Lea Tsemel et Michel Warschawski, les vieux idéaux

 
L’avocate Lea Tsemel et l’écrivain Michel Warschawski, deux militants qui poursuivent un combat difficile aux côtés des Palestiniens.

Lea Tsemel et Michel Warschawski (Photo Jonas Opperskalski)

C’est une maison juive. Les étoiles de David dans la pierre en attestent depuis son édification séculaire. Au cœur de Jérusalem, une fierté pour ses habitants. Pas nationaliste, plutôt du genre «ça montre qu’on ne l’a prise à personne». Dans le jardin flotte le murmure précédant la sirène de shabbat. Le vendredi soir, leur porte est toujours ouverte, aux camarades comme au journaliste rencontré la veille.

Lea Tsemel porte un masque, signe des temps, qui accentue cet implacable regard vert-de-gris toujours souligné au khôl. La peau hâlée et la moustache jaunie aux Gauloises, Michel Warschawski a l’aura d’un vieux chef tribal.

On songe aux «derniers des Mohicans», cliché désignant les vétérans de l’extrême gauche israélienne, puis, par extension, on pense aux «Indiens de Palestine» de Deleuze. Eux, qui ont dédié leur vie à la cause (la paix autant que la Palestine, mais l’une est-elle possible sans l’autre ?), savent néanmoins très bien qu’ils ne le sont pas, Palestiniens.

Elle, justement, est très Israélienne. Sabra ashkénaze, née à Haïfa la rouge avant la création d’Israël. Ses phrases brèves disent tout, comme des portes qui claquent. Lui, fils du grand rabbin de Strasbourg, se veut «diasporique», tout en digressions qu’il se garde de conclure. Pour les Israéliens, elle est «l’avocate du diable», la traîtresse qui défend les terroristes. Lui, s’amuse-t-il, n’est que «l’un de ses dossiers». Réducteur mais vrai. «Compagnons de voyage et de combat», ils ont choisi, comme il le résume dans un de ses bouquins, de passer leur vie «sur la frontière plutôt que bien au chaud au cœur de la tribu».

C’est un docu bardé de prix qui nous amène chez eux, à quelques jours de sa diffusion française. Présélectionné aux oscars, au grand dam du ministère de la Culture, le film suit Tsemel sur trois affaires emblématiques de ce qu’on a appelé l’«Intifada des couteaux» en 2015. Depuis un demi-siècle, elle enfile sa robe noire d’avocate pour défendre la résistance à l’occupation israélienne. Sous toutes ses formes, y compris armée, jusque dans ses extrémités indéfendables. «Ce n’est pas que j’aime ça, c’est que ça ne me fait pas peur.»

Marius Shatner, journaliste de la même «bande marginale», décrypte :

«C’est la plus sulfureuse du barreau, mais c’est plus une Gisèle Halimi israélienne qu’une Vergès au féminin. Elle n’est pas dans la jouissance provocatrice. Ni à l’aise financièrement : ses dossiers, c’est pas une bonne affaire !»

A 74 ans, elle se rend tous les jours à son cabinet. Même en pleine pandémie. « A son âge, c’est interdit ! » rigole Warschawski. « Elle croit que si elle astique tout au gel hydroalcoolique, elle résout tous les problèmes.» Elle : «Je n’ai pas peur, je fais ce qui est nécessaire, alors que Michel, ça le mine !» Lui : «Non, ce qui m’attriste, c’est d’être enfermé.»

En 1987, Warschawski, fondateur du Centre d’information alternative (trait d’union entre activistes israéliens et palestiniens), est arrêté par le Shabak, la sécurité intérieure. On lui reproche d’avoir imprimé des tracts du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), la faction marxiste de Georges Habache. Rudoyé, l’intello est sur le point de craquer. «T’es indigne d’être mon mari !» lui lance l’avocate et épouse. Ragaillardi par la menace, Warschawski tient. Ironie de l’histoire, les brochures en question étaient des manuels de résistance aux interrogatoires. Au bout d’un procès-fleuve, 20 mois de prison, dont 10 ferme. Autant que le nombre de charges dont il a été acquitté. Les rares victoires de Tsemel sont toujours amères.

A l’heure du bilan, alors que Nétanyahou et Trump font sonner les trompettes de l’annexion plus ou moins partielle de la Cisjordanie, l’avocate n’élude pas :

«Nous avons échoué à changer la réalité. Mais la réalité renforce chaque jour notre combat. Nous sommes faibles, mais nous sommes les Justes.»

Ils se sont rencontrés après la guerre des Six Jours, à l’Université hébraïque de Jérusalem. Volontaire durant les combats, portant secours aux civils sous la mitraille, elle s’était retrouvée la première femme au pied du mur des Lamentations quand les Israéliens prirent la Vieille Ville. Les colonnes de Palestiniens fuyant après la victoire douchent son euphorie. «J’ai vite compris que personne ne voulait la paix, cette vision stupidement idéaliste que j’avais.»

Calotte sur le crâne, lui est encore à l’école talmudique, dans la pépinière du «Grand Israël», celui des futurs colons. Il a quitté son cocon strasbourgeois délimité par la synagogue et l’épicerie casher pour étudier la Torah à Jérusalem. Il tombe amoureux de la ville mais perd la foi. Rien à voir avec la guerre.

«La religion juive est faite d’une infinité d’interdits, essentiellement concernant le sexe et la bouffe. J’ai craqué sur la bouffe.»

Durant un rassemblement d’étudiants encartés Matzpen (internationaliste, anticolonialiste et antisioniste), Michel voit Lea en minijupe, traitant de petites bites les nationalistes. Il rejoint Matzpen fissa, «pour l’idéologie ou pour ses jambes».

En 1972, les rabbins les unissent. Elle plaide sa première affaire politique. Leur premier enfant, Nissan, naît. A Paris, Michel a déjà un fils d’une autre femme rencontrée à Jérusalem, Dror, qui deviendra chercheur au CNRS. Aîné de celle que les passants vomissent comme «la pute d’Arafat», Nissan morfle. Les insultes, l’absence. «Je ne me suis jamais sentie coupable », répond sa mère. « J’étais comme un militaire qui se bat à l’autre bout du monde pour le futur radieux de ses gosses.» Aujourd’hui architecte, Nissan s’est «exilé» à Tel-Aviv. Talila, la cadette, a grandi dans l’héroïsation de ses parents.

Aujourd’hui architecte, Nissan s’est «exilé» à Tel-Aviv. Talila, la cadette, a grandi dans l’héroïsation de ses parents. Enseignante, elle habite à 300 mètres de la maison.

Ils ont sept petits-enfants. Que leur laisseront-ils ? « «Lea est extrêmement optimiste mais très en colère », analyse Philippe Bellaïche, coréalisateur du film,  « Michel est pessimiste, mais la colère n’est pas son carburant.»

Certains dans leur camp appellent de leurs vœux l’annexion de la Cisjordanie, électrochoc qui proclamerait «l’Etat apartheid» et mettrait fin aux faux-semblants. «Si au bout il y a un Etat [binational], avec une personne, une voix, super », dit Lea Tsemel. « Mais le raccourci, c’est la fin de la colonisation. Les Palestiniens n’ont pas besoin qu’on ajoute à leur souffrance.»

Ils sont candidats depuis des lustres sur les listes de Balad, le plus radical des partis arabes, à des places symboliques, sans envie ni chance de siéger à la Knesset. Antisionistes ? Le talmudiste repenti, chroniqueur à Siné Mensuel, ressort une parabole déroulée lors d’une tournée des lycées de banlieues dans la France des années 2000.

«Supposons que les Israéliens se réveillent un matin et qu’il n’y ait plus un seul Arabe dans le pays. Disparus. Pas de sang sur les mains, l’esprit tranquille. Soupir de soulagement chez 95 % de mes concitoyens. Pour 5 %, dont moi, ce serait une souffrance. C’est ça, les antisionistes.»

Par Guillaume Gendron


Publié sur Libération, le 26 mai 2020

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