Samira ‘Azzam : « Le Pain du sacrifice »

Samira Azzam est une écrivaine révolutionnaire qui avait vécu la Nakba alors qu’elle avait 20 ans et qui était devenue active au sein du groupe Voie du retour (Front de libération de la Palestine), dans les années 1960. Sa nouvelle, Bread of Sacrifice (Le pain du sacrifice, 1960) approche la Nakba du point de vue de la résistance urbaine palestinienne.

Située à la veille de la chute de Haïfa, le 22 avril 1948, l’histoire est soulignée de motifs romantiques et culmine par une fin tragique. Pourtant, ici, la tragédie révèle des griefs permanents qui sont sources d’une relance de la mobilisation. De façon significative, cette mobilisation compte autant sur les contributions des femmes que sur celles des hommes.

Comme l’explique clairement l’héroïne d’Azzam, Su’ad : être confrontée à la Nakba a été un besoin humain naturel et essentiel, vécu quel que soit le genre, qu’on soit homme ou femme, et défier l’autorité du père a été la première démarche vers la participation des femmes à la lutte révolutionnaire pour le retour chez soi.

Extrait de l’article : La génération de la Nakba

Le Pain du Sacrifice

Quand Ibrahim lui tendit la pipe bourrée de tabac, il souhaita de pouvoir s’effondrer et de pleurer comme un gosse. Il sentit les larmes lui monter aux yeux et tourna la tête de côté pour les essuyer sur sa manche. Tentant de dissimuler sa tristesse, il leva la tête pour regarder au-delà de la barricade mais, quand il se retourna pour faire face à ses compagnons, leur silence accablé de chagrin ramena les larmes à ses yeux. La nuit, faiblement éclairée par une lune distante et traversée de nuages, semblait partager leur tristesse : tout dans l’univers semblait au courant de son histoire. Il aurait tant voulu être à même de s’abandonner au luxe du chagrin, mais il ne le pouvait pas. Il aurait désiré secouer ses amis, rejeter son armure de rudesse et pleurer – pleurer sans honte. Il leva sa manche pour s’essuyer les yeux et sentit l’irritation provoquée par la chemise de laine qui lui rappela ce talisman qu’elle lui avait donné et qu’il portait, et qui devait le protéger – avait-elle dit ce jour-là – de toute balle traîtresse.

Certainement, il pouvait se rappeler cette nuit.

C’avait été une nuit d’un froid mordant comme celle-ci, avec un mince croissant de lune. On lui avait commandé de garder le petit hôpital installé par la Légion arabe dans une maison de la ville composée de quatre pièces aux murs de pierre et d’un petit jardin. Les huit lits d’hôpital étaient occupés par huit blessés, des hommes amenés à l’issue d’un combat entre la colonie juive de Nahariya et les villages arabes autour d’Acre. Oui, il avait fait froid, cette nuit-là et ni son keffieh ni son lourd pardessus n’avaient suffi pour le protéger du froid mordant, de sorte qu’il s’était mis à marcher un peu afin d’empêcher son sang de geler dans ses veines. Quand il en eut assez, il retourna s’appuyer contre le mur de l’hôpital, près de la porte, fixant du regard les maisons distantes de la ville qui semblaient dormir mal à l’aise, dans la crainte d’une attaque soudaine. Il ne savait pas quelle heure il était exactement. Les seules lumières restantes étaient l’éclairage des artères principales et la nuit était silencieuse, en dehors des aboiements d’un chacal lointain.

Non, il ne savait pas exactement quelle heure il était lorsqu’il la sentit présente près de lui, dans son uniforme blanc d’infirmière, lui demandant s’il voulait une tasse de thé. Il n’avait pas pensé au thé, ni à autre chose ; néanmoins, il sentait que ce serait agréable de pouvoir tenir un objet chaud entre ses doigts gelés, et il accepta son offre avec reconnaissance. Quand elle revint avec le thé, il vida sa tasse en quatre gorgées de façon à ne pas l’obliger d’attendre longtemps et il lui rendit la tasse vide, murmurant de vagues paroles de remerciement. Et, après qu’elle fut partie, il pensa qu’il aurait été poli de lui parler un peu plus. Il tourna la tête, cherchant son ombre derrière la fenêtre. Il ne vit personne. Il décida de la remercier au matin – mais qui pouvait-elle être ? Il y avait deux infirmières et il n’avait rien vu d’elle, en dehors de son uniforme blanc. La nuit suivante, il était bien décidé à se montrer moins raide quand elle lui apporterait du thé. Il attendit longtemps, mais elle ne vint pas. Il se dit qu’elle devait être trop occupée avec ceux qui avaient réellement besoin de ses soins pour s’inquiéter de son thé. Pourquoi, par conséquent, ne pourrait-il pas frapper à la porte et demander lui-même du thé ? Il hésita, ne voulant pas se montrer importun. Les lumières s’éteignirent, la ville s’endormit, lui laissant la responsabilité, à lui et à ses camarades, de rester vigilants. C’était à peu près à ce moment-là, la nuit précédente, qu’il avait bu le thé qu’elle lui avait apporté. Il se dégourdit les doigts, gelés au contact du canon du fusil et il espéra que quelque chose puisse leur apporter un peu de chaleur. A peine avait-il porté la main à la bouche pour souffler sur ses doigts que son uniforme blanc apparut soudainement près de lui et qu’il l’entendit dire : « Je vous ai apporté votre thé sans vous demander si vous en vouliez ; vous n’allez pas le refuser, n’est-ce pas ? »

Il leva les yeux, la regarda et tendait sa main glacée pour prendre la tasse. Il se dit que ce serait bien de lui parler avant de boire. « Vous ne trouvez pas que le travail est pénible, ici ? »

Avec une gravité à laquelle il ne s’était pas attendu, elle répondit : « Vous pensez que je ne suis pas assez bonne pour des tâches de ce genre ? »

« Je… Non, non, pas du tout… »

A court de mots, il porta la tasse à ses lèvres et but rapidement, se brûlant le gosier. Il lui rendit la tasse sans dire merci et, quand elle se fut éloignée de quelques pas, il l’appela : « Mademoiselle ! », en se demandant pourquoi il ne lui demanderait pas son nom. Il n’y avait pas de mal à cela. Elle s’arrêta et il s’approcha d’elle. « Excusez-moi, je me demandais si je pouvais savoir votre nom. »

Elle rit avant de répondre : « Et pourquoi pas ? Nous sommes tous des camarades, ici. Je m’appelle Su’ad. »

« Moi, c’est Ramiz. Mes copains m’appellent ‘sergent’. On se serre la main ? »

Elle rit et lui tendit la main, puis s’en alla aussi prestement qu’elle était venue. Su’ad. Il semblait avoir de la chance avec ce nom. Quelques jours plus tôt, le Comité des femmes d’Acre avait offert en cadeau à la Légion arabe des chemises et des couvertures en laine tricotées main. Dans la poche de chaque chemise se trouvait une carte portant le nom de la jeune femme qui l’avait tricotée, en même temps qu’un mot d’encouragement. Il avait toujours la carte. Il la chercha dans sa poche, l’en sortit et frotta une allumette à la lueur de laquelle il lut les mots « Su’ad Wahbi » et, sous le nom, « Puisse cette chemise être portée par un héros. »

L’allumette s’éteignit et les mots disparurent. Il remit la carte dans sa poche. Se pouvait-il que ce soit elle ? Si oui, ne serait-ce pas une coïncidence plaisante ? Il se tourna vers la porte et la trouva fermée à clef.

La troisième nuit, il s’arrangea pour entamer son tour de garde un peu plus tôt afin d’avoir l’occasion d’entrer dans l’hôpital et de s’enquérir des blessés. La porte était ouverte et il entra. Il l’aperçut qui portait un plateau avec un repas à l’un des soldats. Il la salua et lui demanda s’il pouvait leur rendre visite. Elle répondit : « Pourquoi pas ? J’aimerais que vous rencontriez Hassan afin qu’il puisse vous raconter les détails de la bataille. Moi-même, je les ai entendus des dizaines de fois, mais ça ne fera pas de mal de l’entendre une fois encore. » 

Il la suivit.

Il se tenait à côté d’elle en face de la tête de Hassan entourée de bandages et tous deux rirent d’entendre le blessé dire : « Su’ad est une infirmière sévère et elle veut que je reste allongé de tout mon long comme un mort. Elle ne le laisse même pas fumer une cigarette en cachette. »

Alors qu’elle riait, Ramiz remarqua que ses dents étaient très blanches et que dans ses yeux luisait une volonté indomptable. L’atmosphère dans la chambre l’encouragea à demander : « Mais tu es d’accord avec moi pour dire que c’est une bonne infirmière ? »

« Bonne ? Elle est la meilleure de toutes. Elle est mieux que la vieille maman. Elle est toujours tout près, à l’un elle donne à boire, à l’autre quelque chose à manger, elle répond aux clochettes qui tintent dans toutes les chambres. Si jamais elle trouve un moment pour se reposer, vous la trouverez assise près de la porte avec son tricot. »

« Son tricot ? »

Il se souvint de la chemise. Sa main se déplaça, trouvant les épais boutons du pardessus qui la couvrait. Déboutonnant le manteau pour faire apparaître la chemise, il se tourna vers elle et dit : « Vous reconnaissez cette chemise ? »

« Oui. Ainsi, c’est vous qui l’avez eue… » 

« Je ne la mérite pas ? J’ai toujours la carte. De cette façon, je me souviendrai toujours de mon devoir d’agir comme un héros. »

Une sonnerie persistante l’appela et elle le laissa en compagnie de Hassan, qui lui demanda une cigarette qu’il lui promit de ne pas fumer avant que Su’ad ne lui ait donné son approbation.

Deux semaines passèrent et les blessés se mirent tous à aller mieux et à quitter l’hôpital, sauf un qui fut transféré vers un autre hôpital. Les tâches de garde de Ramiz furent terminées, du moins en cet endroit, et il retourna à son travail, consistant à former des recrues. Il en rencontrait de nouvelles, en laissait repartir d’autres, et ce, jusqu’à la tombée de la nuit, après quoi il prenait son fusil et allait assumer sa tâche de surveillance nocturne. Ce n’était qu’au moment où l’aube se mettait à éclairer le ciel qu’il rentrait chez lui pour se jeter sur le lit de fer de son logis d’une seule pièce, où il trouvait le temps de penser à elle.

 Toute une semaine s’écoula, pendant laquelle il ne la vit pas. Où donc pouvait-elle être ? Pourquoi était-il enclin à penser à elle et à chérir la chemise qu’elle lui avait tricotée ? La veille au matin, il avait découvert quelque chose, en s’habillant. Elle avait tricoté tant et plus sans savoir qui allait porter la chemise. Peut-être avait-elle à l’esprit une image de ce à quoi devrait ressembler l’homme qui la porterait. Manifestement, elle le souhaitait grand, avec de larges épaules – un homme dont elle espérait qu’il serait un héros. Il se tourna pour se regarder dans le miroir sur le mur et il tâta ses bras musclés. Il rit de sa propre bêtise alors qu’il s’examinait du regard. Mais quel mal y aurait-il s’il agissait un peu follement, en enfonçant son visage dans la chemise, par exemple, ou en la couvrant de baisers ?

Le huitième jour, il eut la chance de la croiser dans la rue. Elle ne portait pas son uniforme d’infirmière. Il l’arrêta, en lui disant : « J’ai failli ne pas vous reconnaître, sans votre uniforme. »

Elle lui serra la main et dit : « L’hôpital a déménagé et je ne voyais pas ce que je pouvais faire aujourd’hui. Que faites-vous pour l’instant ? »

« J’entraîne des recrues le jour, et j’ai ma tâche de garde le soir – pas grand-chose, en fait. »

Elle fit entendre son rire musical. Elle le surprit qui la regardait et elle rougit. Elle s’apprêtait à s’éloigner et il s’avança précipitamment pour lui parler avant que la timidité ne s’empare de lui. « J’espère que vous ne pensez pas que je dépasse les bornes. Ne pourrais-je vous rencontrer quelque part ? »

« Notre ville est si petite pour cela. »

« Mais nous sommes des camarades sous les armes. J’entraîne des recrues, des hommes comme des femmes. Venez au club du Port. Nous pourrons parler un peu après que j’aurai terminé mes entraînements. »

Ils se mirent d’accord pour se rencontrer en cet endroit à trois heures. Il était occupé à montrer à un escadron de femmes comment se tenir debout fermement, sans défaillir, avec un lourd fusil en main, quand il l’aperçut. Il poursuivit son travail et ne lui parla pas avant la fin de l’exercice. Puis il congédia sa classe et se tourna vers elle pour la saluer, en lui proposant un siège.

« Vous n’êtes pas fatigué ? », demanda-t-elle.

« Qui ne l’est pas ? Mais une fois que j’ai compris le genre de mobilisations et de préparatifs qui se déroulent dans les colonies juives, j’ai souhaité qu’il puisse y avoir soixante heures dans une journée. Nous avons un sacré boulot qui nous attend. »

« Vous n’avez pas peur ? »

« Prudent, plutôt. Ce ne sera pas facile. Je pense que les juifs ont stocké des armes en grandes quantités dans leurs colonies. Nous avons découvert beaucoup de choses. »

« Y êtes-vous allé vous-même ? »

« Oui, j’y allais souvent avant que les relations ne se tendent. Maintenant, je ne peux plus y aller. Je suis sur leur liste noire. »

Il vit qu’elle l’observait. Elle écarta les lèvres et un regard décidé éclaira ses yeux. « Vous savez, je commence à croire que vous avez quelque chose d’un héros. »

« Un héros ? En aucun cas, bien que votre carte m’ait donné l’inspiration d’en devenir un. »

« Vous l’avez toujours ? »

« La voici. »

Il la lui tendit et, quand il la reprit, il pressa sa main brièvement avant de la lâcher. Puis, pour lui donner une chance de dissimuler son embarras, il dirigea son regard du côté de la mer bleue, en face de lui.

 C’était le printemps. Le printemps dans cette partie de la Palestine, c’est une mer scintillante, traversée par des voiles blanches la journée et éclairée par les feux étincelants des bateaux de pêche la nuit. La fragrance des orangeraies sillonne l’air. Ce printemps-là, Ramiz en apprit davantage sur deux choses – l’amour et la guerre – et la première donna un sens à la deuxième. La guerre n’était pas simplement un ennemi qu’il fallait tuer avec férocité. C’était plutôt l’assertion de la vie de la terre qu’il aimait et de la femme qu’il aimait. La Palestine n’était pas qu’une mer avec des bateaux de pêche, ni que des oranges brillant comme de l’or, et pas non plus que des olives et de l’huile d’olive remplissant d’énormes jarres. C’étaient aussi les yeux noirs de Su’ad. Dans les yeux de Su’ad, il voyait tout ce qu’il y avait de bon dans la Palestine. Il vit également l’image d’un foyer heureux pour lui et d’une femme qui lui enfanterait de jeunes héros et qui ferait de l’amour qu’elle éprouvait le sens de son existence d’homme.

Chaque jour nouveau, son image à elle accompagnait les informations sur les combats dans les journaux du matin : la bataille de Qastal (1), la contre-attaque palestinienne depuis le Triangle de la Terreur (2) contre les colonies ennemies, ses raids et ceux de ses camarades contre les véhicules blindés juifs qui s’infiltraient en dévalant la route de Haïfa vers Acre et vers Nahariya. L’héroïsme de son peuple à Salama, dans chaque ville, dans chaque village.

Puis vint la chute de Haïfa (3).  

Il n’allait jamais oublier cette soirée.  

Il était occupé à entraîner les recrues. Quand il se tourna vers la mer, il vit des dizaines et des dizaines de bateaux débordant de réfugiés. Les gens d’Acre se rassemblaient près des murailles de la ville pour s’informer de la nouvelle situation. Ils étaient au courant des combats qui se livraient à Haïfa et ils savaient que les autorités britanniques avaient en secret aidé les sionistes au moyen de positions fortifiées. Bien que les Britanniques eussent déclaré publiquement qu’ils ne quitteraient pas Haïfa avant quelques mois après la fin de la période du Mandat, ils annonçaient de but en blanc, cette fois, que force leur était de quitter la ville. 

La terreur se déversa depuis le mont Carmel (4) jusque chez les Arabes qui vivaient sur les pentes. Les autorités britanniques répandirent des rumeurs terrifiantes qui provoquèrent la panique. Dans le même temps, ils ouvrirent le port et permirent à leurs navires d’emmener tous ceux qui souhaitaient s’enfuir. C’est ainsi que les gens s’entassèrent à leur bord alors que le feu des canons se déversait sur eux depuis la montagne.

Les navires les larguèrent sur les plages d’Acre, une masse humaine, dont certains complètement abrutis par leurs blessures, d’autres par la faim, d’autres encore par la terreur.

Les maisons, les mosquées, les monastères et les places de sa ville en étaient envahis.

Ils imposèrent à la petite ville le fardeau de leur fournir des vivres et de quoi se loger à un très grand nombre d’entre eux.

Cette nuit, il vit Su’ad en compagnie de dizaines de bénévoles féminines accueillir les blessés au port et leur désigner des hôpitaux et des foyers. En même temps, la confusion des rumeurs se mit à jouer sur les nerfs de tout le monde.

Le lendemain, il fut réveillé par des coups appuyés sur sa porte. Il ouvrit et fut étonné de la voir là. Elle pleurait.

Elle expliqua que son frère avait pris possession d’un camion, l’avait chargé de tout ce qui pouvait servir, puis avait embarqué sa femme et ses enfants et était parti pour le Liban. Vingt familles de son quartier avaient déjà fait pareil. Son frère avait tenté de l’emmener elle aussi, mais elle avait refusé. Elle s’était disputée avec lui et il l’avait frappée au visage. Tout ce qu’elle avait pu faire alors était de s’en aller en courant.

Elle serait la dernière à partir.  

Il fut très surpris et resta silencieux, ne sachant trop que lui dire. Quand elle lui frappa la poitrine du poing, il demanda : « Vous avez fait cela à cause de moi ? » 

Elle lâcha : « Non, pas à cause de vous. Oui, je vous aime, c’est vrai. Mais vous n’êtes pas tout ! » Et elle s’en alla.

Il ouvrit la porte et sortit pour se rendre en ville. Des dizaines de voitures, grosses et petites, chargées et vides, passaient à toute vitesse, comme le vent. Perplexe, il ne savait pas s’il fallait pleurer ou crier ou se mettre à leur lancer des pierres.

 Au bout d’une semaine, la ville fut vide, à l’exception des combattants, d’une poignée d’infirmières disséminées entre les petits hôpitaux et des réfugiés de Haïfa ou des villages avoisinants. Ce n’était plus le moment d’arranger des rendez-vous avec Su’ad. Au nord et au sud, l’ennemi attendait l’opportunité d’une attaque. De jour, Ramiz se glissait dans les villages pour rassembler des fusils et des munitions ; il passait ses nuits avec cinq autres hommes tapis derrière des barricades dressées sur le toit d’une fabrique de cigarettes désaffectée. La ville devait tenir jusqu’à la fin du Mandat et que les armées arabes soient à même de venir pour livrer bataille.

Tels étaient les tâches que lui avait assignées de Comité national d’Acre. Quand il avait le temps de se reposer, il pensait à Su’ad, se demandait comment elle vivait et dans quelles conditions. Un jour, il fut décontenancé de la voir brusquement ; il s’arrêta. Elle était vêtue d’un manteau et portait un grand panier.

Il ne sut pas comment la saluer, mais elle résolut le problème en ouvrant le panier et en s’adressant à tous ses camarades. « Le Comité national craignait que vous tombiez à court de nourriture et il m’a envoyée avec tout ceci. »

Il y avait du pain, des cigarettes et des friandises, dans le panier. Elle avait les yeux emplis d’amour. Il souhaita de pouvoir l’embrasser devant tous ses camarades. Il comprit qu’il avait seulement le droit de marcher un peu avec elle sur son chemin de retour et de prendre le bout de ses doigts dans sa main tremblante. Puis il leva sa main jusqu’à ses lèvres en l’implorant de ne plus refaire ce genre de chose. Elle s’en alla et il la regarda jusqu’au moment où une courbe de la route la fit disparaître. Elle leur rendit visite à plusieurs reprises. Elle ne restait jamais que quelques minutes, mais cela suffisait pour attiser ses émotions d’une façon qui le rendait en même temps las et heureux. Cela dura jusqu’au début de la semaine suivante.

Les combats devenaient plus intenses et les bombardements durèrent une journée entière et deux nuits, et une partie de la journée suivante. Les véhicules blindés de l’ennemi progressaient le long de la grand-route en direction de Nahariya. Les combattants durent se mettre en embuscade et les attendre avec des pièces d’artillerie installées sur les toits des maisons près de la route.

Le combat ne cessa pas avant trois heures, l’après-midi suivant. Certains des hommes étaient couchés sur les barricades pour se reposer, d’autres étaient couchés à même le sol. Il descendit pour aller se laver au robinet du jardin avant de se rendre en ville afin de s’enquérir des plans de la Légion arabe concernant le remorquage des véhicules endommagés qu’il fallait ramener en ville. Son visage était couvert de savon quand il entendit le bruit d’une balle, puis d’une autre. Comme il essuyait en hâte le savon de ses yeux, le son de la voix de Su’ad parvint à ses oreilles.

Se tournant vers la porte du jardin, il vit qu’elle l’avait franchie. Elle tenait son panier d’une main et elle appuyait l’autre contre sa poitrine. Au commencement, il ne perçut rien de bizarre, puisqu’elle se tenait debout mais, alors, elle lui tomba dans les bras et du sang se mit à jaillir de sa poitrine. Il comprima sa blessure de la main et appela ses camarades, qui lui tendirent rapidement leurs chemises afin d’étancher le sang qui coulait.

Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais un râle dans sa gorge étouffa ses mots, puis, il y eut encore un seul gémissement, et ce fut terminé.

C’était arrivé si vite qu’il ne pouvait le croire. Un seul instant d’horreur avait mis fin à tout. Comment le temps n’avait-il pu s’arrêter, comment pouvait-il avoir continué sa marche et permis qu’elle meure ? Pourquoi n’était-elle pas revenue à elle sous ses baisers et ses cris angoissés, et comment ces paupières ne pouvaient-elles plus frémir, alors qu’il lui chuchotait son amour pour elle ?

Elle était morte. Comment était-ce possible, alors que la fragrance de ses cheveux flottait toujours dans l’air, qu’il pouvait toujours sentir la chaleur de sa main sur sa paume et celle de ses lèvres sur les siennes ? Ses yeux n’avaient jamais parlé de mort, mais uniquement d’amour et de promesse de vie.

Se frottant les yeux pour en chasser le cauchemar, il saisit la pipe qu’Ibrahim lui avait tendue, afin que ses ongles ne s’enfoncent pas dans sa paume. Il regarda ses camarades.

« Oui, elle est morte », semblaient dire leurs yeux. Nous devons te la reprendre et aller l’enterrer sur la colline, là-bas. Nous marquerons sa tombe d’un drapeau et proclamerons qu’elle a été une héroïne.

Elle t’aimait et elle est devenue un symbole pour nous tous, Ibrahim, et Wadee’, et Salih, et Ahmad, et ‘Abdullah.

 Une minuscule lune jaune et quelques étoiles. Rien hormis la noirceur et les bouts luisants des cigarettes. Derrière la barricade, ils n’avaient ni à manger ni à boire et ils n’avaient pas dormi.

Le reste de la nuit se déroula paisiblement excepté une escarmouche ou deux vers l’aube. Puis tout redevint tranquille et les têtes fatiguées s’abandonnèrent à un sommeil brisé par la faim et la peur.

A l’aube, ‘Abdullah se frotta les yeux et, regardant du côté des piles de caisses noires à proximité, il demanda : « N’y a-t-il rien à manger ? »  

Wadee` répondit : « Pour sûr, il y a notre faim. »

Il se tut.

Il y avait les pains de Su’ad, maculés de son sang. Pauvre accompagnement, pour leur pain !  

Leur faim devint insupportable, et ils furent bientôt incapables ne serait-ce que de se tenir debout.

Ramiz sentit que la situation se muait en une épreuve humiliante et que lui seul parmi ses camarades pouvait oser envisager manger les pains. Il se couvrit les yeux des mains. Que pouvait-il y avoir de pire que d’être forcé de nourrir ses amis du sang de Su’ad ? Il regarda ses camarades. ‘Abdullah était couché sur une couverture, de même que Salih. Ahmad était assis sur un sac de sable, pressant les mains sur son estomac. Ils étaient disposés à manger un cadavre de chien, mais aucun ne tendit la main vers les pains couverts de sang. Il allait devoir mettre les choses en mouvement. Que pouvait-il dire à ses camarades ? Prenez-les, car Su’ad nous a fourni le pain et la sauce pour le tremper ?

Il courba la tête un instant, puis tendit les mains jusqu’à ses pieds. Si l’idée était trop horrible pour lui, il devrait aller en ville et y trouver quelque chose à manger.

Il tenta de se mettre debout, mais il était trop faible. Ses camarades comprirent ce qui allait se passer s’il allait en ville. La moindre balle le frapperait comme un petit oiseau – la rase campagne entre leur poste et le centre-ville était étendue et particulièrement exposée. Et, du fait que les véhicules blindés se protégeaient en tirant des balles dans toutes les directions, on pouvait s’attendre à ce qu’ils passent à tout moment. Aussi, Salih l’attrapa par les épaules et l’obligea à se rasseoir.

Il s’assit et, une fois de plus, la querelle entre le pain détrempé de sang et leur faim reprit de plus belle.

Il était là, toujours empilé dans un coin, dans le panier, exactement là où Su’ad l’avait déposé. Ca allait faire mal, mais cela sauverait cinq vies.

Quel prix allait-il payer ? Pourrait-il supporter de voir des mains déchirer un morceau de miche et des dents mâcher ce pain qu’elle avait taché de son sang ? Ses yeux se fermèrent en faisant non, cela n’arriverait jamais, même s’ils devaient tous mourir. Ils n’étaient pas meilleurs qu’elle ne l’avait été et, ainsi donc, que dire si eux aussi mouraient ? Elle était morte en leur apportant du pain, mais eux mourraient parce qu’ils ne voulaient pas toucher à son pain. Sa mort ne sauverait pas leurs vies. Ils allaient rejeter le pain du sacrifice qui leur avait été offert afin de tester leur humanité ou, du moins, son humanité à lui. Qu’avaient-ils fait pour devoir mourir de faim ? Mais que se passerait-il si c’était le cas ? Ils pouvaient tout juste oublier que ce pain était là. En tout cas, ils n’envisageaient pas de le manger. Ils s’en étaient abstenus, préférant eux-mêmes attendre une autre source de nourriture, ou mourir, et avec eux mourrait également la possibilité de venger la mort de Su’ad.

Venger sa mort ? Bien sûr, comment pouvait-il avoir oublié cela ? Comment pouvait-il choisir de mourir de faim comme un chien et de laisser cinq autres hommes mourir avec lui ? Tant de mauvaises rencontres avec la mort l’avait fortifié contre cette pensée. Mais, s’il pouvait choisir la mort qu’il souhaitait, il ne choisirait certes pas de mourir de faim. Su’ad elle-même ne tolérerait jamais cela d’un héros.

Il trembla de douleur.  

Il comprit que, tout au long de cette dernière nuit, il avait davantage pensé à sa faim qu’à Su’ad. La faim avait suspendu toutes les autres sensibilités. Quelle horrible expérience !

Il appela ses camarades et ils furent à peine en mesure d’ouvrir les yeux. Il les appela un par un : Ibrahim, puis Wadee`, puis Salih, puis Ahmad, puis ‘Abdullah. Ils formèrent un cercle autour de lui. Alors, il allait se lever pour rapporter les miches de pain. Quand il avancerait la main pour ouvrir le panier, il leur raconterait une très vieille histoire connue du peuple de ce pays, l’histoire de la rédemption de la vie par la chair et par le sang. Puis il apporterait les miches de pain et, avec toute la solennité d’un prêtre de l’Eglise orthodoxe d’Orient offrant le pain de Jésus, il leur dirait : « Mangez, car ceci est mon corps ; buvez, car ceci est mon sang. » Lui-même en mangerait un peu et quelque chose de Su’ad resterait en lui. Comment cette pensée avait-elle échappé à son attention auparavant ? Quelque chose de plus en plus pressant le tarabustait, lui rappelant avec insistance qu’il devait faire quelque chose pour ce corps désormais enterré dans un coin du jardin.

Il se mit debout et alla jusqu’à l’autre coin ; ses mouvements furent suivis par cinq paires d’yeux. Il pouvait sentir leur regard fixé sur ses jambes. D’une main tremblante, il saisit le panier, l’ouvrit et porta le pain à ses lèvres. Puis il s’approcha de ses camarades, tomba à genoux et leur tendit les miches en disant : « Mangez… Su’ad n’aurait pas voulu que nous mourions de faim. » Puis le monde s’éloigna de plus en plus et il tomba sans connaissance sur le sol.

(Anthologie de La littérature palestinienne moderne, publiée et introduite par Sara Khadra Jayyusi, traduite de l’arabe vers l’anglais par Kathie Piselli et Dick Davies)

Samira Azzaz

Samira Azzaz

Samira Azzam (1925-1967)

Samira Azzam est née à Acre, en Palestine, et s’est réfugiée en Liban en 1948. Toute sa vie, elle a travaillé à la radio et dans le journalisme, soit comme employée, soit comme free-lance.   Ses nouvelles, dont un grand nombre traitent de l’expérience palestinienne dans la diaspora, sont caractérisées par leur précision et leur grande maîtrise. Elles découlent d’expériences réalistes modernes au sein du monde arabe, sont rédigées avec savoir-faire et compassion et s’articulent autour d’un seul pôle d’action ou d’une seule idée.

Trois recueils de nouvelles ont été publiés de son vivant : Little Things (Petites choses, 1954), The Long Shadow (L’ombre longue, 1956) ; et And Other Stories (Et d’autres histoires encore, 1960). Ses quatrième et cinquième recueils, The Clock and Man (L’horloge et l’homme, 1963) et The Feast from the Western Window (La fête de la fenêtre à l’ouest, 1971), ont été publiés à titre posthume.


Publié sur Arizona.edu
Traduction : Jean-Marie Flémal

Samira Azzam est signalée dans l’article de Samidoun, appelant à célébrer les symboles historiques de la lutte du peuple palestinien lors des Journées de résistance dans la période du 7 au 9 août 2020.

 Notes :

(1)-Al-Qastal ou Qastel fut une bataille menée les 8 et 9 avril 1948, entre les forces sionistes en Palestine mandataire et les forces palestiniennes dirigées par ‘Abd al-Qadir al-Husaini, qui fut tué au cours des combats. Al-Qastal était un village situé au sommet d’une colline, sur la route reliant Jaffa et Jérusalem. Les combats le long de cette route importante avaient été prévus par les sionistes dans l’intention de couper Jaffa de la capitale. Cette bataille eut encore d’autres conséquences graves, entre autres, lorsque les groupes terroristes de l’Irgoun et de Stern (dirigé par Menahem Begin) attaquèrent le village proche de Dair Yasin et y massacrèrent 245 habitants civils. Cette attaque est devenue l’un des incidents majeurs que les Palestiniens et bien d’autres Arabes considèrent comme des symboles flagrants des atrocités et actes terroristes infligés par les sionistes aux Palestiniens.

(2)-Le Triangle de la terreur rassemble les villes et les villages du district de Tulkarem-Qalqilya, qui résistèrent vaillamment aux assauts des forces sionistes de la Haganah. Aussi bien Tirch que Qalqilya repoussèrent ces attaques le 13 mai 1948.

(3)-Haïfa tomba face aux forces sionistes de la Haganah le 23 avril 1948. Acre, où se situe l’action de la nouvelle ci-dessus (qui s’appuie sur des faits réels), tomba face à cette même Haganah le 17 mai 1948.

(4)-Le mont Carmel est une montagne qui surplombe la Méditerranée et sur l’un de ses contreforts est bâtie une partie de Haïfa.

Print Friendly, PDF & Email

Vous aimerez aussi...