La résistance n’a pas à se justifier : Réflexions sur le Déluge d’Al-Aqsa et sur le droit des peuples à résister au colonialisme de peuplement
Depuis le Déluge d’Al-Aqsa, une part importante de la discussion internationale s’est focalisée sur la condamnation de la résistance palestinienne, alors que le projet colonial sioniste a largement échappé à un véritable examen.

Masar Badil, 3 août 2026
Le présent article pose une question différente :
Pourquoi attend-on constamment de la résistance qu’elle se justifie, alors qu’on demande rarement au colonialisme de justifier son existence même ?
À travers ce prisme, l’article examine la guerre asymétrique, les appels au désarmement de la résistance, le droit du peuple palestinien à déterminer sa propre trajectoire et l’impact politique et stratégique du 7 octobre.
Depuis le Déluge d’Al-Aqsa, une grande partie du débat international autour de la Palestine a porté sur la mauvaise question :
Comment la résistance palestinienne peut-elle être justifiée ?
Les gouvernements, les médias et de larges secteurs de l’establishment politique se sont consacrés à condamner le 7 octobre, tout en ne se demandant que rarement quelles étaient les conditions qui ont rendu inévitable la résistance d’un peuple vivant sous un colonialisme de peuplement depuis plus d’un siècle.
La réalité est que la résistance palestinienne n’a pas créé le colonialisme. Elle n’a pas chassé des centaines de milliers de Palestiniens de leurs foyers, elle n’a pas saisi leur terres, n’a pas installé des colonies, n’a pas imposé un système d’apartheid ou un blocus à la bande de Gaza depuis près de deux décennies. Tout ceci a été de loin antérieur au 7 octobre.
Au moment où Gaza entrait dans sa 17e année d’état de siège, les colonies en Cisjordanie continuaient de s’étendre, les autorités d’occupation persistaient dans leurs efforts en vue de judaïser Jérusalem et de déplacer sa population palestinienne, et les accords de normalisation renforçaient l’illusion que l’entité sioniste pouvait être intégrée à la région sans résoudre la question palestinienne.
Le but de tout cela était clair : marginaliser la Palestine et l’écarter de l’agenda régional et international alors que la projet colonial de peuplement sioniste consolidait ses gains sur le terrain. La vraie question, par conséquent, n’est pas de savoir comment la résistance peut se justifier, mais comment un projet colonial qui dépouille le peuple palestinien de sa terre et de ses droits nationaux depuis plus d’un siècle peut lui-même se justifier.
Vue sous cet angle, la question n’est pas de savoir pourquoi le Déluge d’Al-Aqsa a eu lieu, mais pourquoi son apparition a semblé surprenante à certains. Personne n’acceptera indéfiniment le vol de sa terre, le refus de ses droits et la destruction de son avenir politique. La résistance apparaît quand un peuple reconnaît que cesser d’affronter le colonialisme signifie accepter la poursuite de son expansion.
À ce point, une autre objection familière apparaît :
« La résistance devrait avoir choisi une autre voie. »
Pourtant, ceux qui avancent cet argument fournissent rarement une réponse claire à cette question toute simple : Quelle voie ?
Il est facile de parler abstraitement du droit des peuples occupés à résister « par tous les moyens possibles ». Il est bien plus difficile de comprendre ce que ces mots signifient vraiment quand tout un peuple vit sous occupation, sous état de siège, sous surveillance militaire permanente et sous un profond déséquilibre du pouvoir. Les méthodes utilisées par la résistance ne sont pas le produit d’un libre choix ; elles sont un reflet direct de la réalité imposée par le colonialisme.
Un État qui possède l’une des armées les plus avancées du monde, une puissance aérienne sophistiquée, le soutien militaire des puissances occidentales, des services de renseignement modernes et un très large appui politique et militaire des puissances occidentales combat nécessairement d’une façon absolument différente qu’un peuple colonisé dont les seules ressources sont celles que ce même peuple peut organiser, protéger et développer sous de sévères restrictions.
La guerre asymétrique, par conséquent, n’est pas une stratégie choisie par la résistance – c’est la conséquence naturelle d’un écrasant déséquilibre du pouvoir.
La même perspective devrait guider notre compréhension des tunnels de Gaza. Ils sont souvent présentés comme une preuve du caractère de la résistance, alors qu’en réalité, ils sont la conséquence directe d’un siège prolongé qui a transformé la bande en une enclave hermétiquement close. L’histoire des mouvements de libération nationale contient un grand nombre d’expériences comparables dans lesquelles les peuples colonisés ont conçu des méthodes d’affrontement de forces militaires infiniment supérieures aux leurs. Le Vietnam reste peut-être l’exemple le plus connu, bien qu’il ne soit en aucun cas le seul.
Les tunnels ne sont pas l’exception. La véritable anomalie réside dans l’attente de ce qu’un peuple assiégé combatte une armée coloniale en recourant aux mêmes méthodes que celles de cette armée.
La question n’a jamais été de savoir si la résistance possédait les mêmes capacités que l’occupation, mais s’il fallait s’attendre à ce qu’un peuple colonisé renonce à son droit de résister tout simplement parce qu’il n’a pas ces capacités.
La même logique apparaît chaque fois que l’on propose le désarmement de la résistance palestinienne comme une précondition à toute solution politique. La chose est présentée comme une voie vers la paix, mais elle évite constamment la question centrale :
Que recevrait le peuple palestinien en échange d’avoir cédé ses armes ?
L’expérience des dernières décennies offre peu de raisons d’être optimiste. Les diverses procédures politiques associées à la question palestinienne n’ont pas mis un terme au projet colonial. Au contraire, elles ont coïncidé avec l’expansion continue des colonies, la fragmentation du territoire palestinien et l’approfondissement du contrôle sioniste. Exiger le désarmement de la résistance tout en laissant intacte la structure coloniale équivaut à exiger du peuple palestinien qui cède l’un de ses principaux moyens de résistance sans supprimer les conditions qui font de la résistance une nécessité historique et politique.
L’histoire des mouvements de libération nationale confirme également une vérité pénible : Les puissances coloniales ne se sont jamais retirées de leurs colonies parce que le peuple colonisé avait simplement choisi de cesser de résister. La libération n’a jamais été le produit de la bienveillance du colonisateur, mais plutôt le résultat de luttes qui ont rendu le maintien du pouvoir colonial plus onéreux que son départ. La Palestine ne fait pas exception à ce modèle historique.
Le discours international lui non plus ne cesse de décrire les Palestiniens – surtout ceux de Gaza – comme les victimes de leur propre résistance plutôt que comme les victimes du colonialisme de peuplement. De la sorte, le colonialisme disparaît de vue alors que la résistance elle-même devient le problème central.
Cette perspective reflète une forme profonde de paternalisme politique. Dans la plupart des luttes pour la libération nationale , le droit des peuples à déterminer leurs propres méthodes de lutte est perçu comme allant de soi. Mais, en ce qui concerne la Palestine, ce principe fait brusquement l’objet d’une approbation extérieure. D’autres prétendent décider des formes de résistance qui sont acceptables, de quand elles peuvent être utilisées et de quand elles doivent cesser.
La véritable solidarité avec la Palestine veut pas dire dicter au peuple palestinien comment il devrait libérer sa patrie. Elle signifie reconnaître son droit de choisir la voie qu’il considère comme appropriée pour mettre un terme au colonialisme et revendiquer sa liberté.
L’une des critiques les plus fréquemment répétées depuis le Déluge d’Al-Aqsa consiste à prétendre que l’opération n’a rien rapporté de positif au peuple palestinien. La question est souvent posée de cette façon :
Qu’est-ce que les Palestiniens ont gagné du 7 octobre si Gaza a souffert d’aussi immenses destructions ?
À première vue, cela semble une question légitime. Mais la réponse dépend entièrement de la perspective selon laquelle est est posée.
Si l’évaluation se limite uniquement à la catastrophe humanitaire subie par Gaza, l’image restera inévitablement incomplète. Personne ne peut nier le génocide, la destruction systématique des villes, les dizaines de milliers de martyrs et de blessés, la politique d’affamement délibéré et les déportations forcées infligées au peuple palestinien. Ces réalités ne peuvent être minimisées ni réduites à de simples statistiques.
Mais aucune de ces choses ne peut être considérée comme ayant commencé le 7 octobre. Gaza avait déjà enduré des années d’un blocus qui avait dévasté son économie, restreint les déplacements de sa population et transformé la vie quotidienne en une forme permanente de punition collective. Le colonialisme de peuplement et la violence structurelle existaient bien avant le Déluge d’Al-Aqsa et ils continueront aussi longtemps que subsisteront les causes qui les sous-tendent. La décision de commettre un génocide a été prise par l’État occupant ; tenir la résistance responsable de ce crime, c’est tout simplement en transférer la responsabilité du perpétrateur à la victime.
Pour cette raison, la véritable question s’étend au-delà de ce qui s’est passé après le 7 octobre. Elle doit également inclure la réalité qui a précédé.
Avant le Déluge d’Al-Aqsa, la cause palestinienne était continuellement marginalisée. Les projets de normalisation avançaient. Le siège de Gaza était de plus en plus traité comme une question ordinaire. Les colonies de Cisjordanie se développaient avec un minimum de coût politique. Le monde était de plus en plus content de gérer la question palestinienne plutôt que de s’en prendre à ses racines coloniales. Le temps œuvrait en faveur du projet colonial.
Le Déluge d’Al-Aqsa a bouleversé bon nombre de ces hypothèses. La Palestine est revenue au centre des discussions internationales. L’image de l’entité sioniste en tant que puissance invincible a été ébranlée. La normalisation n’est plus apparue comme la voie inévitable qu’on nous avait présentée. Le monde assistait également à l’une des plus larges vagues de solidarité avec la Palestine de l’histoire récente, puisque des millions de personnes se mettaient à se poser des questions qui avaient largement disparu du débat public – des questions sur les racines du conflit, sur le colonialisme de peuplement et sur les droits du peuple palestinien.
Rien de tout ceci ne compense les immenses sacrifices consentis par le peuple palestinien, pas plus que cela ne devrait en aucun a être traité comme un prix acceptable pour de telles souffrances. Pourtant, cela réfute également l’allégation disant que le Déluge d’Al-Aqsa n’a rien changé du tout.
Les mouvements de libération nationale ne se mesurent pas selon le résultat d’une seule bataille. Ils se mesurent selon leur capacité à altérer l’équilibre d’une lutte, à perturber les réalités qui semblaient naguère permanentes et à forcer le retour à l’agenda de la cause même que le colonialisme cherchait à oblitérer. Selon cette perspective, le Déluge d’Al-Aqsa ne peut être jugé uniquement sur ses conséquences militaires ou humanitaires immédiates. Son impact politique et stratégique sur la trajectoire de la cause palestinienne doit également être considéré.
D’aucuns prétendent parfois que la résistance aurait dû attendre des conditions plus favorables. Pourtant, cette opinion élude elle aussi une simple question :
Quelle était l’alternative ?
S’attendait-on à ce que les Palestiniens doivent attendre plusieurs années de plus alors que le siège se poursuivait ? Attendre l’installation de plus de colonies encore et d’autres confiscations de terres ? Attendre jusqu’au moment où les projets de normalisation auraient été achevés et où la question palestinienne aurait été transformée en dossier oublié ?
Sous des conditions coloniales, le temps n’œuvre pas en faveur des colonisés. Chaque année qui passe sans changement signifie plus de colonies encore, plus de confiscation de terres, plus de déportations de Palestiniens et un enracinement plus profond du système colonial.
On présente souvent les négociations comme la seule alternative à la résistance. Mais le problème ne consiste pas à choisir entre la résistance et les négociations. Le problème réside dans le fait de présumer qu’un peuple colonisé peut négocier ses droits nationaux avec la puissance même qui le colonise alors que la structure coloniale demeure intacte.
L’histoire des mouvements de libération nationale montre que la liberté n’est pas née d’accords entre le colonisateur et le colonisé. Elle émerge du démantèlement du système colonial même. Tant que ce système se maintient, les négociations ne peuvent rien faire de plus que d’administrer la réalité coloniale – elles ne peuvent l’amener à sa fin.
Finalement, le paradoxe central reste que le monde discute à l’infini des méthodes de la résistance palestinienne tout en traitant le projet colonial sioniste de peuplement – qui a fait de la résistance une nécessité historique – en tant que fait hors de question ne requérant pas d’explication.
Tout le monde a le droit de débattre ou d’être en désaccord politiquement avec certaines méthodes particulières de résistance. Ce qui ne peut être légitimement nié, toutefois, c’est le droit d’un peuple vivant sous un pouvoir colonial de résister au système qui le prive de sa terre, de sa liberté et de son existence nationale. Ce droit n’est accordé par aucune organisation particulière, pas plus qu’il ne dépend d’une seule opération militaire. Sa légitimité découle de l’existence d’un peuple privé de sa patrie, de sa souveraineté et de ses droits nationaux.
Tant que cette réalité persistera, la résistance restera une partie naturelle de l’histoire palestinienne et de la lutte du peuple palestinien jusqu’à sa libération et son retour.
Il est temps de cesser d’exiger que les Palestiniens justifient leur résistance et commencent à poser la question qui a été ignorée depuis des décennies :
Comment un projet colonial de peuplement qui, pendant plus d’un siècle, a refusé à tout un peuple son droit à la liberté, au retour et à un existence digne dans sa propre patrie, peut-il continuer à être justifié ?
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Publié le 3 août 2026 sur Masar Badil
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine
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