Wadih Al-Ali… La voix des réfugiés qui ne s’est pas éteinte

Une délégation de Samidoun Belgique et de la Plateforme Charleroi-Palestine était au Liban au mois de janvier. Elle s’est rendue dans les camps de réfugiés et dans les centres culturels palestiniens et libanais. Elle a rencontré les familles des prisonniers libanais détenus dans les geôles de l’occupant, ainsi que le combattant Georges Abdallah et des activistes et organisations palestiniennes et libanaises.

Fin mai, elle avait appris le décès soudain de Wadih al-Ali, un jeune réfugié du camp d’Ein al-Hilweh, qu’elle avait rencontré à Saïda. Ci-dessous l’article du journaliste Ahmed Al-Sabahi, qui avait accompagé la délégation.

 

Wadih Al-Ali est la deuxième personne à droite sur la photo.

De droite  à gauche :  Ahmed Al-Sabahi et Wadih al-Ali

 

Ahmed Al-Sabahi

La nouvelle, choquante, m’a passablement surpris : la mort d’un jeune homme, Wadih al-Ali, un fils du camp de réfugiés palestiniens de Ein al-Hilweh, au Sud-Liban, et membre du Mouvement palestinien indépendant.

Je ne l’ai connu que brièvement, mais les milieux palestiniens au Liban le connaissaient bien. Le Mouvement palestinien indépendant a été un levier de l’action militante face aux mesures qui étouffent les Palestiniens au Liban. Il a été mis en place pour la première fois en 2013, sous l’appellation de « Initiative de la jeunesse » et, à l’époque, Wadih et ses camarades s’étaient limités à faire cesser les problèmes de sécurité en communiquant avec les partis en conflit. Ils avaient poursuivi leur mission nationale jusqu’en 2018, même s’il s’agissait d’une responsabilité censée être assumée avant tout par les factions palestiniennes. Cependant, Wadih et ses camarades n’avaient pas hésité à l’assumer en s’appuyant sur leur sentiment qu’il étaient les enfants de cette souffrance et dans leur tentative d’épargner à la population du camp de Ein al-Hilweh les répercussions de la déportation et les dégâts qui étaient infligés à leurs habitations.

Les réfugiés de Palestine ont été abandonnés à leur sort face aux défis qui sont devenus insolubles sur tous les plans : sanitaire, économique et civil.

Avec l’aggravation des crises économiques au Liban et la dévaluation de la livre libanaise face au dollar, le Hirak (Ndlr : mouvement) est devenu actif entre 2019 et 2020 en œuvrant avec les comités de quartier. Wadih assumait la responsabilité médiatique et humanitaire dans l’un de ces comités, dont le principal objectif était de fournir une assistance sur le plan de la santé et de l’alimentation par le biais des institutions sanitaires, puisque l’UNRWA ne fournissait plus de soins adéquats aux réfugiés palestiniens.

Ces dernières années, Wadih et ses collègues ont été actifs en faisant face aux mesures de l’UNRWA contre ses employés en les arrêtant et les punissant pour leurs positions politiques en solidarité avec Gaza, considérées comme une violation des normes de « neutralité », et aux mesures qui réduisaient les services fournis aux réfugiés palestiniens, surtout dans les domaines de la santé et de l’éducation. Ils ne se sont pas limités à des sit-in en face des bureaux de l’UNRWA, mais en ont également organisé à l’intérieur des camps, où ils ont passé des journées entières à défendre les revendications légitimes des réfugiés palestiniens.

Wadih était un élément actif du Mouvement palestinien indépendant, lequel adopte le principe du volontarisme sans le moindre financement. C’était une lutte où était impliquée la « chair vive ».

Dernièrement, accompagné par un groupe d’activistes venus de Belgique, j’ai eu le privilège de rencontrer le Hirak du camp de Ein al-Hilweh, puis parmi les tentes de Nahr el-Bared dans le nord du Liban, et notre principale préoccupation a été de chercher la façon de transmettre au monde le message des réfugiés.

Wadih et ses camarades étaient impatients d’apporter au monde la voix des réfugiés palestiniens. Quand je leur ai demandé de rencontrer une délégation étrangère, ils ont bien accueilli l’idée, alors que d’autres se sont excusés, désespérés, en demandant : « Qu’est-ce qu’une délégation étrangère peut nous proposer d’autre que de prêter l’oreille à notre tragédie sans cesse répétée en tant que réfugiés au Liban ? »

Dans ces rencontres, Wadih avait à cœur de consolider le travail commun. Alors que les factions palestiniennes sont tombées dans une profonde léthargie, avec ou sans excuse, à propos des affaires des réfugiés dans les camps sous le prétexte de « manque de moyens financiers », Wadih et le Mouvement palestinien indépendant en sont venus à parler non seulement des questions majeures, mais aussi de la souffrance humaine quotidienne des réfugiés palestiniens, en s’ouvrant au dialogue avec n’importe quelle délégation ou entité.

Après s’être opposé à la restitution des armes des camps appliquée par le mouvement du Fatah et en l’absence de résultats tangibles concernant les droits des réfugiés palestiniens, après des années de promesses, le Hirak n’a pas été à l’abri des ordonnances sécuritaires de l’appareil d’État libanais.

J’ai appris de sources privées que des responsables du Comité du dialogue libano-palestinien, qui est affilié au gouvernement libanais ont demandé aux membres du Hirak du camp de Nahr al-Bared de ne pas faire objection au principe de la restitution des armes, puisqu’il s’agissait d’une demande du mouvement du Fatah. Toutefois, le Hirak a exprimé sa position, non pas pour violer la loi, mais par conviction car, alors que les forces politiques sont préoccupées par leurs agendas serrés, les réfugiés se noient dans leurs souffrances quotidiennes.

Avec des moyens modestes, Wadih et ses collègues ont mis en place un fonds de santé, financés avec l’argent même des réfugiés, dans une tentative de combler une petite partie du gouffre des frais d’hospitalisation coûteux au Liban, à un moment où l’assistance de l’UNRWA couvre moins de la moitié des coûts de traitement.

Ahmed Ibrahim, un membre du Mouvement palestinien indépendant, a été interviewé dans le cadre d’un épisode sur le camp de Ein al-Hilweh destiné au podcast de « Breaking the Silence », après que l’occupation israélienne avait ciblé le camp le 18 novembre 2025, ce qui s’était traduit par la mort de 13 personnes. Ibrahim avait parlé du rôle du Hirak, qui n’avait pas d’argent mais un cœur responsable et cherchait à soulager les blessures sur le terrain même lors de visites aux familles des martyrs.

Ce qui m’a rendu heureux et m’a attristé en même temps, c’est que le massacre commis par l’occupation à l’intérieur du camp est parvenu à rompre les barrières entre les voisins en conflit, après que les rivalités entre les groupes islamiques radicaux et le mouvement du Fatah allaient même jusqu’à empêcher le passage des personnes d’un quartier à l’autre. Mais, après le massacre, tout le monde avait échangé des visites de condoléances.

La délégation belge du réseau « Samidoun – Belgique » et de la Plate-forme « Charleroi pour la Palestine » a enregistré un message touchant adressé à Wadih et qui dit ceci :

« Nous avons été honorés de le rencontrer le 23 janvier 2026, lors d’une réunion avec le Mouvement palestinien indépendant au camp de Ein al-Hilweh. La discussion s’était concentrée sur la situation des réfugiés palestiniens au Liban, sur leurs souffrances quotidiennes ainsi que sur leur résistance et leur détermination inébranlables. »

« Wadih avait abordé de près trois problèmes clés affectant les existences des réfugiés palestiniens : les soins de santé, l’éducation et les affaires sociales. Il ne se considérait pas comme une victime passive des lois racistes imposées aux Palestiniens du Liban. Au contraire, il percevait son rôle dans la lutte pour la libération nationale comme un élément naturel de son existence et de son identité. »

La délégation avait conclu son message en disant :

« Nous vous sommes reconnaissants d’avoir eu la possibilité de faire sa connaissance et de le rencontrer et nous adressons notre sympathie sincère et notre soutien à sa famille, à ses proches et à ses amis pour cette perte douloureuse. »

L’écrivain palestinien Khaled Barakat, qui connaissait Wadih intimement, a déclaré :

« Le frère Wadih al-Ali, ce jeune combattant, cherchait à fournir aux malades toute l’aide possible, en s’appuyant sur son amour pour son peuple et son engagement à servir son peuple en vue de son but ultime : la libération de la Palestine. Il n’était ni médecin ni infirmier, mais son départ soudain a été un grand choc et une grande perte pour nos concitoyens à Ein al-Hilweh et pour leurs camarades au sein du Mouvement palestinien indépendant. Nous demandons que sa mémoire soit célébrée partout en tant que modèle révolutionnaire pour la jeunesse palestinienne. »

Wadih al-Ali est parti, laissant derrière lui une famille de huit enfants. Son cœur en lutte a cessé de battre après des années de fatigue ; il avait dédié sa vie à la prise en charge des affaires des patients, du personnel et des professeurs ; il avait participé à tous les événements palestiniens et pris l’initiative de travailler sans la moindre compensation, tout simplement parce qu’il se considérait comme un réfugié palestinien qui rejetait l’injustice et la spoliation. Il considérait toutes les personnes du camp comme ses propres enfants.

Tu nous manqueras…

Adieu, Wadih.

****

Publié fin mai sur al-Arabye
Traduction de l’anglais pour ce site : Jean-Marie Flémal

*****

La délégation Mahmoud Farajallah pleure les martyrs et dénonce la persistance de l’agression criminelle sioniste à l’encontre des peuples libanais et palestiniens

Vous aimerez aussi...