Même dans la mort, Shireen Abu Akleh dénonce les mensonges d’Israël

Il ne fait aucun doute que les experts israéliens en manipulation de l’opinion publique ont presté pas mal d’heures supplémentaires, cette semaine.

Pour commencer, il y a eu cette campagne lancée immédiatement après l’exécution de la journaliste d’Al Jazeera, Shireen Abu Akleh, dans le camp de réfugiés de Jénine, mercredi.

Des policiers israéliens parcourent les couloirs de l’Hôpital français Saint-Louis où l’on a gardé le corps de Shireen Abu Akleh dans l’attente de ses funérailles, le 13 mai. (Photo : Ilia Yefimovich / DPA)

Maureen Clare Murphy, 14 mai 2022

Normalement, une déclaration passe-partout faisant état de jets de pierres, de cocktails Molotov ou de présence d’émeutiers suffit à Israël pour justifier l’exécution d’un·e Palestinien·ne sans arme.

Mais, vu la grande notoriété de Shireen Abu Akleh – elle était peut-être l’une des journalistes en activité les plus connues, au moment de sa mort – Israël a été soumis de des pressions internationales inhabituelles.

Les explications ont débuté du côté des responsables israéliens, dont le Premier ministre Naftali Bennett, qui a rejeté le blâme sur les Palestiniens pour l’assassinat de la journaliste emblématique alors qu’elle portait un casque et un gilet pare-balles orné du mot « presse ».

Une vidéo publiée par Israël et suggérant qu’elle avait été tuée d’une balle tirée par les combattants de la résistance a été rapidement démystifiée par l’organisation israélienne des droits humains, B’Tselem.

Une enquête de terrain menée par cette organisation a conclu qu’il aurait été physiquement impossible à une balle tirée par les combattants de la vidéo diffusée par Israël de toucher Shireen Abu Akleh.

Quand cette version a été infirmée et que les condamnations ont continué d’affluer, le point de discussion israélien s’est déplacé pour se concentrer sur le refus tout à fait raisonnable de l’Autorité palestinienne de céder à Israël la balle extraite de la tête de Shireen Abu Akleh afin de la soumettre à des examens balistiques.

Qu’importe qu’Israël ait refusé de coopérer avec maintes commissions d’enquête des Nations unies, qu’il continue de refuser l’entrée sur son territoire des enquêteurs et des experts en droits humains des Nations unies et qu’il ait expulsé de son bureau de Jérusalem le directeur de Human Rights Watch.

Ou encore qu’il ait récemment imposé des désignations d’associations « terroristes » à des organisations palestiniennes des droits humains – sur base de preuves non existantes – qui surveillent et renseignent ses propres violations des droits humains et qui cherchent à lui faire rendre des comptes devant la Cour pénale internationale (CPI).

Même les critiques les plus acerbes envers le chef de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, auraient eu du mal à argumenter avec son rejet d’une enquête commune avec Israël, « parce qu’ils ont commis de crime et que nous n’avons pas confiance en eux ».

Peut-être est-ce l’Autorité palestinienne et d’autres institutions qui devraient exiger d’Israël qu’il fournisse les emplacements GPS de tous ses soldats présents dans le camp de réfugiés de Jénine en ce matin où Shireen Abu Akleh a été mise à mort.

Et, alors que l’administration Biden à Washington s’est déclarée satisfaite de ce que l’armée israélienne allait enquêter dans ses propres rangs sur le mort de Shireen Abu Akleh – qui était une citoyenne américaine – le ministre israélien de la « diaspora » a expliqué que, « avec tout le respect qui lui était dû (…) disons que la crédibilité d’Israël n’est pas très élevée, dans de pareils cas ».

Et le ministre se montrait encore généreux… Les organisations des droits humains – palestiniennes, israéliennes aussi bien qu’internationales – rejettent depuis très longtemps les enquêtes internes d’Israël qui ne sont que des mécanismes de blanchiment servant à consolider l’impunité israélienne.

Vidéo : Comment Israël a tué une journaliste, avant de falsifier sa mort.

Un éditorial publié par Haaretz, le principal quotidien israélien, disait que toute enquête

« devait être complètement détachée des forces de combat, étant donné les questions entourant leur conduite à Jénine et la possibilité qu’elles aient elles-mêmes abattu Shireen Abu Akleh ».

Haaretz déclarait que la commission spéciale de l’armée israélienne, mise sur pied pour étudier l’homicide de Shireen Abu Akleh, serait dirigée par Meni Liberty, chef d’une brigade de commandos

« dont dépend l’unité d’élite de contreterrorisme Duvdevan, dont les soldats peuvent avoir été responsables du tir fatal ».

Comme vendredi s’écoulait, les médias israéliens, informés par des responsables de l’armée, rapportaient que la possibilité qu’un soldat ait tué Shireen Abu Akleh se rapprochait de plus en plus de la certitude.

L’armée israélienne sortait une déclaration clarifiant qu’à la suite d’une enquête préliminaire, elle avait déterminé que deux scénarios pouvaient expliquer l’homicide de Shireen Abu Akleh.

Dans le premier scénario, Shireen Abu Akleh était morte du fait que des Palestiniens armés avaient tiré sans discrimination sur des véhicules militaires israéliens.

Toutefois, des témoins et des survivants de la fusillade qui avait tué Shireen Abu Akleh et blessé un second journaliste ont dit dès le début qu’il n’y avait pas d’activité de résistance palestinienne à ce moment-là et que l’équipe de presse s’était amenée juste au moment de l’attaque israélienne.

 

Un journaliste de l’unité d’enquête d’Al Jazeera a fait remarquer que le ciblage d’un jeune Palestinien portant un t-shirt blanc et des jeans – manifestement, pas un soldat israélien en uniforme – alors qu’il tentait de venir en aide à Shireen Abu Aklef, incite à douter plus encore d’un tir émanant de la résistance palestinienne.

« La théorie prétendant que c’est un tireur [palestinien] qui a abattu Shireen par erreur, puis a attendu un instant pour tirer une balle sur un homme vêtu d’un t-shirt blanc après l’avoir visé pendant cinq ou six secondes ne tient absolument pas debout, selon moi »,

a tweeté Yarno Ritzen.

« Ce tir unique, selon moi, dénote un entraînement, une discipline de la gâchette, ainsi que de la délibération »,

a ajouté Ritzen.

« Si vous regardez d’autres vidéos opérationnelles [de l’armée israélienne], on y voit toujours une stricte discipline de la gâchette, dans le fait qu’on ne lâche jamais qu’un ou deux coups bien placés »,

a-t-il encore dit.

Le second scénario identifié par l’armée est celui d’un soldat utilisant un fusil avec une lunette télescopique pour viser un « terroriste » à partir de l’arrière d’une jeep militaire mais qui, en lieu et place, avait abattu Shireen Abu Akleh par erreur.

La nature hautement spécifique du second scénario suggère qu’Israël sait bel et bien que c’est un de ses soldats qui a tué Shireen Abu Akleh de cette façon.

Il s’avère que le nouveau point de discussion allant dans le sens de l’hasbara consiste à essayer de décrire la mort de Shireen Abu Akleh comme une terreur technique ou opérationnelle plutôt que comme un homicide volontaire et un meurtre avec préméditation – comme le perçoit la conclusion d’une enquête de terrain préliminaire menée par Al-Haq, une organisation palestinienne des droits humains.

La Fédération internationale des journalistes est arrivée plus ou moins à la même conclusion et a soumis une plainte à la Cour pénale internationale (CPI) à propos du « ciblage systématique délibéré d’une journaliste » par des tireurs d’élite israéliens.

Presque un mois jour pour jour avant la mort de Shireen Abu Akleh, un enfant palestinien dans le camp de réfugiés palestiniens de Jénine était tué de la même façon que celle décrite dans le second scénario de l’armée israélienne.

Muhammad Qassim, 16 ans, avait été tué par un soldat israélien qui avait pointé sur lui son fusil depuis l’arrière d’un véhicule militaire israélien – ce qui amène la question de savoir si l’adolescent avait été tué par le même soldat, ou par la même unité, ou sous le même commandant responsable du meurtre de Shireen Abu Akleh.

Le même jour que celui de la mort de Qassim, l’avocat Muhammad Assaf était tué lui aussi d’une balle dans le cœur, sous les yeux de ses jeunes neveux, par un soldat qui avait tiré depuis l’arrière d’une jeep de l’armée.

Tout ceci pour dire que si les dizaines de journalistes tués par Israël au cours des deux dernières décennies ne suffisent pas pour établir un modèle de comportement, il existe malgré tout un précédent récent au second scénario présenté par l’armée israélienne.

Agression contre des funérailles

Pendant ce temps, la police israélienne s’est retrouvée dans l’obligation de justifier les images choquantes de policiers frappant les porteurs du cercueil de Shireen Abu Akleh au sanctuaire de l’Hôpital français Saint-Louis de Jérusalem – une institution placée sous la garde de la France.

Pour commencer, la police a prétendu qu’il y avait eu des jets de pierres et a publié une vidéo montrant une personne lançant ce qui s’avère être une bouteille d’eau.

Par la suite, il a été démontré que cette vidéo avait été falsifiée :

Ce n’est certainement pas la première fois qu’Israël truque des prises de vue de l’une de ses attaques dans une tentative de justifier rétroactivement l’injustifiable.

Ensuite, la police israélienne a tweeté que les plans de la procession funéraire de Shireen Abu Akleh « avaient été coordonnés au préalable par la police israélienne en concertation avec la famille Abu Akleh ».

Par « coordonnés », la police israélienne veut dire qu’elle a convoqué la famille de la journaliste assassinée et qu’elle a imposé des conditions à son cortège funéraire, comme l’a fait savoir Al Jazeera :

Le Centre palestinien pour les droits humains (PCHR) a déclaré qu’Israël avait tenté de limiter le nombre de personnes participant aux funérailles de Shireen Abu Akleh et avait stipulé que

« son cercueil devait être transporté dans un véhicule privé à condition qu’aucun drapeau palestinien ne soit hissé et qu’il ne soit en aucun cas fait mention de chants nationaux ».

 

12 mai 2022. Un policier israélien enlève un drapeau palestinien lors d’un rassemblement en l’honneur de Shireen Abu Akleh à l’extérieur d’une église de Jérusalem-Est. (Photo : Oren Ziv / ActiveStills)

12 mai 2022. Un policier israélien enlève un drapeau palestinien lors d’un rassemblement en l’honneur de Shireen Abu Akleh à l’extérieur d’une église de Jérusalem-Est. (Photo : Oren Ziv / ActiveStills)

Le PCHR a déclaré qu’Israël avait établi des dizaines de check-points policiers autour de la zone de la Vieille Ville de Jérusalem, où les funérailles devaient avoir lieu.

Des protestataires se sont massés en dehors de l’Hôpital français de Saint-Louis, et ont brandi des drapeaux ainsi que des portraits de Shireen Abu Akleh.

« Des dizaines et des dizaines de policiers israéliens armés jusqu’aux dents, accompagnés d’une autopompe d’eau nauséabonde (qu’on appelle communément « l’arme pestilentielle », NdT), de policiers à cheval et d’agents des renseignements israéliens ont entouré tout l’hôpital et en ont barré l’entrée aux civils, aux journalistes et aux patients qui s’étaient rassemblés »,

a rapporté le PCHR.

« La police israélienne a également agressé des civils et des journalistes à l’entrée principale de l’hôpital. »

C’est à ce moment qu’a eu lieu l’infâme agression contre les porteurs du cercueil de Shireen Abu Akleh.

Après que le cercueil eut été placé à l’intérieur du véhicule privé, la police israélienne l’a immobilisé, « a arraché les drapeaux palestiniens qui l’ornaient et en a pulvérisé toutes les vitres ».

Au moment de l’arrivée du cercueil de Shireen Abu Akleh à l’église catholique romaine de la Vieille Ville, la police israélienne

« s’est mise à attaquer les civils afin de les disperser, de confisquer les drapeaux palestiniens, de déchirer les portraits de la journaliste et de briser les pancartes qui protestaient contre son assassinat ».

Lorsque le cortège funèbre s’est rendu à lieu d’ensevelissement de Shireen Abu Akleh, les policiers israéliens ont à nouveau harcelé les personnes endeuillées et ont arrêté plus d’une douzaine de Palestiniens, rapporte encore le PCHR.

Selon la version israélienne des événements,

« 300 émeutiers sont arrivés à l’hôpital et ont empêché la famille Abu Akleh « de hisser le cercueil dans le corbillard afin de se rendre au cimetière – comme cela avait été prévu et coordonné à l’avance avec la famille ».

Pour ajouter l’insulte à l’injure, littéralement, la police justifie ses actions en disant qu’elle voulait protéger les volontés de la famille Abu Akleh et elle affirme :

« La police israélienne a donné comme instructions que le cercueil soit replacé dans le corbillard et c’est également ce que voulaient l’ambassadeur de l’UE et la famille même de Shireen Abu Akleh, mais la foule s’y est opposée. »

Et c’est ainsi que la police a dû « disperser la foule et l’empêcher de s’emparer du cercueil », rapporte le discours plus que douteux d’Israël.

13 mai 2022. Un protestataire brandit des fleurs et un portrait de la journaliste d’Al Jazeera assassinée, Shireen Abu Akleh, lors d’une manifestation à l’extérieur de l’Hôpital français Saint-Louis à Jérusalem. (Photo : Ilia Yefimovich / DPA)

Samedi, dans une tentative en vue d’alléger les pressions internationales qui ont suivi ces choquantes agressions contre le cortège funéraire, le chef de la police israélienne a annoncé qu’il avait ordonné une enquête sur la conduite de la police.

À en juger d’après les enquêtes internes de la police israélienne dans le passé, cette enquête ne sera, au pire, qu’une sinistre dissimulation et, au mieux, une plaisanterie.

Le frère de Shireen Abu Akleh a carrément contredit les propos de la police israélienne dans une interview accordée à BBC News vendredi.

Anton Abu Akleh a déclaré que, dès que les personnes en deuil avaient commencé à sortir de l’hôpital d’où partait le cortège funéraire de sa sœur,

« nous avons été pris à partie par toute une bande de policiers israéliens et pour rien, en plus, puisque nous quittions tout simplement l’hôpital pour nous rendre à l’église ».

« Nous étions choqués de les voir commencer à tabasser les gens, à leur balancer des grenades incapacitantes, du gaz lacrymogène… Et tout cela, nous ne pouvons l’expliquer, c’est arrivé sur nous sans la moindre explication. »

La police israélienne avait déjà imposé sa volonté aux endeuillés eux-mêmes dans la maison familiale des Abu Akleh le jour même de l’assassinat de leur proche, en ordonnant à la famille d’éteindre la musique qu’on entendait à l’extérieur au moment où la famille recevait des appels et des témoignages de condoléances.

Son frère a fait entendre clairement à la BBC que les funérailles de Shireen Abu Akleh n’étaient pas seulement pour sa famille et ses proches amis, mais pour tout le peuple palestinien dans son ensemble.

La quête de vérité et de justice pour son assassinat est exactement la même.

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Publié le 14 mai 2022 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

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