Nada Elia : « Abolition, et non réforme »

Un appel à l’action lors de la Journée 2020 de la Nakba

 

Nada Elia : Il y a un recadrage bienvenu de la lutte palestinienne en une lutte de décolonisation, et une insistance sur le Droit au Retour

Mohamed Abdel Meguid Gomaa, un réfugié palestinien vivant dans le camp de réfugiés de Rafala, montre la clef de la maison de sa famille, d’où cette dernière a été expulsée durant la Nakba de 1948. (Photo : Abed Rahim Khatib/APA Images)


Nada Elia, 14 mai 2020. Chaque année, en mai, comme les Palestiniens et nos alliés commémorent la Nakba, je tends à regarder vers l’avant, et non en arrière. Je fais mes « résolutions de la Nakba », comme d’autres sortent leurs « résolutions de nouvel an », et mes résolutions de la Nakba tournent généralement autour des façons spécifiques d’être une meilleure activiste et organisatrice de la justice.

Cette Journée de la Nakba de 2020, 72 années bien sonnées après le début de la catastrophe, coïncide avec la pandémie de Covid-19. Et, exactement de même que beaucoup disent qu’il ne devrait y avoir de retour possible à « la façon dont nous vivions auparavant », je crois que notre activisme devrait nous propulser dans une direction différente, pas nécessairement « nouvelle », mais rénovée, du moins, et plus radicale.

Les signes du changement sont là, tout autour de nous. Au moment où des groupes d’entraide voyaient le jour dans diverses communautés du monde entier, j’ai été particulièrement intéressée par le spectacle de la renaissance, en Cisjordanie, de ce genre d’organisation et de direction qui avait prévalu lors de la Première Intifada, quand les Palestiniens avaient constitué des comités populaires afin d’aborder les circonstances particulières de cette époque. Suha Arraf a écrit ce qui suit, lorsque les premiers cas du virus ont été détectés à Bethléem, en mars dernier :

« Les habitants de Bethléem se sont organisés en masse d’une façon qui rappelait les comités populaires opérant lors de la Première Intifada. Un comité d’urgence a été constitué dans la ville, avec plus de 3 000 volontaires – jeunes scouts, psychologues, médecins, universitaires, activistes sociaux et politiques, et d’autres résidents préoccupés. Les femmes palestiniennes ont elles aussi fait leur retour sur la scène centrale de la vie publique, comme elles l’avaient fait durant la Première Intifada. »

La Première Intifada, qui avait éclaté en 1987, tournait le dos aux anciennes manières de combattre l’occupation. C’était un réveil essentiellement de la base, plaçant les collectifs et les femmes au-dessus de la direction traditionnelle des hommes et des instances du gouvernement. Elle s’articulait autour de l’aide mutuelle et de l’autosuffisance et elle contribua grandement à faire connaître la brutalité israélienne au monde entier, à une époque où l’oppresseur prétendait toujours qu’il était une victime. Pourtant, les accords d’Oslo, signés en 1993 et 1995, fauchèrent l’herbe sous le pied de ce soulèvement en rétablissant la direction des hommes politiques sur les civils.

Quand la Première Intifada perdit de son intensité, il n’y eut pas de soulagement de voir le soulèvement terminé. Ce fut plutôt un sentiment de défaite et d’échec qui envahit la société, dans le même temps que la politique reprenait « son cours habituel ». The Morning After (Le matin suivant), écrit par Edward Saïd en 1993, est resté une dénonciation éloquente de la magnitude de la perte endurée par la plupart des Palestiniens, mais pas par leurs hommes politiques : « Les gains de l’Intifada ont été galvaudés », écrivait Saïd,

« et, aujourd’hui, les défenseurs du nouveau document disent : ‘Nous n’avions pas d’alternative’. La façon correcte d’exprimer la chose aurait été celle-ci : ‘Nous n’avions pas d’alternative parce que nous en avons perdu ou rejeté un tas d’autres, et que nous n’avons gardé que celle-ci.’ »

Le « retour à la normale », aux « habitudes d’avant l’Intifada », porta un coup sévère à la résistance palestinienne – et il allait lui falloir des années pour s’en remettre.

À la Deuxième Intifada, qui éclata en 2000, il manqua bien des aspects de la désobéissance civile de la Première Intifada. Il n’y eut pas de grèves commerciales, pas de révoltes soutenues contre les taxes, pas de direction proéminente par des femmes ou des jeunes, même lorsque les violations des lois internationales et des droits humains du peuple palestinien par Israël furent plus flagrantes encore. Des milliers de civils palestiniens furent tués par des frappes aériennes et Israël entama la construction de son Mur de l’Apartheid, tandis que les hommes politiques – mais pas le peuple, qui fut le plus impacté – continuaient à discuter la « feuille de route » vers un plan de paix.

En 2005, fut lancée ce que je considère comme la Troisième Intifada, avec l’appel à la solidarité mondiale sous la forme BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions). À l’instar de la Première Intifada, le mouvement BDS était un mouvement dirigé par des civils et s’appuyant sur la désobéissance civile et sa plus grande réussite a été la transformation complète de l’image d’Israël et des Israéliens, qui s’étaient profilés jusque-là comme victimes d’un « conflit » entre deux camps. Le discours sioniste, d’abord défié à un niveau global par la Première Intifada, était complètement mis en pièces, cette fois.

Ces quelques dernières années, grâce – en grande partie, mais pas exclusivement – au mouvement BDS, l’activisme palestinien a rompu divers tabous. Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, déclarent (de nouveau) ouvertement que le sionisme est une forme de racisme et affirment qu’il n’y a pas de « sionistes progressistes », mais uniquement des sionistes qui s’imaginent être progressistes. Parler de deux États est devenu extrêmement passé de mode, c’est un discours qui identifie aussitôt celui qui le tient comme une personne délirante, ou raciste – un partisan du statu quo oppressif. Et reconnaître qu’Israël applique l’apartheid est aujourd’hui très habituel, dans les cercles progressistes. BDS, ainsi que l’activisme citoyen radical que nous avons vu s’épanouir ces quelques dernières années, a remis la conversation sur des voies bien plus optimistes et que n’auraient pas pu proposer les moindres « négociations » ou le moindre « processus ».

Et, globalement, en même temps que la mise en pièces des tabous autour de la quête de justice pour la Palestine, il y a eu un glissement significatif – toujours très récent, mais au développement rapide – dans les revendications exprimées à propos d’autres causes, un glissement qui ne peut être mieux défini que par « abolition, et non réforme ». L’exigence « Libérez-les tous », par exemple, représente un glissement de « ne condamnez pas à des peines de prison ceux qui sont accusés pour la première fois de délits non violents » vers l’exigence abolitionniste de mettre un terme à toute durée d’incarcération.

Ce glissement reflète la tendance générale à ne plus accepter d’« ajustements », mais à exprimer des revendications osées, radicales, maximalistes qui assurent à tous une vie dans la dignité. Et, de même que l’appel à la justice pour le peuple palestinien a fini par devenir un mouvement réellement mondial et interconnecté, il y a de larges indications que l’activisme pour les droits palestiniens a lui aussi connu un passage d’un simple appel à la fin de « l’occupation » vers une demande plus radicale que soit mis un terme à toutes les violations des droits du peuple palestinien.

Réclamer la pleine égalité pour les Palestiniens. Dénoncer, défier, attaquer et renverser la totalité du sionisme, et pas seulement certaines de ses versions. Il y a un recadrage bienvenu de la lutte palestinienne en une lutte de décolonisation, et une insistance sur le Droit au Retour. Pas de « nouvelles » exigences, mais une insistance renouvelée sur les questions vraiment fondamentales.

Nous sommes au beau milieu d’une pandémie catastrophique qui va tuer des millions de personnes et laisser bien plus de millions d’autres personnes encore avec des pertes plus durables : des êtres aimés, leur gagne-pain ou leurs choix. Pourtant, aux pires moments de cette époque, aux États-Unis et en Palestine, nous ne nous tournons pas vers nos gouvernements pour qu’ils nous aident, mais nous nous tournons les uns vers les autres, nous créons et cimentons une communauté, nous dépendons les uns des autres, nous osons demander et proposer, selon de multiples façons que nous n’aurions pas essayées auparavant.

La distanciation sociale ne nous a pas empêchés de nous rapprocher, de nouer le contact, des redistribuer des ressources, de comprendre comment chaque communauté a été différemment impactée par le virus, et de répondre en fonction de cet impact. Je ne puis m’empêcher de voir des parallèles entre les façons alternatives actuelles de s’engager dans la solidarité et les jours enivrants des Intifadas, qui avaient enseigné aux Palestiniens qu’aucun gouvernement ne se chargerait de répondre à leurs besoins, de garantir leurs droits. Et je ne puis m’empêcher de penser à la façon dont ces besoins ont été comblés par les gens, qui se sont retrouvés rapprochés les uns des autres, même sous les couvre-feux les plus stricts.

Ainsi donc, en cette Nakba 2020 marquée par le Covid-19, formulons des exigences radicales partout, puisque nous comprenons qu’un retour à notre mode de vie d’avant, juste avant la pandémie, ne propose aucune solution à nos problèmes. N’acceptons pas ce que nous proposent les hommes politiques qui maintiennent le statu quo, comme si nous n’avions pas d’alternative. Nous vivons l’alternative.

Ma résolution de la Nakba 2020, et j’espère qu’ils seront nombreux à me rejoindre, est de nous assurer que nous ne retournerons pas aux anciennes façons de nous organiser, qui galvauderaient les gains réalisés en ce moment de soulèvement mondial.


Publié le 14 mai 2020 sur Mondoweiss
Traduction : Jean-Marie Flémal

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