Comment Israël a ravagé le quartier d’al-Zahra à Gaza

 

20 octobre 2023. Vue générale de la destruction complète infligée au quartier d’al-Zahra par les frappes aériennes d’Israël. (Photo : Mohammed Zaanoun / ActiveStills)

 

Amro Rashad Abo Aisha     25 avril 2026     The Electronic Intifada

Je me suis réveillé de mon sommeil en entendant des gens crier tôt le matin du 19 octobre 2023. Quelques minutes plus tard, j’ai entendu un coup sourd dans la porte de notre appartement à al-Zahra, un quartier du sud de la ville de Gaza.

Mon père a ouvert afin de voir qui c’était. C’était notre voisin. Il nous a dit d’évacuer, car l’armée israélienne prévoyait de bombarder plusieurs tours d’al-Zahra.

Al-Zahra accueille de nombreux tours et groupes de tours. Il y a les 24 tours appelées al-Iskan, et un certain nombre d’autres tours appelées al-Zafer. Chaque tour comporte au moins 20 appartements. Al-Zahra héberge également une section de l’hôpital Wafaa, dont l’emplacement principal est la ville de Gaza, ainsi que les bâtiments de l’Université de Palestine, de l’Université Oumma et du Palais de Justice, sans oublier une poignée de tours appartenant à l’Université islamique de Gaza.

Les gens de Gaza parlent également de la ville d’al-Zahra, puisque le quartier constitue une ville en soi.

Notre appartement était situé dans les tours al-Zafer et appartenait à un ami de mon père. Il nous avait proposé l’appartement quand ma famille et moi avons fui notre habitation dans le quartier de Tal al-Hawa, le 13 octobre, après que les bombardements israéliens s’étaient intensifiés.

Quand nous étions arrivés à al-Zahra, l’atmosphère était absolument différente – des enfants jouaient dans les rues et les gens priaient tranquillement à la mosquée.

Nous n’entendions pas les sifflements ou les explosions des bombes. Mais je pouvais voir des torsades de fumée noire s’élever de Gaza chaque fois que je regardais par la fenêtre de notre appartement du quatrième.

 

Flash-back

La vie à al-Zahra était paisible et elle ne fut pas interrompue par la machine génocidaire israélienne jusqu’au 19 octobre, quand Abu Ahmad vint frapper à notre porte pour nous dire que l’armée israélienne s’apprêtait à bombarder trois des tours d’al-Iskan.

Il nous a conseillé de détacher nos fenêtres de leurs charnières et de les éloigner complètement afin d’empêcher le verre de se briser en cours de bombardement, ce qui pourrait provoquer des blessures.

Une dizaine de minutes après notre départ, toute une succession de frappes aériennes intenses – ou ceintures de feu – ont ébranlé la ville.

Quand le raid a été terminé, je suis retourné et j’ai vu les trois tours rasées jusqu’au sol, comme si un tremblement de terre les avait frappées.

J’ai vu certains des habitants désespérés qui tentaient de rassembler leurs possessions ou du moins tout ce qui pouvait encore leur être utile.

D’autres regardaient les décombres, pleurant leurs souvenirs et les efforts qu’ils avaient consentis pour acheter leur appartement, détruit en quelques minutes.

Je suis retourné à notre appartement, fatigués et en pleine détresse. J’ai dormi pendant quatre heures et je me suis réveillé vers 18 heures.

Quand je suis allé sur le balcon, j’ai vu une foule de gens qui marchaient vers notre tour, en panique. Certains criaient, d’autres portaient des sacs.

J’ai quitté l’appartement et, dans le fond, j’ai marché d’un pas rapide en ne cessant anxieusement de me demander : « Que va-t-il advenir, maintenant ? »

Je suis allé vers la foule,où j’ai vu un homme qui tenait son téléphone et parlait à un officier israélien. L’officier lui a dit que les habitants du reste des tours al-Iskan devaient évacuer immédiatement.

Incroyable. Absurde, même.

Les gens disaient que non et pensaient que l’armée israélienne voulait tout simplement bombarder une ou deux des tours. C’est impossible, prétendaient les riverains, de balayer 21 grandes tours en si peu de temps. C’est quelque chose que nous ne pouvions imaginer. Comme nous étions naïfs !

 

L’horreur

Mais toute cette incertitude a disparu après que le premier raid aérien a rasé une tour. Nous étions horrifiés.

L’officier a rappelé le même homme par téléphone et lui a répété que tous les habitants des tours al-Iskan devaient évacuer et aller se réfugier au campus de l’Université de Palestine en attendant que l’armée termine sa « mission ».

Même si notre tour à al-Zafer n’était pas menacée de bombardement, nous avons évacué, ne prenant avec nous que des essentiels : nourriture, farine et sacs personnels. Nous avons également balancé quelques matelas et couvertures par la fenêtre parce que nous n’avions pas le temps de les descendre par les escaliers.

Nous les avons mis dans nos deux voitures et avons pris la direction du campus, qui se trouvait à quelque 200 mètres des tours.

Quand nous sommes arrivés, nous avons vu que le campus débordait de monde.

Quand nous nous sommes mis à chercher un coin pour déposer nos affaires, une autre frappe aérienne a eu lieu, éparpillant toutes les fenêtres autour de nous. Ma famille et moi-même n’avons pas été blessés, mais je me souviens d’un garçon dont le visage avait été profondément entaillé par un éclat de verre.

À chaque frappe aérienne, j’avais l’impression que mon cœur était arraché de ma poitrine puis remis à l’intérieur. Je ne suis pas certain du type de missile utilisé par l’armée israélienne, mais les explosions provoquaient des vagues de pression et de bruit d’une très forte intensité.

 

Une vue aérienne du quartier d’al-Zahra, le 21 octobre 2023. (Photo : Shadi Tabatibi / DPA via ZUMA Press / APA images)

 

L’université étaient surpeuplée de personnes déplacées, ce qui fait que trouver un petit coin pour se reposer était pratiquement impossible. Nous avons cherché pendant près d’une heure jusqu’au moment où nous avons trouvé un coin minuscule à l’entrée du bâtiment principal.

Il était 10 heures du soir et les gens étaient assis à même le sol et dans les rues. Il commençait à faire plus froid et, à tout moment, l’armée israélienne allait de nouveau frapper et sans doute raser une nouvelle tour lors de chaque raid.

Alors que, par chance, nous avions des couvertures avec nous, bien d’autres n’en avaient pas.

Il y avait un vieillard dans une chaise roulante. Son fils nous a dit qu’il était malade et il a demandé une couverture de plus pour son père puisque leur famille n’avait rien pu emporter pour se couvrir, de sorte que je lui ai donné ma couverture.

Je me rappelle que, cette nuit-là, nous avons passablement mal dormi. J’avais partagé une couverture avec mes deux frères, Yousef et Adel (qui est actuellement en prison), et notre ami. Chacun de nous utilisait la couverture pendant dix minutes puis la passait à la personne suivante.

Un homme essaya de se couvrir avec des rideaux qu’il avait trouvé à l’université et un autre portait une toge de remise de diplôme. Tous deux essayaient de se réchauffer comme ils le pouvaient.

Malgré la situation tendue que nous subissions, mes frères, notre ami et moi ne pouvions cesser de rigoler à la vue de ces scènes.

Jusqu’au moment où nous avons entendu des cris en provenance d’un bâtiment tout proche. Un parent de la femme qui criait est sorti du bâtiment et s’est mis à demander s’il y avait un médecin ou une infirmière, car la femme était enceinte et tout d’un coup en plein travail.

Ils ont trouvé un médecin et une infirmière qui ont aidé la femme à mettre le bébé au monde, sans le moindre outillage médical et après environ trois heures de travail.

Le froid devenait plus mordant à mesure que la nuit s’installait et notre couverture n’était d’aucune utilité de sorte que nous avons passé le reste de la nuit jusqu’au matin suivant à marcher d’un endroit à un autre rien que pour nous réchauffer.

Vers 6 heures du matin, les bombardements ont cessé et nous avons pensé que la « mission » était terminée. L’homme au téléphone a appelé l’officier israélien qui lui a dit qu’il y avait encore une tour que l’armée devait bombarder avant que nous puissions y retourner.

Nous avons alors attendu jusqu’à 9 heures du matin environ, quand nous avons entendu la dernière frappe aérienne indiquant que la dernière tour avait été bombardée et que les gens pouvaient retourner dans leurs foyers, lesquels, pour la plupart, n’existaient plus.

 

La fin

Ma famille et moi sommes finalement retournés à al-Zahra et, bien que deux ans et demi se soient écoulés, je n’ai toujours pas de mots pour décrire ce que j’ai vu. La géographie du quartier a été bouleversée, après une destruction comme je n’en avais jamais vu auparavant.

Des cendres couvraient toute la zone et les piles de décombres étaient mélangées ensemble, bloquant les rues. On ne pouvait plus reconnaître son appartement et, même si on le pouvait, on ne pouvait y accéder en raison des énormes tas de gravats. Les habitants inspectaient la zone et s’en allaient ensuite en larmes, sans même tenter de retrouver quoi que ce soit dans les décombres.

Ce jour-là, la quasi-totalité d’al-Zahra avait été oblitérée. Presque tous ses habitants étaient partis, y compris les gens dont les appartements étaient toujours debout – comme nous –, et avaient été relogés soit dans le sud de la bande de Gaza, soit de nouveau à Gaza même.

Ma famille et moi sommes retournés à Gaza, nous y sommes restés et avons enduré la famine et vécu les scènes constantes de mort.

Je n’ai jamais tenté de retourner à al-Zahra mais, chaque fois que je me rends dans le sud de la ville, je peux voir al-Zahra depuis la rue al-Rashid, complètement rasé et anéanti.

À commencer par le camp de réfugiés de Nuseirat, pas un seul bâtiment n’est resté debout ou intact.

L’ampleur des destructions est inconcevable.

 

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Amro Rashad Abo Aisha étudie l’anglais et écrit. Il vit à Gaza.

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Publié le  25 avril 2026  sur The Electronic Intifada
Traduction pour Charleroi pour la Palestine: Jean-Marie Flémal

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