L’ADL veut exclure Susan Abulhawa
Alors que le génocide se poursuit à Gaza, aux États-Unis, le lobby pro-israélien intensifie sa campagne contre l’expression culturelle palestinienne dans le monde occidental.
Cette fois, l’Anti-Defamation League (ADL – Ligue contre la diffamation), l’un des groupes les plus influents dans la promotion de la haine à l’égard des Palestiniens, exige d’un gros éditeur qu’il laisse tomber Susan Abulhawa, une importante romancière palestinienne.

Capture d’écran de la vidéo (non-censurée) ci-dessous de l’intervention de Susan Abulhawa à Oxford Union
Asa Winstanley 14 août 2026 The Electronic Intifada
Au début août, l’une des filiales de Simon & Schuster annonçait qu’elle allait rééditer deux romans d’Abulhawa. Depuis lors, le lobby a accentué la pression afin d’annuler la publication de ces deux livres, prétendant que l’autrice se servait d’une « rhétorique antisémite ».
Le fait d’être une romancière à succès n’a jamais empêché Abulhawa de s’exprimer contre l’oppression de son peuple. Elle est allée visiter Gaza vers le début du génocide et a rédigé sur le terrain des articles et des comptes rendus destinés à The Electronic Intifada. (*) Trouvez en bas de page les traductions de ces articles
S’adressant jeudi à The Electronic Intifada, Susan Abulhawa était intraitable et rejetait avec colère les allégations du lobby pro-israélien.
« Seul le sionisme s’accompagne d’une prétention à la bienveillance et à la tendresse du monde », a-t-elle dit. « Je refuse cela et le rejette carrément. »
« Il fut un temps dans ma vie où je devais être prudente (…) C’était ce genre d’autocensure intériorisée (…) cette version de moi-même a été enterrée quelque part entre Sabra et Chatila [le massacre au Liban, en 1982, soutenu par Israël] et l’hôpital Nasr, où ils ont laissé cinq enfants mourir de faim tout seuls dans l’obscurité, sans cesser un instant de pleurer et de crier. »
Les atrocités
Abulhawa fait allusion à l’invasion par l’armée israélienne, en novembre 2023, de l’hôpital pédiatrique al-Nasr, dans le nord de la bande de Gaza. Les envahisseurs avaient expulsé le personnel des soins de l’hôpital, bloquant tout accès à ce dernier.
« L’armée israélienne a laissé cinq bébés palestiniens mourir dans leurs petits lits », avait commenté à l’époque Nora Barrows-Friedman, de The Electronic Intifada. « Les tout-petits sont morts de faim, de froid et seuls. Leurs corps se sont décomposés. Ils étaient toujours reliés aux tubes de ventilation et de perfusion intraveineuse. »
Cette semaine, l’ADL – qui, depuis des dizaines d’années, espionne les citoyens américains pour le compte du Mossad israélien – a posté sur X des commentaires insistant pour dire que les livres d’Abulhawa « n’étaient pas à leur place sur la liste d’un éditeur grand public » et prétendant qu’il était « inacceptable » pour Simon & Schuster de « prêter sa plate-forme et son prestige à quelqu’un qui avait un passé bien connu de déshumanisation des juifs ».
En guise d’exemples de ce qu’elle percevait d’« antisémite » dans les livres d’Abulhawa, l’ADL citait son roman Les matins de Jénine, dans lequel l’un des personnages dit des Israéliens qu’ils n’ont aucune connexion avec la Palestine et qu’ils sont « des étrangers au teint de lys sans le moindre attachement à la terre » ainsi qu’une « minorité étrangère ».
L’ADL ne contestait pas l’exactitude factuelle de cette déclaration d’un personnage de fiction, affirmait tout simplement qu’elle était « antisémite ».
« Je rejette catégoriquement cette idée que je suis antisémite », a répondu Abulhawa dans son interview pour The Electronic Intifada. « Il s’agit d’une autre couche de colonisation (…) C’est la colonisation de la langue même. »
Dans le même roman, déplore l’ADL, « un personnage déclare à une personne juive : ‘Vous n’êtes pas différents de nazis’ (…) un autre passage prétend que ce sont les Palestiniens qui ‘ont payé le prix de l’Holocauste juif’ (…) une forme grotesque d’antisémitisme. »
Cette fois non plus, l’ADL ne mentionne pas de preuve de ses allégations d’« antisémitisme ».
Auprès de l’éditeur, déduit The Electronic Intifada des sources, l’ADL exercé de très fortes pressions afin de supprimer les livres d’Abulhawa. « La direction en discute » au cours de sessions à huis clos, m’a-t-on affirmé un peu plus tôt cette semaine.
La campagne de lobbying a amené Greg Greeley, le directeur exécutif, a faire circuler un courriel dans toute la société pour exprimer « ses inquiétudes » à propos de cet important problème. The Electronic Intifada a obtenu une copie de ce courriel.
Greeley a soutenu la publication des livres « largement applaudis » d’Abulhawa et a déclaré que l’éditeur continuerait de les publier. Mais il a également condamné « dans les médias sociaux et ailleurs les commentaires [d’Abulhawa] qui proposaient une rhétorique antisémite, déshumanisante et nuisible ».
Il a écrit :
« Être un éditeur engagé envers un large éventail de livres et de perspectives signifie inévitablement que nous publierons parfois des auteurs dont nous sommes fortement en désaccord avec les mots et les actions en dehors de leurs livres ou que nous trouvons même offensants et haineux. Publier un ouvrage ne signifie pas que l’on soutient toute déclaration émanant de son auteur. »
La campagne
La campagne israélienne de lobbying contre Susan Abulhawa a été largement amplifiée par des médias de droite.
Dans un article sur la campagne contre Simon & Schuster, The Washington Free Beacon de cette semaine a diffamé Abulhawa comme étant une « une écrivaine qui hait notoirement les juifs ».
Écrivant pour The Free Press cette semaine, l’auteur de Simon & Schuster Gerald Posner invitait les écrivains à boycotter son éditeur occasionnel s’il ne larguait pas Abulhawa.
Simon & Schuster « ne devrait pas » la publier, écrivait-il, impliquant que l’éditeur adoptait « son discours de haine ».
Il a accusé Susan Abulhawa d’avoir un « registre public extrêmement provocateur », d’écrire pour The Electronic Intifada – « une publication en ligne radicalement propalestinienne » – et d’applaudir la résistance palestinienne.
Posner s’en est également pris aux messages d’Abulhawa sur X et il a accusé l’éditeur de « négligence grossière », s’il a omis de vérifier les messages d’Abulhawa. Dans l’un d’eux, s’est-il plaint, Abulhawa disait qu’Israël était dirigé par des « démons suprémacistes juifs ».
Posner travaille pour la « Jordan Peterson Academy », une plate-forme de diffusion de vidéo en ligne non agréée fondée par l’influenceur éponyme de la manosphère. La cotisation annuelle pour ce service est de 499 dollars, a fait savoir Slate.
Mais, en même temps que ses motivations anti-palestiniennes, les appels de Posner au boycott peuvent également être motivés par le fait que l’éditeur ne semble plus intéressé du tout par ses livres.
« Mes propos ne sont pas des atrocités »
Dans une tribune destinée à The Free Press, il admettait que, « ces dernières années », sont éditeur avait refusé deux de ses propositions de livres : l’un qui, semble-t-il, s’insurgeait contre les traitements médicaux d’affirmation de genre et l’autre qui avait l’air de diffamer les Palestiniens comme étant des nazis.
Depuis des décennies, Posner était aussi l’un des principaux promoteurs du discours gouvernemental officiel concernant l’assassinat de John F. Kennedy, prétendant – malgré toutes les preuves du contraire, y compris une seconde enquête gouvernementale qui admettait que JFK avait « probablement été assassiné à la suite d’une conspiration » – que l’agent de la CIA, Lee Harvey Oswald, avait agi en tant que seul tireur.
Le livre de Posner sur la question, en 1993, a été largement démystifié par des enquêteurs indépendants sur JFK, dont le très respecté érudit Peter Dale Scott.
Susan Abulhawa disait dans son interview que, dans toute l’histoire, on n’a jamais demandé à aucun peuple colonisé « de surveiller ses manières de façon à ne pas offenser les peuples qui sont responsables de leur colonisation ».
Elle exprimait sa frustration en disant que
« l’idée que la Palestine va être libérée en se tenant bien alors qu’Israël mène une campagne d’extermination » défie « toute forme d’imagination ».
« Mes propos ne sont pas des atrocités », disait-elle. « Le génocide, ce sont des atrocités, et je continuerai de m’exprimer comme je le fais, quel qu’en soit le prix, parce que je veux que les gens s’enhardissent à ne plus se retenir du tout. »
« J’ai mes mots. J’ai mon langage. Je suis une écrivaine. Et c’est tout. C’est le seul pouvoir que je puisse utiliser et, si cela heurte leurs sentiments, tant mieux. »
Les espions de l’ADL
Entre les années 1960 et 1990, l’ADL a utilisé les services d’un agent secret appelé Roy Bullock pour infiltrer et saboter le mouvement de solidarité avec la Palestine et d’autres causes aux États-Unis. Bullock a constitué des dossiers sur des milliers de groupes et individus progressistes, de gauche et arabes.
Bullock a même tenté honteusement de diffamer le Comité américano-arabe contre la discrimination en installant la littérature de l’organisation sur les tables lors de la convention du Journal of Historical Review, qui nie l’Holocauste.
Le journaliste d’investigation de Village Voice aujourd’hui décédé, Robert I. Friedman, écrivait en 1993 : « La police a confisqué les dossiers d’ADL sur des centaines d’organisations mainstream allant d’ACT UP à Peace Now. »
Friedman disait encore : « À San Francisco, des investigations par le FBI et la police ont révélé que l’ADL avait partagé au moins une partie de son matériel de collecte de renseignements avec les responsables du gouvernement israélien. De plus, Israël se servait apparemment de tuyaux émanant de l’ADL pour arrêter des Palestino-Américains qui voyageaient sur son territoire. »
Des poursuites civiles contre Bullock et l’ADL dans les années 1990 ont finalement été réglées à l’amiable en 2002 pour 178 000 USD.
Mais l’ADL n’a jamais admis qu’elle faisait quoi que ce soit de répréhensible et n’a jamais dû subir la moindre condamnation.
Les activistes de la solidarité avec la Palestine seraient bien étonnés de ce que l’ADL tripote actuellement en secret.
« Gaza a modifié notre ADN collectif », écrivait Susan Abulhawa dans un article destiné à The Electronic Intifada en 2024. « Nous sommes unis dans notre amour et notre douleur et bien résolus à intensifier notre résistance jusqu’au moment où la Palestine sera libérée et où ces sionistes génocidaires seront tenus de rendre des comptes de la même façon que l’ont été les nazis. »
En novembre 2024, elle apparaissait au Royaume-Uni, à la société de débat Oxford Union et y délivrait un discours très applaudi.
S’adressant aux sionistes de partout, Susan Abulhawa les défiait :
« Vous ne nous oblitérerez pas, quel que soit le nombre d’entre nous que vous tuerez, tuerez et tuerez encore, jour après jour. Nous ne sommes pas les rochers dont Chaim Weizmann pensait que vous alliez pouvoir débarrasser le pays », dit-elle, faisant allusion au premier président d’Israël.
« Nous sommes son sol même. Nous sommes ses cours d’eau et ses arbres et ses histoires, parce que tout cela a été nourri par nos corps et nos vies pendant des millénaires d’habitation continuelle et ininterrompue de ce bout de terre entre les eaux de Jourdain, depuis nos ancêtres cananéens, hébreux, philistins et phéniciens jusqu’à chaque conquérant ou pèlerin qui est venu et s’en est allé, qui a épousé ou violé, aimé, asservi ou converti à diverses religions, qui s’est fixé ou a prié sur notre terre, laissant des parties de soi dans nos corps et notre héritage. »
Et de poursuivre :
« Les histoires légendaires et tumultueuses de cette contrée se trouvent on ne peut plus littéralement dans notre ADN. Vous ne pouvez les faire disparaître en les tuant ou en recourant à votre propagande, quelle que soit la technologie de mort que nous utilisez ou quels que soient les arsenaux médiatiques d’Hollywood ou des entreprises que vous déployez. »
« Un jour ou l’autre, votre impunité et votre arrogance prendront fin. La Palestine sera libre. »
La société de débat – qui se profile comme une sorte de bastion de la liberté d’expression – a censuré la vidéo de son discours sur son canal YouTube, la détruisant d’abord et la téléchargeant à nouveau ensuite après avoir supprimé plus de deux minutes de ses remarques, bien qu’ayant promis de respecter son droit à la liberté d’expression.
Les commentaires censurés comprenaient des déclarations historiquement exactes à propos des forces israéliennes qui avaient truffé le Sud-Liban de jouets piégés, ainsi que d’autres déclarations factuelles sur la façon dont Israël avait systématiquement agressé sexuellement et violé des hommes, des femmes et des enfants palestiniens – y compris le docteur prisonnier torturé Adnan al-Bursh – qui peuvent très bien avoir été littéralement violés jusqu’à ce que mort s’ensuive.
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Vous pouvez visionner son discours entier, sans la moindre censure, sur la vidéo ci-dessus.
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Traduction de l’anglais pour ce site : Jean-Marie Flémal
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(*) Trouvez ci-dessus des articles que Susan Abulhawa a écrit lors et après sa visite à Gaza en février / mars 2024 :
L’histoire rappellera qu’Israël a lui-même perpétré un holocaust
Gaza : les buts affirmés d’Israël ne sont qu’un mensonge grandiloquent
Israël entraîne le monde vers les ténèbres
Gaza est notre heure de vérité
Les tentes de Gaza sont devenues de véritables fours
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Susan Abulhawa est née en 1967 en Palestine, de parents réfugiés de la guerre des Six-Jours.
Élevée en partie au Koweït, en Jordanie et dans la partie occupée de Jérusalem-Est, elle vit maintenant aux États-Unis.
Susan Abulhawa est l’auteur de « Les Matins de Jénine » (édité en français chez Buchet-Chastel en 2008), qui a remporté le Best Book Award 2007 dans la catégorie Fiction historique.
Elle est commentatrice politique, activiste pour les droits humains et fondatrice d’une organisation internationale pour la défense des enfants.
Son premier recueil de poésie « My voice sought the wind » est publié en 2013 chez Just World Books.
Sa deuxième publication en français, « Le Bleu entre le ciel et la mer » (« The Blue between Sky and Water »), est édité chez Denoël, en 2016.
Son dernier roman s’appelle Against the Loveless World. Bloomsbury et est édité chez Bloomsburry, Londres, en 2024.



