Comment les régimes arabes ont misé sur l’État génocidaire d’Israël et ont perdu
Les régimes arabes ont calculé erronément qu’ils pourraient bénéficier de la prospérité et de la tranquillité par le biais d’une alliance avec Tel-Aviv et Washington dans le même temps que seuls les Palestiniens et tous ceux qui les soutiennent en ont payé le prix de leur sang et via un génocide.

De la fumée s’élève après que l’Iran a lancé un missile visant le quartier général de la Cinquième Flotte de la marine de guerre américaine à Manama, Bahreïn, le 28 février. (Photo : Anadolu Images)
Ali Abunimah, 13 mars 2026
Depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leur guerre contre l’Iran, le 28 février, le peuple iranien subit une agression dévastatrice.
Les agresseurs bombardent des hôpitaux, des écoles et d’autres infrastructures civiles dans l’espoir de briser sa détermination.
Ils ont endommagé des sites culturels historiques de Téhéran à Ispahan, alors que leurs frappes sur les dépôts de pétrole ont rempli le ciel de fumées toxiques.
Plus de 1 300 personnes ont été tuées et plus de 15 000 blessées.
Malgré ce tribut, le peuple iranien et ses dirigeants se sont présentés en masse aux défilés de la Journée annuelle d’Al-Qods afin de défier l’agression.
Iran's President Pezeshkian attends International Quds rallies in Tehran, takes selfies with people attending the event.
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— Press TV 🔻 (@PressTV) March 13, 2026
L’Iran, de son côté, continue de riposter avec des effets dévastateurs contre des cibles israéliennes et les bases américaines dans la région.
Au moment où la guerre bat son plein, il est utile de se poser une question plus profonde : Quelle politique pourrait en fait assurer la sécurité aux pays et peuples de la région ?
Comme je l’ai expliqué dans un extrait du livestream de The Electronic Intifada, le 12 mars, deux visions totalement différentes s’opposent actuellement. D’un côté, il y a les États arabes qui ont lié leur sort aux États-Unis et à Israël.
De l’autre, il y a l’Iran, qui prétend qu’inviter Israël et les États-Unis dans la région est précisément ce qui produit l’instabilité et la guerre.
Je commentais également l’adoption le 12 mars d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui condamne les frappes de représailles de l’Iran sans mentionner l’agression américano-israélienne en cours ni l’assassinat du dirigeant iranien, l’ayatollah Ali Khamenei.
Vous pouvez visionner la totalité de ce passage dans la vidéo ci-dessous.
Fier de protéger Israël
On a pu se faire un aperçu révélateur des calculs des régimes arabes en juillet 2024, lors d’une conversation qui a eu lieu au Forum d’Aspen sur la sécurité entre le journaliste du Washington Post, David Ignatius, et Nasser bin Hamad Al Khalifa, le conseiller de Bahreïn en matière de sécurité nationale, et qui également président de la société nationale de l’énergie et le fils du monarque local.
Bahreïn accueille le quartier général de la Cinquième Flotte américaine et il fait partie des États arabes qui ont normalisé leurs relations avec Israël au cours du premier mandat du président américain Donald Trump dans le cadre des fameux accords d’Abraham.
Prenant la parole environ neuf mois après le début du génocide d’Israël à Gaza, Al Khalifa a décrit les accords comme
« l’une des étapes les plus importantes que nous ayons franchies »
et il a encensé l’accord qui permettait à Bahreïn de resserrer ses liens avec Israël.
Ce qui ressort également, c’est la façon dont Bahreïn a approché l’Iran à la même époque. Al Khalifa a reconnu que Bahreïn avait « coupé les relations » et n’avait « aucun contact » avec l’Iran, tout en insistant pourtant sur le fait que la diplomatie nécessite l’ouverture de canaux.
Ceci reflète la politique d’une grande partie du Golfe : approfondir des alliances avec Israël et Washington et l’hostilité envers l’Iran – la base même des accords d’Abraham.
Pourtant, il existe un fait fondamental : Jamais l’Iran n’a attaqué le moindre de ses voisins arabes. C’est l’inverse qui est vrai : Ces mêmes régimes arabes ont soutenu l’invasion irakienne de l’Iran, soutenue par les EU, en 1980, peu après la révolution iranienne contre la monarchie soutenue par les EU, ce qui s’est traduit par huit années de guerre dévastatrice.
Depuis lors, les États du Golfe et les autres régimes arabes ont redoublé leurs mises sur leur pari en faveur de Washington et Israël.
Al Khalifa mettait fièrement en exergue un accord de 2023 entre Bahreïn et les États-Unis, accord appelé Comprehensive Security Integration and Prosperity Agreement, ou CSIPA (Accord global de sécurité, d’intégration et de prospérité). Le traité inclut la coopération défensive, le partage des renseignements et l’intégration économique.
Le prince bahreinien a mis l’accent sur le fait que l’accord propose à Bahreïn une alliance du style de l’OTAN avec Washington.
« C’est le plus loin que les États-Unis sont allés dans les garanties de sécurité à un État arabe »,
dit-il, en ajoutant
«qu’ il y manque l’article Cinq, mais il offre toutes les garanties ».
En théorie, ce modèle – dont Al Khalifa avait prédit qu’il se répandrait dans la région – promettait la sécurité moyennant la soumission aux États-Unis et Israël.
Dans la pratique, il a signifié l’intégration des armes du Golfe aux systèmes militaires dirigés par les EU et l’accueil des bases américaines utilisées pour défendre Israël et faciliter les attaques américaines et israéliennes contre les pays de la région.
Al Khalifa a exposé tout cela clairement en commentant les représailles par missiles et drones de l’Iran, en avril 2024, contre Israël en raison du bombardement d’une mission diplomatique iranienne au Liban.
Il a déclaré que Bahreïn avait rempli son « devoir » en aidant à abattre les missiles et drones iraniens dirigés sur Israël et il a ajouté que Bahreïn était fier de faire partie du réseau de défense aérienne intégrée organisé par les EU et qui inclut Israël et plusieurs États arabes.
L’absence de la « montagne de feu »
Mais l’actuelle agression américano-israélienne contre l’Iran révèle la contradiction fondamentale dans cette stratégie. En s’alignant si étroitement sur Washington et Tel-Aviv, les régimes arabes se sont mués eux-mêmes en belligérants – regardant s’en aller en fumée des décennies d’image de marque de puissances douces qui les présentaient comme des havres de la finance, de l’immobilier haut de gamme, du voyage de luxe et du glamour des influenceurs.
En effet, c’est précisément leur hostilité irrationnelle à l’égard de l’Iran et leur accueil des bases américaines qui en font aujourd’hui des cibles. La Cinquième Flotte qu’Al-Khalifa décrivait comme la « montagne de feu » protégeant Behraïn est très éloignée, incapable même d’entrer dans le golfe Persique, alors que la base à Bahreïn est pilonnée par l’Iran.
En d’autres termes, le modèle sécuritaire adopté par les États du Golfe a produit le contraire de ce qu’il promettait.
Dans un article récent pour Middle East Eye, Joseph Massad, professeur à l’Université de Columbia, retrace l’histoire de ce désastreux pari arabe sur la normalisation avec Israël en remontant à une initiative saoudienne datant de 1981.
Il affirme que cet alignement pro-israélien a été accompagné d’efforts en vue de
« convaincre les peuples arabes que c’était l’Iran, et non Israël, qui était le principal ennemi de la nation arabe, même si Israël, de temps à autre, a toujours menacé et les pays arabes et l’Iran ».
Aucune sécurité avec la présence américaine et israélienne
La vision de l’Iran est fondamentalement différente. Dans un récent briefing militaire, le porte-parole des Gardiens de la Révolution, Ebrahim Zolfaghari, a prévenu que l’ère des échanges de représailles limités était révolue et que l’Iran allait désormais frapper continuellement jusqu’au moment où ses objectifs seraient concrétisés.
Il a accusé les États-Unis et Israël de se cacher derrière des États régionaux, et il a promis par la même occasion que les bases utilisées dans les attaques contre l’Iran seraient détruites.
En même temps, les dirigeants de l’Iran continuent de mettre l’accent sur les relations avec les pays voisins.
Dans sa première déclaration depuis qu’il est devenu le guide suprême, l’ayatollah Mojtaba Khamenei a déclaré que l’Iran cherchait
« des relations chaleureuses et constructives avec tous ses voisins »,
mais il a ajouté que les bases militaires étrangères utilisées dans les attaques contre l’Iran devraient être fermées.
Les États arabes ont calculé qu’attirer les États-Unis et Israël plus profondément dans la région allaient les maintenir en sécurité.
Pour l’Iran, la sécurité signifie repousser Israël et les États-Unis le plus loin possible. Ce sont ces doctrines contradictoires qui sont actuellement testées, non pas en théorie, mais par le biais de la guerre.
En ce moment, selon de nombreuses analyses – dont celle de Robert Pape, l’expert militaire de l’Université de Chicago – l’Iran l’emporte et Trump est pris dans le « piège de l’escalade » qu’il a lui-même façonné.
Outre la catastrophe humaine imposée par l’agression américano-israélienne, l’impact économique de la guerre se multiplie déjà dans le monde entier.
Le résultat de cette confrontation décidera si les peuples de la région vivront dans la liberté de déterminer leur propre avenir et développer leurs propres ressources ou s’ils gâcheront plus de générations encore sous la colonisation et la domination des États-Unis et de l’entité sioniste.
Mais une réalité est déjà manifeste : les régimes arabes ont calculé erronément qu’ils pourraient bénéficier de la prospérité et de la tranquillité par le biais d’une alliance avec Tel-Aviv et Washington dans le même temps que seuls les Palestiniens et tous ceux qui les soutiennent en ont payé le prix de leur sang et via un génocide.
Vidéo EI : La guerre contre l’Iran : Comment les « garanties sécuritaires » américaines ont mis le feu au Golfe.
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Publié le 13 mars 2026 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine




