avec l’Iran.
« C’est l’expansion coloniale d’Israël la plus importante de tous les temps »,
a déclaré le 9 avril Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés.
«C’est le plus important nettoyage ethnique et vol de terre en Palestine depuis la Nakba. C’est ce qui se passe. Sous nos yeux »,
a-t-elle poursuivi.
Avant la prise de pouvoir par l’actuel gouvernement en 2022, il y avait 127 colonies israéliennes reconnues en Cisjordanie, selon l’organisation israélienne Peace Now, qui contrôle l’activité au niveau du peuplement.
Les 34 colonies récemment approuvées s’ajouteraient aux 68 autres que le gouvernement a déjà développées depuis sa formation, ce qui porterait à 102 le nombre total de colonies approuvées sous son administration, a ajouté Peace Now.
En gros, c’est une augmentation de 80 pour 100 de toutes les colonies développées en Cisjordanie sous ce seul gouvernement.
« C’est le nombre le plus élevé jamais approuvé en une seule fois »,
a déclaré le bureau des droits humains de l’ONU, ajoutant que
« la construction de ces colonies étend et consolide l’annexion par Israël du territoire palestinien occupé ».
Et d’ajouter :
« Israël doit immédiatement cesser l’installation et l’expansion de colonies et inverser sa politique de peuplement en évacuant tous les colons et en mettant un terme à l’occupation du territoire palestinien. »
Des terres privées, dépeuplées
Sur les 34 colonies récemment approuvées, neuf sont des avant-postes existant qui doivent être légalisés, deux impliquent des expansions de colonies déjà établies et trois seraient détachées de colonies existantes en tant qu’entités séparées, selon le quotidien de Tel-Aviv, Haaretz, qui en a obtenu une liste bien que l’État n’ait pas encore publié de détails à ce propos.
Les 20 colonies restantes seraient des colonies absolument nouvelles et réservées aux seuls juifs.
Huit des colonies seront construites sur des terres palestiniennes privées – contrairement à ce que l’on qualifie de « terres de l’État », a expliqué Haaretz. Israël déclare la terre palestinienne « terres de l’État » dans une manœuvre juridique destinée à confisquer cette terre via une interprétation d’une loi de l’époque ottomane qui était utilisée dans un contexte absolument différent voici deux siècles.
En réalité, 99 pour 100 des « terres de l’État » ont été attribuées aux colonies israéliennes, selon des données obtenues via une requête introduite par deux ONG israéliennes, a fait savoir Haaretz.
Alors que toutes les colonies d’Israël en Cisjordanie et dans les hauteurs du Golan syrien sont illégales en vertu du droit international et considérées comme des crimes de guerre, ce qu’Israël appelle des « postes avancés » est souvent construit sans même la permission d’Israël et est considéré comme illégal, même en vertu de la législation israélienne – du moins, au départ.
Ces avant-postes démarrent souvent avec un petit groupe de colons plus extrémistes qui se rassemblent dans une zone où ils installent des structures et des caravanes. Au fil du temps, le gouvernement israélien commence à développer une infrastructure de base, comme l’eau et l’électricité, préparant effectivement la voie à leur reconnaissance en tant que colonies officielles.
Cette procédure a été accélérée et peaufinée sous le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, d’extrême droite.
Toutes les 34 colonies récemment approuvées sont situées en Zone C, selon Peace Now.
La Zone C, ce sont en gros 60 pour 100 de la Cisjordanie sous contrôle total de l’armée israélienne, conformément aux accords d’Oslo des années 1990. Mais, en réalité, l’armée israélienne contrôle la totalité de la Cisjordanie et elle a mené des raids dans les zones plus petites dont l’Autorité palestinienne a le contrôle nominal.
Six des nouvelles colonies seront situées dans la zone de Jénine, et une autre dans la zone de Tulkarem. Les camps de réfugiés de ces villes du nord de la Cisjordanie occupée ont été dépeuplés depuis qu’Israël y a entamé une opération militaire majeure en janvier 2025.
« Il s’agit d’une zone sans présence israélienne antérieure »,
a fait savoir Haaretz.
Le journal a déclaré que cela s’inscrivait dans un plan visant à attirer de nouveaux colons dans la région du nord de la Cisjordanie sous le slogan « Un million en Samarie », promu par le Conseil régional de Samarie, une autorité des colons locaux.
« On s’attend à ce que leur emplacement parmi des villages palestiniens requière une présence militaire significative, avec accès uniquement possible via ces villages ou via des routes réservées à usage militaire »,
a fait savoir Haaretz. On s’attend également à ce que cela débouche sur un surcroît de violence des colons contre les Palestiniens de ces zones, et, par conséquent, à des déplacements forcés.
Une analyse par satellite publiée début mars par les Nations unies montre comment l’armée israélienne modifie le paysage urbain du camp.
Six des nouvelles colonies seront construites dans la zone de Ramallah – le siège de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie occupée.
Les colonies constituent la priorité absolue
L’expansion des colonies a été une priorité absolue de l’actuel gouvernement israélien.
Le Conseil supérieur de planification – une branche du bras bureaucratique de l’occupation militaire israélienne qui développe l’expansion des colonies en Cisjordanie – s’est réuni chaque semaine afin d ‘élaborer de nouveaux plans.
Antérieurement, le développement de ces plans était limité en gros à quatre réunions par an.
« Ce changement non seulement normalise la construction dans les territoires mais il l’accélère également »,
a déclaré Peace Now.
Depuis le début de l’an dernier, le conseil a développé près de 28 000 unités de logement en Cisjordanie occupée.
C’est un « record absolu », a déclaré Peace Now.
Ce changement bureaucratique dans le développement de l’approbation des colonies suivait un changement introduit par l’actuelle administration israélienne en juin 2023, qui avait effectivement supprimé la nécessité d’une approbation de la part du ministre israélien de la Défense – et qui, avant cela, était nécessaire pour décider ce genre de plans.
En décembre, le gouvernement a accepté de dépenser en gros 915 millions de USD dans le développement des colonies au cours des cinq prochaines années.
Peace Now a déclaré que la hausse des dépenses militaires israéliennes à la suite de la guerre contre l’Iran avait nécessité des coupes sombres dans d’autres ministères mais que, « malgré ces ajustements, le financement des colonies restait assuré », a ajouté l’organisation.
« Alors que le gouvernement taille dans les budgets à l’intérieur d’Israël, il déverse de l’argent dans les colonies. Comme les communautés du nord et du sud doivent encore entamer leur rétablissement, le gouvernement finance de nouvelles colonies et avant-postes qu’en fin de compte Israël sera forcé d’évacuer. »
Cela ne ressemble pas à un gouvernement qui répond aux objections, au mieux mesurées, de ses alliés américains et européens concernant l’annexion.
Friedrich Merz, le chancelier allemand, a déclaré lundi qu’il « avait expliqué clairement » au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou qu’il « ne devait pas y avoir d’annexion de fait de la Cisjordanie ».
Cela a soulevé la colère de Smotrich, qui a invoqué l’assassinat, la persécution et la ghettoïsation des juifs par le gouvernement allemand durant l’Holocauste et a comparé le tout à l’expansion coloniale d’Israël réservée aux juifs en terre palestinienne, laquelle est illégale en vertu du droit international.
« Les jours où les Allemands disaient aux juifs où on leur permettait ou interdisait de vivre sont révolus et ne reviendront pas. Vous ne nous forcerez pas à vivre à nouveau dans des ghettos, et certainement pas sur nos propres terres »,
a écrit Smotrich à Merz sur Twitter/X.
Le nettoyage ethnique
Ces développements ont lieu dans un contexte d’accélération de la violence des colons contre les Palestiniens en Cisjordanie.
Au moins 37 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie jusqu’à présent en 2026, et 10 au moins l’ont été par des colons.
« Le fait que des groupes importants de colons envahissent les communautés palestiniennes, brutalisent les habitants et incendient les bâtiments est un scandale en soi »,
a déclaré Philippe Lazzarini, qui a quitté le mois dernier ses fonctions à la tête de l’agence de l’ONU pour les réfugiés de Palestine, l’UNRWA.
« Mais ce qui est pire, c’est que ces actes odieux jouissent d’une totale impunité. »
Et d’ajouter :
« La Cour internationale de Justice a décidé que l’occupation de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, est illégale et doit cesser. Pourtant, les colons se déchaînent, les colonies s’étendent et l’annexion de facto s’accélère. »
L’an dernier, l’activité israélienne de peuplement et l’intensification de la violence ont contribué au déplacement forcé de plus de 36 000 Palestiniens en Cisjordanie occupée.
Les experts en droits humains de l’ONU ont déclaré qu’il s’agissait d’une forme de nettoyage ethnique.
« Ces déplacements, provoqués par l’armée israélienne et par le terrorisme des colons soutenu par l’État, nettoient ethniquement la Cisjordanie par le biais d’attaques quotidiennes se traduisant par des meurtres, des blessures et le harcèlement des femmes et des enfants, et par la destruction répandue des habitations, des terres agricoles et du gagne-pain des Palestiniens »,
Les experts en droits humains ont également associé ces déplacements au gigantesque crime similaire perpétré à Gaza.
« L’ampleur et le modèle de ces actions qui ont lieu en même temps que le déplacement massif de Palestiniens de leurs foyers et terres à Gaza, révèlent une fois de plus la politique élargie du nettoyage ethnique en cours dans l’ensemble du territoire palestinien occupé »,
ont-ils ajouté.
Qu’il s’agisse d’une annexion de facto ou de jure, l’objectif israélien a toujours été le même.
La logique sous-jacente du sionisme, comme c’est le cas pour chaque mouvement colonial, réside dans l’expansion des colonies et dans le déplacement de la population autochtone afin de la remplacer par un peuplement de colons.
Chaque front israélien, que ce soit à Gaza, en Cisjordanie ou ailleurs, est en fin de compte enraciné dans cet objectif.
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Publié le 16 avril 2026 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




