Les ruines de la victoire – À propos de Stalingrad, de Téhéran et du Sud-Liban

Quiconque se penche aujourd’hui sur les destructions en Iran et sur les décombres du Sud-Liban pourrait trouver cynique, voire insultant, de parler de victoire. Mais, exactement comme à Stalingrad, le simple fait que l’Iran a résisté à la puissance des États-Unis, qu’il a riposté, fait reculer l’agresseur et a imposé de meilleures conditions politiques que celles d’avant le début de l’agression, ce simple fait est une victoire historique.

 

Les ruines de la victoire - À propos de Stalingrad, de Téhéran et du Sud-Liban. Photo : Stalingrad et Berlin en février 1943.

Stalingrad et Berlin en février 1943

 

Dyab Abou Jahjah, 18 juin 2026

 

Au milieu des décombres de Stalingrad, parmi les ruines fumantes, les rares piliers encore debout des structures anéanties et les fumerolles qui continuaient de s’élever au-dessus de cent incendies, parler d’une victoire soviétique aurait semblé absurde. La puanteur de milliers et de milliers de corps pourrissants remplissait l’air. En ce début 1943, l’Union soviétique était en ruine, alors que les villes allemandes étaient restées grandement intactes. À Hambourg, les gens se baignaient et profitaient d’un rare soleil. À Berlin, le nec plus ultra de la société allemande déambulait entre les opéras, les concerts et les musées. L’Allemagne occupait toujours la moitié de l’Union soviétique et la majeure partie de l’Europe. Des millions de citoyens soviétiques avaient déjà perdu la vie.

Quelle victoire, dans ce cas ?

Parce que l’Allemagne n’était pas parvenue à s’emparer d’une ville ? Qu’elle avait été forcée de battre en retraite ? Qu’Hitler n’avait pas atteint son but déclaré qui était de prendre Moscou ? C’est certain, si on faisait un zoom arrière et qu’on examinait l’ensemble du tableau, on pouvait très difficilement parler de victoire.

Et, pourtant, Stalingrad n’a pas seulement été une victoire, cela a été le grand tournant de la guerre. C’est là que la dynamique a changé. C’est de ce mélange apocalyptique de fumée, de décombres et de sang que l’Armée rouge a trouvé son deuxième souffle et a entamé ce long sursaut qui allait se terminer par la pose du drapeau rouge au sommet du Reichstag.

De même, quiconque se penche aujourd’hui sur les destructions en Iran et sur les décombres du Sud-Liban pourrait trouver cynique, voire insultant, de parler de victoire. Mais, exactement comme à Stalingrad, le simple fait que l’Iran a résisté à la puissance des États-Unis, qu’il a riposté, fait reculer l’agresseur et a imposé de meilleures conditions politiques que celles d’avant le début de l’agression, ce simple fait est une victoire historique.

En compagnie de la résistance libanaise, l’Iran a combattu, non pas une, mais deux puissances nucléaires. Au Sud-Liban, l’armée israélienne a pris et détruit plusieurs villages frontaliers mais a été incapable de contrôler le territoire. Elle a finalement sombré dans un bourbier d’embuscades et d’attaques de drones, transformant ainsi l’occupation en une guerre d’usure.

L’Iran a également rétabli le principe de l’unité entre les fronts de l’axe de la résistance. Si Israël attaque Beyrouth, l’Iran frappera Israël à l’aide de ses missiles balistiques. Cela ôte l’initiative des mains d’Israël et annule les gains stratégiques qu’Israël pensait avoir réalisés en 2024. Aujourd’hui, dans le protocole d’entente signé avec les Américains, l’Iran exige un cessez-le-feu au Liban et la restauration de l’intégrité territoriale et de la souveraineté du Liban – ce qui signifie le retrait israélien.

Il semble que Trump doive avoir anticipé une victoire par « le choc et l’effroi » : larguer des bombes, éliminer des dirigeants et compter sur une capitulation rapide. Il a sans doute imaginé un scénario dans lequel une personnalité iranienne à la Delcy Rodriguez allait apparaître à genoux et saluer l’hégémonie mondial. Ce qu’il n’a pas saisi, c’est que le peuple iranien et sa République islamique ont une vision fondamentalement différente de celle des régimes populistes de gauche. À leurs yeux, la notion de reddition n’existe pas. Quand les mouvements ou gouvernements islamiques déclarent que seules deux options existent – la victoire ou le martyre – il convient de les croire. Pourtant, la résilience de l’Iran a été davantage d’une détermination fervente, et cela est également vrai pour le Hezbollah. Une foi fervente à elle seule ne peut forger avec succès des séries entières de missiles balistiques supersoniques et de croisière. Elle ne peut inventer des drones d’attaque efficaces ni des FPV contrôlés par fibre optique. De telles capacités requièrent une tournure d’esprit scientifique et stratégique. C’est la combinaison d’une foi inébranlable et d’une maîtrise technique qui a résisté à la puissance des Américains et des Israéliens et qui leur a infligé un saignement de nez. Et, à l’instar de tous les tyrans, les États-Unis préfèrent des victimes qui ne ripostent pas et qui ne les font pas saigner. Un nez ensanglanté, même légèrement, suffit souvent pour forcer une retraite.

La même chose vaut pour le Golfe. L’Iran est aujourd’hui l’acteur régional le plus fort – celui qu’il convient de craindre, et non l’Amérique ou Israël. Si les États du Golfe cherchent la stabilité, ils doivent chercher des relations stables avec l’Iran. L’Amérique et Israël ne peuvent se protéger de l’Iran, et encore moins en protéger les États du Golfe. L’Arabie saoudite cherche déjà des alliances avec le Pakistan et la Chine. Les bases américaines dans le Golfe ont été pilonnées, prouvant ainsi qu’elles sont devenues un fardeau tant pour les États-Unis que pour les pays qui les accueillent.

Exactement comme à Stalingrad, il s’agit d’un changement de dynamique.

Après la dévastation de Gaza et l’année difficile qu’a été 2024, l’Axe de la Résistance est parvenu non seulement à survivre, mais aussi à renverser la situation et à prendre l’initiative. Netanyahou est en difficulté. Il aura certainement recours à d’autres stratagèmes en essayant de saboter cette nouvelle Pax Iranica dans la région, mais cela pourrait lui exploser à la figure.

De lui-même, Israël n’est pas capable d’affronter le Hamas ou le Hezbollah, et encore moins l’Iran. Si les ponts aériens américains n’avaient pas continué de réalimenter Israël en batteries pour intercepteurs, en bombes et en obus, Israël se serait effondré en 2023. En ce sens, Trump a raison quand il affirme que, sans lui, il n’y aurait pas d’Israël.

Si Netanyahou poursuit ce combat de lui-même et s’il s’isole de son patron américain, alors, peut-être, au cours des prochaines années, nous pourrions assister à un nouvel épisode du drapeau au sommet du Reichstag.

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Publié le 18 juin sur le blog d’Abou Jahjah
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

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