La violence des colons et celle de l’État ne font qu’une en Cisjordanie

La semaine dernière, une fois de plus, la violence des colons juifs en Cisjordanie occupée a encore débordé  au cours d’un incident sanglant qui a laissé six morts : quatre Palestiniens et deux Israéliens. Mais la tendance masque un objectif plus large qui est activement poursuivi : l’annexion de fait par Israël de la Cisjordanie occupée.

 

18 juillet 2026. À Tel, un village situé à l’ouest de Naplouse, en Cisjordanie, des Palestiniens inspectent une maison incendiée par un groupe de colons juifs. (Photo : Mohammed Nasser / APA images)

 

Tamara Nassar     30 juillet 2026     The Electronic intifada

L’incident meurtrier du village palestinien de Tel a fait les gros titres de la presse internationale, sans doute parce qu’il impliquait la mort de deux Israéliens et il est utilisé aujourd’hui comme prétexte pour lancer une opération militaire d’envergure contre les Palestiniens en Cisjordanie.

Des images vidéo de l’incident analysées par des enquêteurs, ainsi que des commentaires de témoins visuels, contredisent le discours de l’armée israélienne disant que des Palestiniens ont attaqué un groupe d’Israéliens en randonnée dans la région.

Aux premières heures du 24 juillet, entre 40 et 50 colons juifs, dont des enfants, ont infiltré par l’est le village palestinien de Tel, près de Naplouse, et ont attaqué quatre ou cinq maisons avec des pierres tout en tentant d’y pénétrer, a rapporté Human Rights Watch (HRW), citant des récits de témoins que ses enquêteurs avaient vérifiés sur des prises de vue vidéo.

Un colon armé a alors fait feu et blessé un résident palestinien, toujours selon HRW. Les villageois se sont rassemblés pour soutenir la famille du blessé et les colons se sont retirés.

Une demi-heure plus tard, le même groupe de colons est revenu par le sud-ouest du village, accompagné cette fois des forces d’occupation israéliennes.

Les colons venaient de Havat Gilad, un avant-poste de colonie non autorisé officiellement par le gouvernement israélien, estime l’organisation palestinienne des droits humains Al-Haq, qui a basé ses conclusions sur des comptes rendus de témoins et autres témoignages recueillis par ses enquêteurs sur le terrain.

Un résident local qui a assisté aux deux incidents, Mujahid Waleed, a déclaré qu’il y avait déjà eu des accrochages entre résidents palestiniens et colons au moment où il était arrivé sur les lieux du second incident.

« Les colons attaquaient les Palestiniens et l’armée était présente, mais sans intervenir », a-t-il dit à HRW.

« L’armée est intervenue une fois seulement, quand un Palestinien a désarmé un colon et s’est mis à tirer sur le soldat et les colons. L’armée a riposté et a tué le Palestinien qui tenait l’arme à bout portant et les colons et les soldats ont abattu les trois autres Palestiniens, qui n’étaient pas armés. »

Une prise de vue de l’incident montrait un villageois palestinien, dont le nom, Farouk Ramadan, a été cité plus tard, affrontant un colon israélien qui chargeait sur lui avec un fusil d’assaut, et on voyait le villageois attraper l’arme du colon et désarmer ce dernier.

 

 

Un échange de coups de feu s’est traduit par la mort de deux soldats israéliens, Benyahu Mellet, 32 ans, qui était présent comme « garde » des colons dans la zone de Tel, et Yuval Ezra, 27 ans, un soldat en service actif. L’armée israélienne a déclaré que tous deux étaient morts en « service opérationnel ».

La source des coups de feu qui ont tué les deux Israéliens n’a pas été vérifiée, selon Al-Haq, bien qu’une déclaration de l’armée israélienne ait suggéré que Ezra pouvait avoir été tué par un « tir ami ».

Quatre Palestiniens, tous de la famille Ramadan, ont été tués par des tirs israéliens et d’autres ont été blessés par balles réelles.

L’armée israélienne a déclaré qu’elle avait répondu « à une attaque sur des civils israéliens en randonnée dans la région » et que « les terroristes avaient volé l’arme d’un personnel de la sécurité qui était arrivé sur les lieux et ils avaient tiré sur les civils israéliens ».

Ce récit est contredit par les prises de vue en vidéo.

Une analyse des photos par +972 Magazine en partenariat avec le site en hébreu Local Call concluait que Farouk Ramadan « avait été abattu alors qu’il n’était pas armé, après s’être avancé lentement vers les soldats et s’être écroulé ensuite sur le sol à quelques mètres d’eux – peut-être par un colon israélien ».

Par ailleurs, prétendre que les colons israéliens font innocemment des « randonnées » en Cisjordanie occupée constitue un « discours de couverture fréquemment utilisé dans les médias israéliens pour masquer les crimes commis par les milices de colons », estime Al-Haq.

Cela ignore également le fait qu’ils sont souvent armés, et ils l’étaient bel et bien, cette fois.

Bien que l’armée israélienne ait présenté les Palestiniens comme les initiateurs de la violence, ce n’était pas la première fois que les colons harcelaient des habitants de la région. Au début du mois, on a rapporté que des colons israéliens avaient mis le feu à une habitation palestinienne à Tel, provoquant des dégâts importants au bâtiment, selon l’agence d’information turque Anadolu.

« La Défense civile [palestinienne] avait déclaré qu’à leur arrivée les pompiers avaient découvert l’habitation complètement incendiée », ajoutait l’agence d’information.

Plus tard, le 24 juillet, une unité des forces secrètes israéliennes opérant en civil avait fait irruption dans un hôpital de Naplouse où les blessés recevaient des soins et elle avait arrêté deux patients. Plus tard, dans la nuit, l’armée israélienne avait fait un raid dans la village de Tel et avait arrêté des dizaines d’habitants.

Les forces israéliennes ont également examiné le domicile de Farouk Ramadan afin de le préparer à une démolition punitive.

Après l’incident de Tel, une série d’attaques revanchardes des colons israéliens ont eu lieu dans divers endroits de Cisjordanie.

 

 

 

Très tôt, dimanche, lors de deux attaques séparées, des colons israéliens ont également bouté le feu à deux mosquées, une à Qusra, au sud de Naplouse, l’autre, dans le village de Kour, au sud de Tulkarem. Au cours de l’an dernier, les colons ont vandalisé ou attaqué au moins 45 mosquées en Cisjordanie.

 

« Une agression et une terreur juives sans retenue »

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son ministre de la Défense Israël Katz ont ordonné une « réponse » à l’incident de Tel.

Cette réponse incluait la révocation des permis de travail et l’augmentation du nombre d’unités de l’armée en Cisjordanie. Netanyahu et Katz ont également réclamé « l’accélération de la légalisation des avant-postes agricoles et l’installation de nouveaux avant-postes ».

L’armée israélienne a déclaré qu’en réponse elle se préparait également à lancer une opération militaire « majeure » en Cisjordanie, malgré le démantèlement complet des infrastructures de la résistance en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023, ainsi que la déportation massive forcée des Palestiniens des camps de réfugiés de ces zones.

« Il n’y a pour l’instant pas d’infrastructure terroriste significative en Cisjordanie, et la plupart des centres de pouvoir ont déjà été démantelés », disait une analyse de Haaretz, le quotidien de Tel-Aviv.

« On s’attend dès lors à ce que le gros de l’opération vise la population civile des villages et des communautés agricoles – où les habitants sont déjà aux prises avec une agression et une terreur juives sans retenue. »

Ceci est un cas évident de « punition collective » à l’encontre des Palestiniens de Cisjordanie, déclare le Comité national BDS palestinien, qui coordonne le boycott contre Israël et les entreprises qui collaborent à ses crimes. L’armée israélienne « facilite les programmes » des colons juifs, ajoute le Comité national BDS.

Mais les ministres israéliens d’extrême droite estiment que l’armée ne va pas assez loin.

« Les soldats qui sont là-bas, je les aime, mais nous avons besoin d’une politique… Dans une situation comme celle-ci, vous tirez, tirez, tirez… Ils vous lancent des pierres ? Tirez. Ils lancent des cocktails Molotov ? Tirez », a déclaré le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, dans une interview à la suite de l’incident de Tel, appelant spécifiquement à tuer des Palestiniens, même dans des situations où ils ne posent pas une menace de mort.

Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a réclamé des déportations forcées, en disant que les villages de Tel, Iraq Burin et Beit Furik « avaient besoin de ressembler exactement aux camps de réfugiés de Naplouse et de Tulkarem ».

 

« Des colons en uniforme »

Le porte-parole de l’armée israélienne a déclaré la semaine dernière qu’il y avait eu « une diminution significative et sans équivoque » de la violence des colons envers les Palestiniens.

 

 

Cela contredit les données de l’agence israélienne d’espionnage et de torture, le Shin Bet. L’agence a calculé que « les crimes nationalistes commis par des juifs en Cisjordanie avaient augmenté de 50 pour 100 au cours du premier semestre de 2026 » par rapport à la même période l’an dernier, a rapporté Haaretz cette semaine.

Ces crimes incluent les blocages routiers, les dommages aux propriétés, les jets de pierres, les incendies des bâtiments et des véhicules et les attaques contre l’agriculture.

Selon ces données, au cours du premier semestre de cette année, 660 « crimes nationalistes » ont été enregistrés, comparés aux 440 de la même période de l’an dernier. Il y a également eu une augmentation du nombre de Palestiniens tués et blessés lors de ces incidents.

Plus de 100 crimes de ce genre ont été commis depuis le début juillet. Haaretz dit également que, ce premier semestre, il y a eu une augmentation des incidents au cours desquels des colons s’en sont pris aux forces israéliennes.

 

27 juillet 2025. Vue d’ensemble d’un avant-poste nouvellement installé de colons israéliens à proximité du village palestinien de Salem, à l’est de Naplouse. (Photo : Mohammed Nasser / APA images)

 

Les colons israéliens en Cisjordanie sont les fantassins des ambitions coloniales israéliennes.

C’est grâce à leur volonté d’établir « les faits sur le terrain » qu’avance le processus de reconnaissance des colonies par le gouvernement israélien.

Non seulement leurs ambitions de peuplement colonial sont soulignées et encouragées par le gouvernement israélien, mais les colons à titre individuel qui harcèlent, agressent, tuent et volent les Palestiniens et leurs biens sont également encouragés par un système d’impunité qui les met à l’abri de toute forme de responsabilisation.

« Les colons responsables des attaques opèrent souvent avec le soutien financier, matériel et juridique de l’État israélien »,

estime HRW.

En particulier depuis l 7 octobre 2023, « Israël a équipé des milliers de colons d’armes à feu et d’uniformes militaires et leur a donné des moyens de tuer sans mécanismes de contrôle adéquats », dit un rapport de Yesh Din – une organisation israélienne qui surveille l’activité des colons en Cisjordanie.

« Ces deux dernières années, les fusillades, les agressions violentes, les intrusions, le vol et les dégâts aux propriétés ne sont que quelques exemples des types de délits que les civils israéliens ont infligés aux Palestiniens sous la protection des armes à feu de type militaire et de leurs uniformes »,

ajoute l’organisation.

« Les perpétrateurs étaient des colons soldats en service actif et qui abusaient de leur autorité, des colons soldats en congé agissant en dehors de toute mission officielle, ou des colons en uniforme agissant de leur propre initiative. »

Toutefois, la violence des colons ne se limite pas qu’une série d’incidents isolés.

Elle est « une conséquence directe de la campagne de peuplement agressive d’Israël en Cisjordanie, Jérusalem-Est y compris, et de poursuite de l’imposition de son régime colonial d’apartheid », a expliqué Al-Haq plus tôt cette année.

Les colons israéliens vivant en Cisjordanie sont en situation illégale, selon le droit international. Toutes les colonies d’Israël en Cisjordanie et dans les hauteurs du Golan syrien sont illégales selon le droit international et sont donc considérées comme un crime de guerre.

« La violence des colons est la violence de l’État, puisqu’elle a été militarisée – armée, financée et soutenue – par les autorités israéliennes »,

a déclaré la bureau des droits humains de l’ONU.

« Les Palestiniens sont attaqués par des ‘colons en uniforme’ : des individus en tenue militaire complète ou partielle, maniant des armes fournies par l’État, soutenus par les forces de l’État et rendant impossible la distinction entre colon et soldat. »

 

Les avant-postes

L’appel du gouvernement israélien à « légaliser » les nouveaux avant-postes en réponse à l’incident mortel de la semaine dernière fait partie d’une politique tendant à officialiser de plus en plus les avant-postes en Cisjordanie depuis que l’actuel gouvernement est entré en fonction en décembre 2022.

En avril, Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, a mis en garde contre « la plus large expansion coloniale de tous les temps » d’Israël qui a lieu en Cisjordanie, alors que le gouvernement actuel a approuvé toute une série de colonies et d’avant-postes, y compris dans des zones qui tombent elles aussi sous la gouvernance nominale de l’Autorité palestinienne.

Les installations qu’Israël appelle des « avant-postes » sont souvent construites sans son autorisation officielle et elles sont considérées comme illégales même en vertu de la législation israélienne – du moins au début.

Ces avant-postes débutent souvent par un petit groupe de colons plus extrémistes qui se rassemblent dans une zone avec leurs structures et caravanes. Au fil du temps, le gouvernement israélien s’est mis à étendre ces infrastructures de base, telles l’eau et l’électricité, préparant ainsi la reconnaissance progressive de ces avant-postes comme colonies officielles.

Cette procédure a été accélérée et rationalisée depuis que Bezalel Smotrich est devenu un important ministre du gouvernement dans l’administration de l’occupation militaire.

Depuis l’arrivée de l’actuel gouvernement israélien – dont Smotrich fait partie – en décembre 2022, plus de 230 avant-postes et fermes ont été installés en Cisjordanie, selon l’organisation Peace Now, qui tient à l’œil l’évolution des colonies israéliennes.

Ces avant-postes et fermes empiètent sur près de 20 pour 100 de la Cisjordanie. Plus de 120 communautés palestiniennes ont été déplacées de force pour faire de la place aux avant-postes.

Pour la première fois depuis que l’Organisation de libération de la Palestine et Israël ont signé les accords d’Oslo dans les années 1990, des avant-postes ont été installés en Zone B de Cisjordanie. Zone B désigne la zone dans laquelle l’Autorité palestinienne est officiellement chargée des tâches comme la construction et le planning, partageant en théorie la responsabilité de la « sécurité » avec l’occupation militaire israélienne.

Ces deux années et demie écoulées, 21 de ces avant-postes ont été construits en Zone B.

Bien que le gouvernement israélien réclame le démantèlement des avant-postes en Zone B, « en pratique ils continuent de se multiplier, avant d’être installés plus fermement et de s’étendre. Certains accueillent déjà des familles entières, d’autres ont même leur propre synagogue et, dans un cas au moins, un chariot à café a été installé pour servir les nombreux visiteurs débarquant sur le site », fait savoir l’organisme de surveillance des colonies, Peace Now.

« La nouvelle génération d’avant-postes est fondamentalement différente », ajoute l’organisation, « ils dominent de vastes zones » et ils empêchent les Palestiniens d’accéder à leurs terres agricoles.

« Avec les FDI [l’armée israélienne], ces avant-postes constituent le bord d’attaque du projet israélien de nettoyage ethnique », estime l’organisation Breaking the Silence.

 

Une annexion de fait

Tout cela se déroule dans un contexte de progression sans précédent de l’annexion de fait de la Cisjordanie par l’actuel gouvernement israélien.

« La violence des colons est une composante fondamentale des plans d’annexion israéliens », expliquait Al-Haq en mars en sonnant l’alerte à propos de la violence des colons et de la « terreur » perpétrée contre les Palestiniens et leurs communautés dans toute la Cisjordanie.

« Le gouvernement actuel a transformé les mécanismes de contrôle d’Israël en Cisjordanie », conclut un rapport récent de Peace Now et de Kerem Navot. Le rapport fait état des mesures prises par le gouvernement israélien entre 2023 et 2025, lesquelles constituent « une seule et unique politique gouvernementale systématique visant à approfondir le contrôle israélien sur la Cisjordanie et à faire avancer l’annexion de facto ».

Le rapport, qui se concentre sur d’autres aspects de l’enracinement du contrôle, considère la violence des colons israéliens comme « faisant partie d’un système financé et institutionnalisé dont le but est de chasser les Palestiniens et de s’emparer de leurs terres ».

Bien des gens qui se situent à gauche de la coalition de Netanyahou peuvent craindre que la recrudescence de la violence des colons n’aille nuire davantage encore à l’image de marque internationale d’Israël.

La préoccupation réelle, toutefois, concerne l’effondrement complet de la façade d’une solution à deux États – un cadre devenu nul et non avenu dès le moment où il a débarqué, bien que plusieurs gouvernements libéraux continuent de le traiter comme une solution viable alors qu’ils soutiennent, financent et défendent Israël.

 

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Publié le 30 juillet 2026 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal,  Charleroi pour la Palestine

 

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