Gaza : Témoignages sur le Massacre de la Farine.

« J’aurais toujours peur d’une répétition du massacre de ces jours-ci, puisque la situation n’a pas changé. L’occupation israélienne viole l’accord de cessez-le-feu à tout moment. »

 

Des gens emportent les sacs de farine qu'ils ont reçus des camions humanitaires à Gaza (10 juin 2026). (Photo : Omar Ashtawy / APA images)

Des gens emportent les sacs de farine qu’ils ont reçus des camions humanitaires à Gaza (10 juin 2026). (Photo : Omar Ashtawy / APA images)

 

Khaled Al-Qershali, 20 avril 2026

Le rond-point al-Nabulsi au sud-ouest de Gaza a été dans le temps un lieu de rassemblement où il était possible de se procurer une portion de knafeh Nabulsia, une pâtisserie croustillante et moelleuse confectionnée avec du fromage et des noix.

Le rond-point en soi, appelé jadis al-Shamalakh, avait même été rebaptisé al-Nabulsi en 2013, d’après le nom d’une boutique de confiserie très populaire dans le coin, qui avait été fondée par deux Palestiniens, originaires de Naplouse et de Hébron, libérés lors de l’échange avec le prisonnier Gilad Shalit, en 2011.

N’empêche que, depuis le 29 février 2024, le rond-point al-Nabulsi est désormais connu pour avoir été le site d’un massacre au cours duquel les forces israéliennes ont tué au moins 118 Palestiniens et en ont blessé 750 autres. Ce jour-là, à 400 mètres exactement au sud du rond-point, au moment où, déjà avant l’aube, des milliers de personnes se massaient pour attendre les camions d’aide, les forces israéliennes avaient ouvert le feu sur la foule d’affamés.

Malgré la déclaration de l’armée israélienne selon laquelle ses soldats avaient simplement visé des « suspects » et que les autres victimes étaient mortes dans une bousculade, une enquête ultérieure a confirmé la « pleine implication » d’Israël dans la perpétration de ce qu’on a par la suite appelé le « massacre de la farine ».

Lors d’une visite du site cette année par The Electronic Intifada, le rond-point du bord de mer était calme mais bien marqué. La boutique de confiseries al-Nabulsi avait disparu depuis longtemps et avait fait place à un revêtement fissuré, à du métal tordu et à des épaves de voitures calcinées derrière lesquelles les survivants du massacre s’étaient dissimulés pour échapper aux balles.

Au milieu de toute cette destruction, les habitants de l’endroit ont commencé à revenir, plantant leurs tentes à proximité des décombres de leurs maisons et tentant ainsi de reconstruire leurs existences. N’empêche qu’on se souviendra du site comme celui du Massacre de la Farine, le jour où le mot pain est devenu synonyme du mot sang.

Voici les témoignages de quelques survivants de cette journée.

 

Khalil al-Shorbassi

Khalil al-Shorbassi, 29 ans, était pharmacien, avant le génocide. Il vivait avec les dix membres de sa famille dans le quartier d’al-Tuffah, à Gaza, bien qu’Israël ait détruit la maison familiale le 12 octobre 2023.

« Je suis resté dans le nord de Gaza parce que je n’avais nulle part où aller dans le sud »,

explique al-Shorbassi.

« Quand j’ai perdu ma maison, je suis allé chez ma sœur à Gaza. »

À la mi-octobre 2023, Israël a émis une ordonnance d’évacuation pour le 1,1 million de personnes vivant dans le nord de Gaza – une tâche impossible.

« Quand j’ai commencé à évacuer vers le sud, la route était dangereuse »,

dit al-Shorbassi,

« et bien des personnes ont été tuées au check-point israélien entre le nord et le sud. »

Al-Shorbassi était resté dans le nord, où les conditions s’étaient détériorées au-delà de toute imagination.

Au début de 2024, Israël a intentionnellement affamé le nord de Gaza via son blocus quasi total de l’aide.

« Ce n’était pas comme la famine que nous avons connue (plus tard) en 2025, où la farine était disponible, mais à des prix inimaginablement élevés. Lors de la famine de 2024, la farine était absolument inexistante dans tout le nord de Gaza »,

raconte al-Shorbassi.

« Les gens cherchaient des aliments pour animaux pour les cuire et les manger. »

Al-Shorbassi explique qu’à l’époque, quand un camion de vivres arrivait, c’était la seule façon d’obtenir de quoi manger.

« J’ai été forcé de risquer ma vie et je suis allé vers les camions humanitaires afin de rapporter de la nourriture pour les enfants. Je pouvais comprendre la famine et supporter le jeûne, mais que pouvais-je dire aux enfants s’ils voulaient un morceau de pain ? »

Le 28 février 2024, al-Shorbassi apprenait par des amis que des camions humanitaires allaient entrer par le nord. Cette même après-midi, ils allaient attendre les camions qui, en fait, n’arrivèrent que le lendemain.

Il dit que des milliers de personnes s’étaient massées à proximité du rond-point. Il avait attendu pendant des heures, sans être sûr de l’arrivée ou pas des camions.

« Quand la nuit est tombée alors qu’il gelait, les gens ont cherché du bois pour allumer des feux et se sont rassemblés pour se réchauffer »,

dit-il.

« Pendant quelques minutes, je me suis joint à quelques personnes pour me réchauffer, puis je suis parti vers l’avant. »

 

Lorsque l'armée israélienne s'est mise à tirer sur les demandeurs d'aide, les gens se sont cachés derrière tout ce qu'ils pouvaient trouver à proximité, y compris des voitures comme celle-ci, tout près du tond-point d'al-Nabulsi, près de Gaza (Photo prise en février 2006). (Photo : Khaled Al-Qershali / The Electronic Intifada)

Lorsque l’armée israélienne s’est mise à tirer sur les demandeurs d’aide, les gens se sont cachés derrière tout ce qu’ils pouvaient trouver à proximité, y compris des voitures comme celle-ci, tout près du tond-point d’al-Nabulsi, près de Gaza (Photo prise en février 2006). (Photo : Khaled Al-Qershali / The Electronic Intifada)

 

Le 29 février, vers 4 heures du matin, al-Shorbassi décide de s’en aller, puisque aucun camion n’est en vue à l’horizon, mais c’est alors qu’il entend des gens crier que les camions sont là.

« Sachant que les camions étaient enfin arrivés après toutes les souffrances que j’avais connues, j’ai décidé d’avance toujours plus »,

dit-il.

« Comme c’était la première fois [que je recevais de l’aide d’un camion], j’ai demandé à plusieurs personnes autour de moi comment cela allait se passer et elles m’ont dit que les forces d’occupation allaient tirer en l’air, en guise de signe nous disant de faire demi-tour de sorte que les camions puissent aller de l’avant. »

Quand les camions humanitaires ont redémarré, les tirs ont effectivement débuté, mais al-Shorbassi est resté sur place, présumant que les tirs n’étaient pas dirigés sur les gens mais vers le ciel.

Mais quand il a vu que les balles frappaient les gens et qu’ils les a entendus crier, il s’est mis à courir pour se mettre à couvert. D’autres gisaient au sol près de lui, et l’un d’eux avait été abattu.

« J’ai décidé de bondir et de courir vers le littoral, en espérant que ce sera plus sûr là-bas. »

Al-Shorbassi avait pris la direction de la mer, mais pour découvrir qu’aucun endroit n’était sûr ; plusieurs hommes autour de lui allaient être abattus par les forces israéliennes. Il changea à nouveau de direction, se cachant derrière des amas de décombres le long de la rue, tout cela pour découvrir un char israélien à moins de 100 mètres de lui.

« J’ai continué de courir avec les gens qui m’entouraient, une quinzaine environ »,

dit-il. Il était même passé au travers d’un feu sur le sol, se brûlant aux mains et aux pieds.

« Je n’avais rien senti à cause de l’adrénaline. »

Pendant le massacre, al-Shorbassi avait oublié l’aide. Tout ce qu’il voulait, c’était survivre. Puis il aperçut un camion et s’en approcha.

Quelqu’un à l’arrière lui avait jeté un sac de farine.

« Tout en traînant le sac, je cherchais autour de moi un chemin pour rentrer [chez moi], mais la fusillade avait repris. »

Al-Shorbassi était tombé par terre et le camion s’était mis en route. Comme il s’éloignait en rampant pour ne pas être écrasé, il avait perdu le sac de farine.

« Je ne pouvais me déplacer rapidement, si bien que le camion m’est passé sur le pied »,

dit-il.

« Je pouvais à peine respirer, car les gens me passaient au-dessus de la tête . »

Il avait pu échapper à la foule et compris qu’il pouvait à peine marcher. Il était retourné vers sa famille avec rien et ils l’avaient emmené d’un hôpital à l’autre, mais tous étaient saturés de gens qui s’étaient fait tirer dessus ou avaient été mutilés dans le massacre.

Finalement, au Complexe médical Al-Sahaba, il avait appris qu’il avait le pied cassé.

Il s’était dit que s’il y avait eu des dalles dures et non du sable sous son pied quand le camion lui était passé dessus, il aurait pu lui broyer le pied de façon irrémédiable.

Aujourd’hui, al-Shorbassi vit avec sa famille à al-Tuffah et il a juré de ne plus jamais retourner vers un camion d’aide.

 

Abdullah Naim Abu Aser

Abdullah Naim Abu Aser, 22 ans, travaillait comme chef-cuisinier, avant le génocide. En février 2024, il vivait dans le quartier d’al-Rimal à Gaza. Il avait refusé d’évacuer vers le sud de Gaza.

« Je n’avais pas d’endroit ni de parents dans le sud, et je ne pouvais me permettre les coûts de transport, qui montaient en flèche »,

dit-il, mentionnant au passage qu’il pouvait en coûter 1 500 dollars à une famille pour se faire transporter avec le sud avec ses biens.

Abu Aser n’était pas marié, mais faisait partie d’une famille de neuf personnes.

« Les loyers des maisons étaient exorbitants, quand il y en avait, et les tentes étaient rares dans toute la bande de Gaza »,

dit-il.

Son souvenir dominant de l’époque, c’était la faim, tant pour lui que pour sa famille. Il dit que chaque fois qu’il entendait parler d’aide – aussi minimale fût-elle – entrant dans l’enclave, il allait en chercher pour sa famille. Il estime s’être mis en quête de camions humanitaires au moins quinze fois, mais qu’il n’était parvenu qu’à deux reprises à obtenir de la nourriture.

Il dit qu’il avait assisté à des fusillades et à des massacres sur les sites d’aide mais que ce qu’il avait vu à al-Nabulsi était « inoubliable ».

Vers 21 heures, le 28 février, Abu Aser et quelques amis se rendaient à pied au rond-point, où il avait appris que des camions humanitaires allaient passer pour entrer dans le nord de Gaza.

Abu Aser dit que la route allant de l’hôpital Al-Shifa Hospital, où il était réfugié à l’époque, au rond-point était dangereuse à cause des bombardements incessants.

Le fait de se rendre compte qu’ils se dirigeaient vers l’endroit où était centralisé le contrôle israélien « était terrifiant au-delà des mots », dit Abu Aser.

C’était après minuit qu’Abu Aser était arrivé au rond-point, où des centaines de personnes, voire des milliers, s’étaient rassemblées.

Il dit que lorsque les camions humanitaires étaient arrivés, il avait entendu des tirs.

« Ce n’étaient pas des tirs en l’air »,

poursuit-il.

« J’ai vu plus de dix personnes abattues, coupées en deux [par les balles] et couvertes de sang juste en face de moi. »

Malgré ce qu’il avait vu, Abu Aser avait continué de s’approcher du camion et était parvenu à obtenir un sac de 25 kg de farine.

Il était retourné vers Al-Shifa et était arrivé vers 6 heures, sans toutefois retrouver ses amis nulle part.

« J’étais revenu, mais pas mes amis »,

dit Abu Aser.

« Chaque fois que je me souviens de mes chers amis, je me sens coupable d’avoir survécu. »

Abu Aser ne peut se décider à parler plus longtemps de ses amis qui ont été tués ce jour-là.

« Je ne peux jamais voir quelque chose d’ordinaire dans la farine. C’est comme si elle était mélangée au sang de mon peuple. L’occupation l’a utilisée comme une arme contre nous. Jamais la farine n’avait été plus chère, jamais l’occupant n’avait été plus méprisable. »

 

Muhammad Ayman Shallah

Muhammad Ayman Shallah, 17 ans, fréquentait l’enseignement secondaire supérieur, en octobre 2023. Comme des centaines de milliers d’autres enfants et adolescents de Gaza, il lui était impossible de poursuivre son éducation, puisque Israël avait détruit ou endommagé 97 pour 100 des écoles, estime-t-on.

Durant les premiers mois du génocide, Shallah avait tenté d’évacuer du quartier de Shujaiya, à Gaza, mais il ne voulait pas risquer sa vie au check-point.

« J’avais appris que les forces d’occupation israéliennes arrêtaient les gens qui évacuaient vers le sud et qu’elles les tuaient parfois, de sorte que nous étions restés dans le nord de Gaza »,

dit Shallah.

« Chaque fois que j’appelais mes proches, ils me conseillaient de ne pas évacuer, vu que la situation dans le sud de Gaza était vraiment difficile, avec tous ces gens qui vivaient dans des tentes. »

Shallah était sorti à plusieurs reprises dans l’espoir d’obtenir de l’aide pour les six membres de sa famille, mais il avait décrit la famine de février 2024 comme l’une des périodes les plus dures.

Deux jours avant le massacre du rond-point d’al-Nabulsi, Shallah s’y était rendu avec son père, son oncle et son cousin afin de tenter d’obtenir de l’aide. Ils avaient attendu les camions toute la nuit et s’étaient assis près d’un feu pour avoir plus chaud, mais avaient dû rentrer chez eux vers minuit, les mains vides.

« Quand nous sommes arrivés chez nous, nos proches nous ont dit que les camions étaient arrivés et que les gens avaient reçu de l’aide, de sorte que nous y sommes retournés le lendemain. »

Le 28 février, vers 23 heures, Shallah est retourné une fois de plus à al-Nabulsi dans l’espoir d’avoir de la farine.

« Les bombardements étaient plus lourds et le temps plus froid, ce jour-là, et je n’avais plus mangé depuis plusieurs jours »,

dit-il.

Il se rappelle que, alors qu’il marchait vers le rond-point, les drones et quadricoptères israéliens étaient présents en permanence.

« Je suis arrivé près de la zone d’al-Nabulsi vers midi et demie, mais il y avait là des centaines de personnes. »

Il dit qu’il avait essayé de tourner autour des foules dans l’espoir d’avoir une meilleure chance d’obtenir de la farine.

Shallah dit qu’il avait vu un quadricoptère tirer sur les gens vers 15 heures.

« Ça tirait de partout »,

dit-il,

« si bien que, quand je voyais une voiture incendiée ou une dune de sable, je me cachais derrière. »

Il avait vu plusieurs personnes gisant sur le sol, mortes. Il avait eu peur d’aider les gens, puisqu’il allait certainement être abattu lui-même.

« En raison de la famine sévère, certaines personnes sont allées vers le char israélien afin d’accroître leurs chances d’avoir de l’aide »,

dit-il.

« J’ai vu un homme hurler au moment où une balle a touché sa main. Elle l’avait complètement déchiquetée. Mais personne ne pouvait l’aider. »

Le père de Shallah les avait renvoyés chez eux, lui et son cousin, alors que lui était resté avec l’oncle de Shallah.

Ils étaient retournés chez eux mais, quand le soleil s’était levé, vers 5 heures du matin, ils étaient retournés sur le site de l’aide.

« Quand je suis arrivé, le sol était couvert de sang et les tirs n’avaient pas cessé »,

dit Shallah.

« J’ai cherché mon père et mon oncle mais je n’ai pas pu les trouver. »

Seul son oncle était rentré vers 8 heures du matin et il avait dit qu’il avait été séparé du père de Shallah dans le chaos.

« Après avoir attendu, je suis allé à l’hôpital Al-Shifa, pour tenter de retrouver mon père parmi les martyrs et les blessés »,

dit-il.

« Comme je ne pouvais pas retrouver mon père, j’étais choqué et je pensais aux personnes tuées près du char israélien et je me disais que personne ne pouvait les secourir. »

Le père de Shallah était rentré chez lui plus tard ce matin-là.

« Au moment où j’ai vu mon père, je lui ai dit que je préférais encore crever de faim que de retourner aux camions humanitaires. »

Shallah dit qu’il comprend la vraie valeur de la farine, aujourd’hui.

« Je n’ai pas jeté un seul bout de pain depuis le début du génocide »,

ajoute-t-il.

Shallah se souvient du massacre comme s’il avait eu lieu hier.

« J’aurais toujours peur d’une répétition du massacre de ces jours-ci, puisque la situation n’a pas changé. L’occupation israélienne violerait l’accord de cessez-le-feu à tout moment. »

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Khaled Al-Qershali
est un diplômé en anglais qui travaille comme journaliste à Gaza.

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Publié le 20 avril 2026 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

 

 

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