Nisma Alaklouk : «La femme palestinienne n’a rien d’une femme gâtée»

 
L’écrivaine palestino-belge Nisma Alaklouk a écrit le roman « Brusselse Vrouwen », l’histoire de cinq femmes qui en sont à un tournant de leur existence.

Nisma Alaklouk

Nisma Alaklouk

Quand la chose était encore possible, nous avons eu un entretien avec Isma dans le cœur de Bruxelles, où il a surtout été question de féminité, de sexisme et du monde arabe.

Hadjira Hussain Khan, 24 mars 2020

La Tunisienne Suad vit hors des liens du mariage avec son ami. La Syrienne Maha est amoureuse d’un homme appartenant à un autre courant religieux. La Palestinienne Sarah se sépare de son mari pour continuer à élever son fils toute seule. L’Irakienne Miriam essaie de retrouver son identité après avoir été amoureuse d’un homme plus âgé, alors qu’elle était encore une jeune étudiante. Et Lore, la Belge, regarde son passé droit dans les yeux.

Dans « Brusselse vrouwen », de Nisma Alaklouk, on peut lire l’histoire de cinq femmes, cinq vies qui prennent un tournant (in)attendu, mais qui soulignent bien la force qu’il faut pour être une femme.

Tu as grandi dans la bande de Gaza. Quelles idées de la féminité as-tu reçues, dans tes années d’enfance ?

Nisma Alaklouk. C’est compliqué. Ma mère ne disait pas à tout le monde qu’elle était féministe.

Elle voulait toutefois que ses enfants reçoivent un bon enseignement et c’était elle qui réglait tout dans le ménage : faire les courses, gérer les finances, c’est même elle qui bricolait quand il y avait quelque chose de cassé.

Elle s’occupait de nous et, clairement, c’était elle le chef, dans la maison.

Normalement, en Palestine, c’est la responsabilité de l’homme.

Mais mon père allait travailler et il ne rentrait que fort tard.

En arabe, il y a un proverbe : la voix d’une femme ne peut être entendue en public.

Mais mon père était trop occupé pour s’en soucier et, de plus, il n’était pas le genre d’homme à interdire à ma mère de prendre des initiatives.

Libérée

Tu viens dont d’une famille féministe…

Nisma Alaklouk. J’ai grandi avec l’idée que je devais être responsable et indépendante.

Le problème, c’est que la société palestinienne ne permet pas la chose aussi facilement.

Même si je viens d’une famille libérée, avec une mère forte, j’ai quand même ressenti la pression de la société sur moi-même.

Elle veut que tout le monde se ressemble et que l’on suive le groupe.

En tant que femme, on ne peut pas suivre sa propre voie aussi simplement que ça.

J’ai étudié à l’université, je suis allée partout, mais je me rendais bien compte que c’était l’homme qui avait le dernier mot.

J’ai dû me battre pour la liberté. Et même si, à l’époque, je ne me voyais par encore comme une féministe, aujourd’hui, je sais que je l’étais déjà parce que je n’acceptais pas comme cela l’autorité d’un homme.

Aujourd’hui, dans le Moyen-Orient, les femmes doivent toujours lutter ferme pour les simples fondements des droits des femmes.

Vers tes vingt ans, tu a fui la Palestine. As-tu beaucoup changé, depuis ?

Nisma Alaklouk. Personne n’est le même à quarante ans qu’à vingt.

Gaza est comme une prison à ciel ouvert : on ne peut pas se rendre partout aussi simplement que ça, ou recevoir des invités.

Quand vous quittez cet environnement et que vous débarquez ainsi au sein d’une communauté internationale, comme à Bruxelles, cela change inévitablement votre façon de penser.

Je ne suis plus la même personne que la jeune fille de vingt ans qui est arrivée à Bruxelles.

Mais je ne suis plus non plus la même fille qui vivait à Gaza. Malgré le fait que j’ai bénéficié de plus de liberté que la plupart des filles en Palestine, ce n’était quand même pas une liberté complète comme celle que je connais en Belgique.

Et, quand on n’est pas libre, on ne peut avoir de saines relations adultes. L’amour nous rend faibles. On ne choisit pas la personne dont on tombe amoureux. Au début, j’ai lutté contre ma sexualité. Je ne voulais pas de relation, car j’avais peur de perdre ma liberté, pour laquelle je m’étais tellement battue. J’avais peur de donner à mon partenaire tout le pouvoir et toute l’autorité. Mais c’est alors que je me suis rendu compte que je pouvais très bien avoir une relation et rester libre en même temps.

Les femmes de ton livre luttent elle aussi contre cela. Elles ont acquis leur liberté et cherchent désormais une façon de la gérer.

Nisma Alaklouk. On ne peut pas écrire sur les femmes et se contenter de dire à quel point leur vie est belle. Tout le monde se heurte à des obstacles, dans sa vie. On connaît des difficultés à l’école. Pendant vos études, vous pensez, une fois que vous en aurez terminé, que tous vos problèmes vont se résoudre. Mais c’est alors qu’on obtient son premier emploi et là aussi, il fait aussi composer avec des contrecoups. Cette lutte dépend de votre âge, de votre pays d’origine, de votre sexe.

J’habite Bruxelles et je vois bien des femmes de différents pays et de nationalités très divergentes. Certaines parlent le néerlandais ou le français, mais elles se rendent bien compte qu’elles ne sont pas d’ici. Il ne suffit pas toujours d’être simplement présente, en Europe, pour acquérir sa liberté. C’est pourquoi ce n’est pas la seule responsabilité de la société. Cela dépend également de l’état d’esprit des femmes mêmes. Elles doivent trouver leur voie elles-mêmes et choisir le chemin qu’elles veulent suivre.

Une présentation erronée

Les femmes du monde arabe sont-elles présentées de façon correcte, dans les médias belges ?

Nisma Alaklouk. Non, absolument pas. Je ne me sens pas représentée quand je parcours les informations belges.

Elles s’adressent à une catégorie de personnes et elles oublient les autres.

Elles pensent que toutes les femmes arabes sont les mêmes.

Elles ne sont pas conscientes que chaque famille est différente et que chaque fille est différente.

En Palestine, par exemple, cela n’a rien de honteux qu’une fille aille à l’école.

Elle y a droit et les familles investissent autant dans les filles que dans les garçons, pour les études.

Les femmes palestiniennes sont très fortes. Pourquoi ? Parce qu’elles sont nées dans la guerre et qu’elles doivent combattre aux côtés des hommes.

La femme palestinienne n’a rien d’une femme gâtée.

Elle doit tirer son plan et se sauver elle-même, et elle porte une grande responsabilité dans la famille. Et la mère enseigne cela, à ses enfants.

Si vous fermez les portes, c’est la femme qui est responsable de tout, et non l’homme.

Aux yeux du monde extérieur, on dirait peut-être que c’est l’homme qui a toute l’autorité.

Mais quand un homme se marie, l’autorité passe indirectement à la femme.

C’est elle qui gèrera l’argent et qui fera les courses.

Les médias ne le savent pas. Ils se concentrent surtout sur les clichés, qui ne sont pas toujours exacts.

Ils ne creusent pas plus en profondeur, dans cette société.

Quand je donnais des conférences dans les écoles, je demandais régulièrement aux étudiants : « Que savez-vous du Moyen-Orient ? »

La plupart ne pouvaient que sortir des généralités provenant des médias, mais ils ne connaissaient rien de la vie quotidienne.

As-tu écrit ce livre en pensant à ce genre de lecteurs ?

Nisma Alaklouk. Quand j’ai écrit ce livre, j’ai voulu qu’il soit traduit en néerlandais. J’ai décidé de l’écrire d’une façon qui en faciliterait la traduction.

Je voulais également écrire sur les deux mondes dans lesquels je vis : la société arabe et la société occidentale, et faire un sort aux clichés qu’elles entretiennent l’une sur l’autre.

Ainsi, les gens en Occident pensent toujours que les Arabes utilisent des chameaux comme moyen de transport.

Ils ne savent pas que, tout comme eux, nous étudions dans des universités. Ils pensent parfois que les gens du Moyen-Orient ne peuvent ni lire ni écrire. C’est très marrant.

Tu écris quelque part dans le livre que les hommes palestiniens eux aussi souffrent, et que cela se réflète chez les femmes. Les hommes sont opprimés et, à leur tour, ils oppriment les femmes. Qu’entends-tu précisément par-là ?

Nisma Alaklouk. Il s’agit très spécifiquement des hommes palestiniens. La génération de mon père n’a connu que la guerre et l’ambiance de l’occupation.

Mais mon grand-père a connu une autre époque. Il était né en 1920.

Pendant sa jeunesse, il n’y avait pas de frontières, il a connu la liberté. Ensuite, il a été chassé de sa région.

Il n’a plus pu rendre visite à sa famille qui habitait dans la région qui est devenue Israël, aujourd’hui.

Ses émotions sont différentes de celles de mon père.

Mon grand-père avait quelque chose dans ses mains et il l’a perdu. Il a senti l’injustice, il était en colère, car il savait ce qu’on pouvait ressentir du fait d’être libre, de vivre dans un monde dans lequel les frontières étaient ouvertes.

Mon père et nous, ses enfants, sommes d’une autre génération.

Nous sommes nés pendant l’occupation. Nous ne savons pas comment c’était avant, nous ne connaissons que la guerre.

L’homme palestinien, aujourd’hui, sent une énorme pression sur ses épaules, car il sait qu’à tout moment, il doit se battre pour son pays.

Cette pression passe ensuite sur les épaules des femmes. Elles seront celles qui resteront à l’arrière avec les enfants, s’il leur arrive quelque chose.

La mère doit donc être tout aussi forte.

D’après toi, les hommes et les femmes sont-ils victimes de la sitation politique ?

Nisma Alaklouk. Quand on lit un livre sur le féminisme, on a l’impression que les hommes n’ont pas le droit de prendre la parole.

Mais, parfois, les femmes sont également des victimes parce que leur mari lui-même est une victime.

C’est certrainement le cas en Palestine.

La mère élève son fils comme si c’était un roi, c’est lui, l’homme dans la maison.

J’estime que les femmes devraient reconnaître qu’elles sont en partie responsables du sexisme qui règne dans la société.

Car qui éduque les enfants ? Qui en fait des hommes ? La mère, précisément.

La femme fragile

Tu habites en Belgique, aujourd’hui ? Ressens-tu aussi le sexisme, ici ?

Nisma Alaklouk. Oui, bien sûr. Mais, dans le Moyen-Orient, il est on ne peut plus manifeste et plus fortement présent aussi.

Il n’y a pas de lois qui protègent les femmes, il n’y a pas d’organisations pour les femmes.

Partout dans le monde, l’homme peut se vanter de coucher avec des tas de femmes. Ou dire qu’il est fier de jouer sur deux tableaux.

Mais la femme ? Si elle admet avoir connu trois ou quatre hommes, elle est cataloguée tout de suite.

Tu en parles aussi, dans ton livre. Tu dis que, dans le monde arabe, chaque femme sait bien que les hommes mariés trompent leur femme…

Nisma Alaklouk. Oui, c’est ce qu’on dit des hommes. La femme, elle, doit rester intacte. Elle est en verre, elle est fragile. C’est pourquoi elle doit conserver sa virginité pour son futur époux.

Mais il ne s’agit pas que de cela. Avoir une relation est perçu comme un crime, pour une fille.

Dans certaines familles, qui sont un peu plus larges d’esprit, il est peut-être possible d’en discuter.

Mais ces familles-là aussi ressentent la pression de la société.

Les mères sont angoissées quand leur fille a une relation car, de ce fait, elle va peut-être se retrouver dans les problèmes.

Bientôt, plus aucun homme ne voudra l’épouser. Les filles doivent protéger leur bonne réputation, au contraire des hommes.

Si l’homme a une relation ou des rapports sexuels en dehors du mariage, personne n’en a cure.

Mais les femmes doivent prouver leur innocence et montrer qu’elles sont de braves filles.

Il peut arriver aussi qu’un homme soit sincèrement amoureux et qu’il demande à sa propre famille s’il peut épouser la fille en lui demandant sa main.

Dans ce cas, la mère de l’homme se méfie souvent : La fille est-elle assez belle ? Vient-elle vraiment d’une bonne famille ?

La mère met alors son fils sous pression et, dans la plupart des cas, le fils respecte les réserves de sa mère et il épouse alors une femme que sa mère lui a choisie.

Si, finalement, cela ne marche pas entre eux, ou s’il n’est pas amoureux de son épouse, il la trompe.

Sa femme le sait et elle l’accepte. De ce fait, il peut faire tout ce qu’il veut.

Pourquoi estimes-tu qu’il est important de parler des divorces, des mères célibataires, et de la violence conjugale ?

Nisma Alaklouk. Bien des gens pensent que les mères célibataires ne sont pas à même d’élever seule un enfant.

Elle a besoin d’un homme, pensent-ils. Je veux prouver que cela peut être un choix délibéré que d’élever toute seule un enfant.

La femme est en mesure de le faire.

La violence dans les relations est un phénomène international. Elle ne se présente pas qu’au Moyen-Orient.

Tout le monde connaît des histoires de ce genre dans son propre environnement.

Même Madonna était battue par son ami. Elle est riche et célèbre et, pourtant, elle acceptait que son ami la batte.

Dans ses interviews, elle disait qu’elle l’aimait et qu’elle ne pourrait pas le quitter comme cela. La décision de s’en aller en cas de violence conjugale n’a rien de facile.

L’histoire se déroule à Bruxelles. Quand on lit ton récit, on peut se représenter tous les endroits tels qu’ils sont vraiment : la bibliothèque Muntpunt, la Bourse…

Tu te sens chez toi, à Bruxelles ?

Nisma Alaklouk. Bruxelles est la première ville où je suis allée habiter quand je suis arrivée en Belgique.

Je peux dire que Bruxelles est le meilleur endroit pour débarquer quand on migre et qu’on doit se construire une nouvelle vie.

Elle est tellement multiculturelle et, en même temps, c’est la capitale de l’Europe.

On peut y rencontrer tant de gens intéressants. C’est une communauté large d’idées.

Il y a beaucoup moins de racisme qu’en Flandre.

Je pensais d’abord que la Belgique était mon nouveau foyer, que j’y étais la bienvenue. J’appréciais cela énormement.

Mais quand j’ai commencé à me rendre en Flandre, je me suis rendu compte que tout le monde en Belgique n’était pas aussi large d’esprit.


Publié le 24 mars 2020 sur MO Mondiaal nieuws

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