Ramadan Shallah avait consacré sa vie à la Palestine

 

Aslam Farouk-Alli, 11 juin 2020

Ramadan Shallah, ancien dirigeant du groupe de résistance du Djihad islamique palestinien, est décédé le 6 juin 2020. (Photo : Khaled al Hariri / Reuters)

Ramadan Shallah, ancien dirigeant du groupe de résistance du Djihad islamique palestinien, est décédé le 6 juin 2020. (Photo : Khaled al Hariri / Reuters)

Ramadan Abdallah Shallah est décédé le 6 juin. L’homme de 62 ans était une icône de la lutte palestinienne. Pendant 23 ans, il avait été à la tête du Djihad islamique, une faction de la résistance palestinienne.

Shallah – ou Abu Abdallah, comme on le surnommait par affection – avait endossé la direction du Djihad islamique en 1995, après l’assassinat de Fathi Shiqaqi, le fondateur du mouvement.

Il dirigea l’organisation avec compétence en des eaux extrêmement agitées, jusqu’à ce que la maladie le rende prématurément incapable de travailler, en 2018.

A l’instar d’Edward Saïd – et de la majorité des Palestiniens, oserais-je dire – il était une personne « out of place », une personne déplacée. Il était né à Gaza, avait fait ses études en Egypte et au Royaume-Uni, avait enseigné aux Etats-Unis, avait été exilé en Syrie, confiné dans un lit de malade à Beyrouth avant d’être finalement enterré dans un camp de réfugiés à Damas.

J’ai rencontré Shallah en Syrie en 2008. En tant que diplomate du tiers-monde travaillant à Damas, je bénéficiais d’un accès privilégié à la plupart des factions palestiniennes qui s’opposaient aux accords d’Oslo signés par Israël et l’Organisation de libération de la Palestine en 1993 et qui, de ce fait, cherchaient refuge dans un pays aligné sur l’axe de la résistance.

Il se démarqua immédiatement, non seulement en raison de son charisme, mais également par son intelligence des plus affutées. Avec le temps, j’ai fini par découvrir en lui une âme sensible aux goûts culturels raffinés.

Le Djihad islamique est une faction politique comparativement modeste mais, avec Shallah à sa tête, elle jouissait d’une influence significative.

Shallah était une voix respectée dans les comités d’union des factions de la résistance et le médiateur de référence quand des conflits surgissaient entre les frères d’armes. Il joua un rôle majeur dans la facilitation du dialogue entre le Fatah et le Hamas – les deux factions palestiniennes principales – mais parvint toujours à garder une distance critique vis-à-vis des deux. 

Je lui demandais son analyse du paysage politique palestinien des plus complexes et ses propos étaient toujours très perspicaces et profonds.

Bien qu’il ait constamment navigué dans le champ de mines qu’est la politique des factions, à un niveau personnel, il déplorait toujours les querelles internes, insistant sur le fait que la lutte palestinienne en était toujours à sa phase de libération et qu’elle requérait par conséquent une unité d’objectifs afin de réaliser son but premier. 

Au-delà du stéréotype

Pour Shallah, les attributs du pouvoir tels qu’ils sont incarnés au sein de l’Autorité palestinienne ont constitué la pire menace contre la libération nationale. Il considérait l’AP comme rien de plus qu’un mécanisme israélien obligeant les Palestiniens à gérer leur propre oppression.

La disparité entre l’image stéréotypée du Djihad islamique en tant qu’organisation terroriste violente et la compréhension sophistiquée de son dirigeant s’est toujours démarquée, pour moi, de sorte qu’un jour j’ai demandé à Shallah s’il existait des études critiques sérieuses du mouvement.

Il m’a répondu que la seule étude jusqu’alors était celle de l’intellectuel israélien Meir Hatina, Islam and Salvation in Palestine : The Islamic Jihad Movement (Islam et salut en Palestine : Le mouvement du Djihad islamique), publiée en 2001.

L’étude de Hatina décortique en détail le contexte sociopolitique qui a donné naissance au Djihad islamique et il examine également l’idéologie du mouvement.

Par exemple, il fait astucieusement remarquer que le mot d’ordre idéologique du mouvement sous Shallah était la lutte immédiate contre l’occupation.

Toutefois, l’étude de Hatina présente en fin de compte la faiblesse de reposer exclusivement sur de la littérature secondaire et l’auteur n’a jamais eu d’accès direct aux protagonistes centraux du mouvement.

De plus, l’avant-propos de l’ouvrage – rédigé par Martin Kramer, à l’époque directeur du Centre Moshe Dayan pour les études sur le Moyen-Orient et l’Afrique – dépeint sans la moindre utilité le Djihad islamique en noir et blanc, deux termes dimensionnels.

A ce propos, Shallah avait accueilli favorablement la perspective d’un examen critique impartial de son organisation, mais estimait que c’était une tâche à confier à un chercheur professionnel.

Selon moi, Shallah était pleinement qualifié pour une telle entreprise : l’universitaire en lui parvenait toujours à exprimer clairement son discours et il était toujours très au fait de l’actualité sur le plan de ce qui s’écrivait.

Nous avions même discuté des Nouveaux Historiens israéliens : Le nettoyage ethnique de la Palestine, d’Ilan Pappé, était une étude qui avait attiré ses louanges.

Néanmoins, sa préoccupation particulière était la lutte de libération et, partant, la nécessité se fait toujours sentir d’un examen approfondi des fondements politiques et idéologiques du Djihad islamique.

Une telle entreprise est on ne peut plus urgente, d’autant que les attentats du 11 septembre et leur suite ont quelque peu estompé la ligne de partage entre la lutte armée pour la libération nationale et le terrorisme mû par une idéologie déraisonnable.

Mise à l’épreuve

Des positions de principe ont clairement défini la politique du Djihad islamique sous la direction de Shallah : Toute la Palestine doit être libérée, le droit au retour des réfugiés est inconditionnel et Jérusalem est la capitale de la Palestine.

Les principes de Shallah ne se limitaient toutefois pas à la lutte palestinienne. Il avait une grande sympathie pour la cause des opprimés de partout et il était bien au fait aussi de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud.

Avec la naissance du Printemps arabe, tant les principes que la sympathie de Shallah furent mis à l’épreuve.

En mars 2011, la contagion révolutionnaire s’était répandue en Syrie et les factions palestiniennes à Damas subirent des pressions sévères afin de soutenir le gouvernement du président, pressions étayées par la sortie de déclarations faisant état d’une grande soumission.

Le Hamas et le Djihad islamique furent les exceptions les plus remarquables. Shallah ne voulait pas être entraîné à afficher un soutien inconditionnel au gouvernement syrien, en dépit des pressions terribles exercées sur son organisation par l’Iran, son principal soutien.

Néanmoins, il désirait servir d’intermédiaire entre le gouvernement et le mouvement syrien de protestation et j’ai à l’esprit au moins un exemple où Shallah intervint personnellement pour assurer la libération d’un dirigeant islamique syrien interrogé par les services de renseignement syriens, de triste réputation.

La personne en question avait été emprisonnée une troisième fois, à l’époque. Plusieurs branches des renseignements opéraient alors à Damas, et aucune n’était au courant des opérations menées par les autres.

J’avais rencontré Shallah peu de temps après que la personne en question s’était enfuie en exil et je lui avais demandé s’il avait appris la nouvelle. Il s’était contenté de rire et m’avait dit qu’il était intervenu pour assurer sa libération et qu’il allait désormais être obligé de se porter garant pour lui !…

Plus que de la politique

Au fur et à mesure que j’appris à connaître Shallah, je découvris qu’il ne se limitait pas qu’à la politique. Ses intérêts passaient par la littérature, la poésie, la culture populaire et l’héritage classique de l’Islam. C’était également un bibliophile qui entretenait une bibliothèque impressionnante en la tenant dans un ordre impeccable.

Il y eut rarement une occasion, lors de mes visites, où je ne découvrais pas une nouvelle pile de livres déposée sur son bureau. Tout ce qu’il ne pouvait trouver à Damas en raison de la censure, il se le procurait à Beyrouth.

Un jour, je le trouvai occupé à feuilleter Chicago, le roman d’Alaa Al Aswany, qui traite du racisme et du conflit entre la culture arabe et la culture occidentale après le 11 septembre.

Je lui demandai ce qu’il pensait de l’ouvrage. Il esquissa avec vivacité une scène du livre dans laquelle l’un des protagonistes arabes commande la venue d’une call-girl et est déçu de voir que c’est une noire qui frappe à sa porte.

Non seulement il était heurté par la réponse raciste du personnage, mais ses sentiments islamiques aussi étaient manifestement offensés par cette rencontre.

Une autre fois, je lui demandai quel était son film favori. Sans hésitation, il répondit Le dernier samouraï, d’Edward Zwick, avec Tom Cruise dans le premier rôle.

Shallah me raconta alors comment il avait eu vent de ce film : Un jour qu’il avait une discussion sérieuse dans son bureau avec le commandant militaire du Hezbollah, Imad Mughniyeh, celui-ci lui demanda à brûle-pourpoint s’il avait vu le film.  

Il avait répondu que non, de sorte que Mughniyeh lui promit de lui en apporter une copie et, la prochaine fois qu’il lui rendit visite, les deux hommes regardèrent le film ensemble.

Concernant la poésie, Shallah était sans équivoque un patriote. Il récitait de mémoire des poèmes de Mahmoud Darwich, le poète national palestinien.

Ce n’est guère surprenant, car aucun autre poète n’a été à même de saisir la douleur de l’exil comme l’a fait Darwich, par exemple, dans son poème « La terre se referme sur nous ».

Dans cette description émouvante de la déportation, le poète demande :
Où devrions-nous aller après les dernières frontières ?
Où les oiseaux doivent-ils voler après le dernier ciel ?

La déportation, toutefois, n’est qu’une manifestation physique de l’exil. Même si Shallah fut forcé de lutter pour la cause de son peuple en dehors de sa patrie, il ne vit jamais la chose comme une dissuasion.

A l’instar du réformateur islamique du 14e siècle, Ibn Taymiyya, qui est également enterré à Damas, il comprenait que lorsque l’exil est élevé à un état spirituel, il ne fait que renforcer vos résolutions en faveur de la justice. 

Shallah ne savait que trop bien ce qu’Ibn Taymiyya voulait dire lorsqu’il réfléchissait à sa condition existentielle en ces termes poignants :

« Qu11juin 2020 sur e vont faire mes ennemis de moi ? Mon jardin et mon ciel sont dans mon cœur. Mon incarcération est une solitude, mon exil est une occasion de voyager, mon assassinat est un martyre. »

Le peuple palestinien a perdu un grand dirigeant, mais je ne doute pas que ses compagnons et amis ne trouvent du soulagement en sachant que Shallah est désormais en compagnie du compagnon sublime : al-Rafiq al-‘Ala. Repose en paix, Abu Abdallah ; ton combat se poursuivra !


Publié le 11 juin 2020 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

Aslam Farouk-Alli est un diplomate sud-africain qui a été conseiller politique à l’ambassade de son pays à Damas de 2008 à 2011. Il écrit ici en son nom personnel.

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