Restauration de la « Journée de la lutte palestinienne » : Du discours de la Nakba au projet de libération
Chaque année, à l’approche du 15 mai, la Palestine revient à l’avant-plan de la mémoire du monde comme une plaie qui ne cesse de saigner depuis 1948. Les images de déportation, de massacres, la destruction des villages palestiniens et le déracinement des gens de leur terre revivent sous un nom et un slogan qui s’est fortement intégré au discours politique et médiatique d’aujourd’hui : la « Nakba ». Mais la question digne de faire l’objet d’une discussion aujourd’hui est celle-ci :
Cette seule expression est-elle en mesure de transmettre la nature de la phase historique que vit le peuple palestinien ? Et sert-elle la conscience de la libération palestinienne, arabe et internationale, ou en est-on plutôt venu à confiner la cause palestinienne dans le cadre de la tragédie, de la victimisation et de la catastrophe humanitaire ?

Khaled Barakat, 11 mai 2026
À partir d’ici apparaît la nécessité de restaurer la considération envers un concept politique et orienté sur la lutte tel qu’il a été adopté par les forces de la révolution palestinienne après le lancement du mouvement fedayin contemporain dans les années 1960 : L’appellation « Journée de la lutte palestinienne », ainsi que le slogan « Semaine internationale de solidarité avec le peuple palestinien et ses droits inaliénables ». Ces appellations n’étaient pas simplement des substitutions linguistiques, mais elles exprimaient plutôt une transition historique dans la conscience de soi du peuple palestinien, de la position d’une victime molestée à celle d’un peuple qui combat en menant une guerre de longue haleine et une bataille pour sa libération et son retour.
Ici, il vaut la peine de s’arrêter un instant sur les racines intellectuelles du terme « Nakba » même. Quand le penseur arabe syrien Constantine Zureiq a créé ce terme dans son célèbre ouvrage de 1948, The Meaning of the Disaster (La signification du désastre), il ne voulait pas seulement dire ce qui était arrivé au peuple palestinien, mais il parlait plutôt du « désastre des Arabes en Palestine » – c’est-à-dire la défaite historique, politique et civilisationnelle subie par l’ordre arabe officiel et les élites arabes des mains du projet sioniste et du colonialisme occidental.
Vu sous cet angle, Zureiq était correct et exact dans sa caractérisation : La Nakba n’était pas simplement la perte d’une terre, mais aussi l’expression d’une incapacité totale des Arabes qui avait permis l’établissement de l’entité sioniste sur la terre de Palestine et la déportation de son peuple. Toutefois, le mouvement national palestinien, particulièrement après le lancement de la révolution palestinienne contemporaine, a cherché à se mouvoir au-delà de la condition de la « Nakba » en tant que titre de défaite, vers la redéfinition du Palestinien en tant que porteur d’un projet de résistance et de libération, et pas simplement en tant que victime d’une catastrophe historique. C’est de là qu’est venue l’emphase sur le concept de la « Journée de la lutte palestinienne » en tant qu’expression de la transition de l’ère de la défaite vers l’ère de l’action militante et de l’initiative historique.
Le mouvement national palestinien, spécialement lors de son ascension révolutionnaire après la défaite de 1967, a compris que réduire la Palestine à la seule « Nakba » portait un danger politique et moral. La Nakba est la description d’un événement historique qui a eu lieu en 1948 ; toutefois, la Palestine est une cause toujours en cours et une lutte ouverte contre le projet colonial de peuplement sioniste. Par conséquent, l’emphase a été placée sur la transformation du 15 mai en une occasion de mobilisation politique, populaire et révolutionnaire, affirmant que le peuple palestinien n’avait ni été vaincu ni n’avait disparu, mais qu’il s’était réorganisé dans les camps de réfugiés, dans les arènes de la résistance et dans les mouvements d’étudiants, de travailleurs et de fedayins, se muant ainsi en une force historique combattant pour la libération.
Toute personne qui lit de la littérature révolutionnaire, des ouvrages sur la pensée politique palestinienne ou les écrits des organisations de fedayins au cours de la montée de la révolution palestinienne contemporaine, trouvera que le 15 mai n’était pas simplement un « anniversaire de la Nakba », mais une opportunité internationale appelée « Semaine internationale de solidarité avec le peuple palestinien et ses droits inaliénables ». Ce concept était lié à une vision palestinienne, arabe et internationale qui considérait la Palestine comme une cause complète de libération nationale et humaine, et pas seulement comme une question humanitaire liée aux réfugiés ou aux retombées de la guerre. Toutefois, ce concept s’est mis progressivement à décliner avec la montée du projet de règlement politique et avec la transition du discours de la libération complète vers celui de l’« État palestinien » dans les conditions imposées par l’ordre international existant.
Dans ce contexte, le 29 novembre, l’anniversaire de la résolution des Nations unies sur la partition de la Palestine, votée en 1947, a été institutionnalisé comme « Journée internationale de solidarité avec le peuple palestinien ». L’ironie, ici, c’est que cette date n’est pas connectée à la volonté du peuple palestinien ou à sa lutte, mais à une décision internationale qui a légitimé la partition de la Palestine et a accordé au mouvement sioniste une reconnaissance internationale pour avoir établi une entité coloniale sur la terre de la Palestine historique. Par conséquent, restaurer le 15 mai comme « Journée de la lutte palestinienne » signifie également restaurer la boussole politique qui relie la solidarité internationale à l’idée de la libération et du retour, et non à la logique de la partition et du peuplement colonial.
La différence entre les deux expressions n’est pas superficielle. « Nakba » fait référence à la catastrophe et à la défaite, alors que « Journée de la lutte palestinienne » fait allusion à la résistance, à la continuité et à la volonté populaire. La première se concentre sur ce que le colonialisme a fait au peuple palestinien alors que la seconde se concentre sur ce que font les Palestiniens pour affronter et déraciner le colonialisme. Entre les deux discours, il y a une profonde différence dans la construction de la conscience politique, spécialement parmi les nouvelles générations en Palestine et dans la diaspora.
Cela ne signifie pas qu’il faille abolir la caractérisation de la Nakba ou réduire son importance historique, mais plutôt la restaurer dans son propre contexte. La Nakba n’est pas un souvenir figé qui s’est terminé en 1948 ; c’est un processus colonial toujours en cours actuellement et qui s’étend sur plus de sept décennies. Mais affronter cette Nakba en cours ne peut se faire uniquement en pleurant sur le passé ou en revisitant les scènes du déplacement. Cela requiert de mettre en exergue la voie de la résistance populaire et armée, la détermination des prisonniers, les soulèvements populaires, l’engagement des réfugiés envers le droit au retour et la solidarité internationale croissante avec la Palestine.
Raviver l’usage de l’appellation « Journée de la lutte palestinienne » aujourd’hui porte également une importante signification politique en affrontant les tentatives en vue de liquider la cause palestinienne et de la réduire à une simple question humanitaire ou de secours. La cause palestinienne n’est pas une crise de réfugiés qui ont besoin d’aide, mais la cause d’un peuple qui livre une bataille pour sa libération nationale contre un projet colonial de peuplement soutenu par les puissances impérialistes occidentales. Par conséquent, le langage utilisé pour décrire la cause n’est pas une question secondaire ; il fait partie de la bataille autour de la conscientisation et du discours historique.
De même, restaurer le concept de la « Semaine internationale de solidarité avec le peuple palestinien et ses droits inaliénables » réaffirme la dimension internationaliste de la cause palestinienne. La Palestine n’a jamais été uniquement un problème humanitaire local ou isolé ; elle a toujours constitué un symbole mondial de l’affrontement du colonialisme, du racisme et de la domination. Historiquement, la révolution palestinienne a été liée au mouvements de libération en Afrique, en Asie et en Amérique latine, ainsi qu’aux luttes des peuples contre l’apartheid, le colonialisme et l’occupation.
À la lumière des transformations qui se déroulent aujourd’hui, avec la montée au niveau mondial de mouvements de solidarité populaires avec la Palestine et la réapparition du slogan « du fleuve à la mer », surgit le besoin urgent de présenter à nouveau le quinze mai comme une journée de lutte, de confrontation et de mobilisation populaire au niveau mondial et pas simplement comme une occasion de se lamenter sur une tragédie. Car, en dépit des massacres, du siège, du génocide et de la déportation, le peuple palestinien continue de résister et la Palestine continue de produire de nouvelles formes de détermination et de lutte.
Restaurer l’appellation « Journée de la lutte palestinienne » et appeler à « la libération de la Palestine du fleuve à la mer », ce n’est pas simplement de la nostalgie envers la littérature de la révolution palestinienne des années 1970. C’est surtout une tentative de reconnecter le présent avec les racines du projet palestinien de libération et de restaurer la compréhension de ce que la Palestine n’est pas seulement une question de souvenir, mais aussi une question d’avenir. Un avenir forgé par le biais de la lutte populaire, de la résistance, de l’organisation et de la volonté collective, et non par le biais de la soumission à la logique de la défaite permanente.
Pour cette raison, le quinze mai doit être présenté comme une journée de renouvellement de la promesse faite à la Palestine, au retour et à la libération et comme une journée de réaffirmation de ce que la Nakba n’a pas marqué la fin du peuple palestinien mais, au contraire, qu’elle a lancé l’un des plus longs mouvements de libération nationale de l’ère moderne.
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L’article que voici a été rédigé par Khaled Barakat, membre du Comité exécutif de Masar Badil, le Mouvement palestinien de la voie révolutionnaire alternative, et a été d’abord publié en arabe dans le journal Al-Akhbar
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Publié le 11 mai 2026 sur Masar Badil
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




