L’Empire bat en retraite… et les peuples luttent tout en écrivant l’Histoire

Il n’est plus correct de parler du déclin de l’empire américain en tant que simple analyse académique relevant du domaine du futurisme, comme ce fut le cas il y a une vingtaine d’années. C’est devenu une réalité imposée par les transformations sur le terrain et par la détermination des peuples à affronter la domination.

 

Khaled Barakat : L'Empire bat en retraite et les peuples luttent tout en écrivant l'Histoire

 

Khaled Barakat, 16 avril 2026

S’il y a une leçon à tirer de l’Histoire, c’est la montée et le déclin des grandes puissances qui naissent, vieillissent et meurent comme les êtres humains ; les empires ne sont pas une destinée éternelle. Après la fin de la « guerre froide », les États-Unis ont cherché à imposer un ordre unipolaire basé sur l’intervention militaire directe, la domination économique et la soumission politique. Certains ont même proclamé que nous avions atteint « la fin de l’Histoire ». Aujourd’hui, pourtant, les États-Unis sont confrontés à des défis majeurs, à une crise profonde et à des guerres chez eux et à l’étranger qui ébranlent leurs fondations et jettent les bases de l’érosion de leur statut de pôle mondial unique. La seule constante dans les sociétés humaines demeure le mouvement continu : conflit, lutte et développement.

Les guerres menées par Washington et par son agent « Israël », de l’Irak à l’Afghanistan, ont révélé les limites de la puissance militaire. Ces guerres se sont muées en batailles d’usure à long terme sans réaliser leurs objectifs déclarés ou cachés ; elles ont plutôt contribué à renforcer les forces de résistance et à saper l’image d’une « puissance invincible ». Malgré la « victoire » du capitalisme sur le camp soviétique, la machinerie de l’agression n’a pas ralenti ; au lieu de cela, les guerres américaines contre les peuples se sont multipliées, après son ascension mondiale.

En même temps, un monde nouveau prend forme sur les ruines de l’unipolarité : la montée de la Chine en tant que puissance économique et technologique majeure, le retour de la Russie comme acteur international influent et le dynamisme croissant de puissances régionales comme l’Iran, l’Inde, la Turquie, le Brésil et l’Afrique du Sud. Ceci reflète dans l’équilibre du pouvoir un glissement vers un système davantage multipolaire, moins soumis aux diktats américains. De plus, les résultats de l’agression contre l’Iran n’ont pas été ceux que les planificateurs américains espéraient ; c’est plutôt la République islamique qui va émerger de cette guerre, blessée certes, mais en tant que force centrale et pivotale en Asie de l’Ouest et dans le monde.

Les faits deviennent plus clairs et plus nets. La guerre génocidaire en cours à Gaza et le soutien ouvert des EU à l’ennemi sioniste ont révélé au monde la face brutale et violente de l’hégémonie américaine quand elle perd sa capacité à imposer son contrôle, même par le biais d’une destruction totale. En même temps, les discours autour de la « démocratie », des « droits humains » et des « valeurs occidentales » se sont effondrés, dénonçant la réalité de ce que la confrontation avec l’Iran et ses alliés ne résout pas les questions fondamentales, de ce que la puissance a ses limites et de ce que la supériorité militaire ne garantit pas la concrétisation des fantasmes de « victoire écrasante » ou de « triomphe décisif ».

L’image d’« Israël » et, à sa base, la relation entre les EU et l’entité sioniste, sont devenues un indicateur du déclin impérialiste et un sujet de questionnement à l’intérieur des États-Unis mêmes, après avoir été jadis une constante bien établie de la politique américaine et européenne. Cette relation traverse l’une de ses pires situations, historiquement parlant, et il ne sera pas facile de réparer l’image de marque des États-Unis, ni celle que les régimes clients subordonnent au cœur impérialiste, car eux aussi ont été dénoncés face à leurs peuples. Pas plus que les États plus petits ne pourront continuer de compter sur la protection américaine ou se cacher derrière des projets de normalisation avec l’entité ennemie.

Ce qui se déroule dans la confrontation avec l’Iran a marqué un moment révélateur de l’effondrement de l’illusion d’un contrôle absolu. La puissance ne se mesure plus uniquement par la dimension des arsenaux militaires ; elle est de plus en plus liée à des facteurs plus profonds, dont les premiers sont la géographie, le cours de l’Histoire, le front culturel et la présence d’une volonté politique et organisationnelle. La chose a été clairement démontrée dans la « crise du détroit d’Ormuz », qui représente une artère vitale pour 20 pour 100 environ de l’énergie mondiale. Il est devenu un point de pression stratégique capable de perturber les calculs internationaux sans qu’un seul coup de feu soit tiré. Cela rappelle la guerre du Vietnam et la bataille de Suez en 1956 et leurs résultats stratégiques pour l’Égypte : les puissances coloniales peuvent gagner chacune des batailles militaires mais, en fin de compte, perdre quand même la guerre.

Avec cela, un autre facteur critique a émergé : l’approfondissement de l’unité populaire et des sentiments nationaux, culturels et religieux face à l’agression. Ceux-ci aussi sont des armes sur le champ de bataille. Malgré les différences politiques à propos de la gouvernance iranienne, l’opinion publique a fait preuve de cohésion sur le front interne. En même temps, parmi de nombreux peuples et pays islamiques, il y a eu une large sympathie avec l’Iran face aux pressions et menaces extérieures. Ceci montre que le conflit n’est plus confiné à des États et à des armes, mais qu’il s’étend à la conscience des peuples et à leurs alignements. Des nations qui cherchent à protéger leurs ressources et à concrétiser leur véritable indépendance redécouvrent les armes que sont la géographie et l’Histoire et reconnaissent que la détermination et la patience sont essentielles pour la survie et la victoire.

Parallèlement, les contradictions s’élargissent dans le camp même des alliés. Les puissances occidentales, surtout en Europe, ne sont plus capables de s’aligner entièrement sur la politique américaine sans calculs contradictoires. Cela révèle des fractures au sein du système occidental qui dirige l’ordre mondial depuis des décennies. Ces États n’entrent plus en guerre directe contre l’Iran, non pas parce qu’ils ont choisi le camp de la justice ou du prétendu droit international, mais parce qu’ils ont donné la priorité à leurs propres intérêts. Il n’est plus dans l’intérêt de l’Europe ou du Canada de placer tous leurs œufs dans le panier américain.

Sur le plan interne, les États-Unis s’érodent sous le poids de leurs crises structurelles : forte polarisation politique, crises économiques, tension sociale, et déclin de la confiance dans les institutions. Ce ne sont pas des problèmes temporaires ni non plus de simples problèmes de gouvernance, mais plutôt des expressions de failles plus profondes dans le système capitaliste lui-même. Aujourd’hui, les États-Unis sont accablés par une dette publique croissante qui a atteint 39 000 milliards de USD. Les affirmations concernant la force de l’économie américaine sont largement des illusions promues par certains. Le fossé entre le 1 % qui dirige et le reste de la société s’élargit à un rythme sans précédent, alors que la « classe moyenne » dégringole vers le fond de la hiérarchie sociale, sans le moindre filet de sauvetage protecteur.

Malgré leur domination militaire et financière continue, les États-Unis sont de plus en plus incapables d’imposer leur volonté. La puissance ne se mesure pas uniquement par l’armement, mais par la capacité d’un projet politique à produire et à renouveler sa légitimité, ses forces et ses institutions – mais cette légitimité est fausse et s’use sous le poids des guerres, des massacres, de la dominance des banques et des sociétés transnationales, et sous un nouveau système technologique qui enfonce des millions de travailleurs dans la pauvreté et dans la dépossession.

Ce qui donne à des forces comme le Hezbollah, le Hamas, Ansar Allah et d’autres mouvements arabes et islamiques confrontés au projet américano-sioniste une présence internationale croissante et une large base populaire de soutien, c’est leur capacité à présenter des modèles révolutionnaires vivants qui affirment que les peuples sont capables de résistance et de détermination en dépit des déséquilibres des forces.

Ce à quoi nous assistons dans le déclin des puissances coloniales, ce n’est pas un effondrement soudain, mais le résultat inévitable du processus accumulé d’érosion historique d’un empire du capital bâti sur les ruines des populations autochtones et des peuples opprimés, et qui affronte désormais une résistance intensifiée, organisée et la montée de forces nouvelles. Alors que Washington cherche à ralentir ce déclin via une escalade et une brutalité croissante tant chez lui qu’à l’étranger, les contours d’un monde nouveau prennent forme. Dans ce contexte, la question n’est plus : L’empire américain est-il en déclin ? Mais plutôt : Comment les nations vont-elles remodeler l’équilibre des forces et l’ordre mondial dans l’ère qui suivra celle de l’impérialisme américain ?

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Ce texte a d’abord été publié en arabe dans Al-Akhbar.

Publié en anglais le 17 avril sur Masar Badil
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

 

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