« Aujourd’hui, la vallée du Jourdain, demain, les collines au sud de Hébron »

« Tout le monde a peur de l’annexion, personne ne veut vivre sous les lois de l’occupation », a déclaré Hureini. « Aujourd’hui, c’est la vallée du Jourdain, demain, ce seront les collines au sud de Hébron. Tout le monde y réfléchit et les gens sont prêts à résister. »

Ben White, 25 juin 2020

Quelques jours à peine avant que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou ne soit autorisé, via l’accord du gouvernement de coalition, à procéder à l’annexion du territoire de la Cisjordanien illégalement occupée, le débat va dans tous les sens pour savoir quelles terres – du moins s’il y en a – seront officiellement annexées au cours des semaines et mois à venir.

Divers scénarios d’annexion sont discutés, allant des 30 pour 100 de la Cisjordanie envisagés dans le plan de l’administration Trump – y compris la région de la vallée du Jourdain – ou passant par une portion de territoire plus réduite, concentrée autour des colonies plus importantes.

Les discussions politiques israéliennes sont accompagnées d’une diplomatie internationale, parallèle et intensive, du fait que la direction palestinienne à Ramallah cherche à rallier l’opposition à cette démarche affichée par certains Etats membres de l’Union européenne et certains gouvernements arabes.  

Mais, alors que l’on débat autour de l’annexion et qu’on l’épluche en détail à la Knesset, dans les capitales européennes et dans les éditoriaux des journaux, on n’accorde que peu d’attention aux communautés palestiniennes et aux activistes sur le terrain qui seront le plus directement affectés par l’affaire.

Pour Rashid Khoudary, un activiste de Jordan Valley Solidarity, les démarches d’Israël vers une annexion officielle sont la conclusion logique d’une intensification de la politique d’expansion coloniale juive et des restrictions de construction débilitantes pour les Palestiniens.

« Il y a trois ans environ, nous avons commencé à assister à une multiplication des attaques israéliennes contre nos communautés »,

a expliqué Khoudary à Al Jazeera, en citant les démolitions et le durcissement des restrictions d’accès aux terres agricoles – « diverses sortes de stratégies en vue de nous déporter ». Il y a également eu un accroissement de l’activité des colons dans les postes avancés, a-t-il ajouté, « pour s’emparer de plus de terre encore ».

« Il était clair à nos yeux que le gouvernement israélien voulait chasser les Palestiniens de la vallée du Jourdain de façon à annexer le pays »,

a poursuivi Khoudary.  

« Le principal combat tourne autour de qui peut contrôler cette terre. C’est très clair – et nous le comprenons. »

La vallée du Jourdain constitue près de 30 pour 100 de la Cisjordanie et quelque 65 000 Palestiniens y résident. Il y a également 11 000 colons juifs, dans le même temps qu’Israël empêche les Palestiniens d’entrer ou d’utiliser 85 pour 100 de toute la région, estime B’Tselem, l’ONG israélienne de défense des droits humains. » 

Des données révélées dans le quotidien israélien Haaretz au début de cette année ont montré que plus de 90 pour 100 des ordonnances d’évacuation sorties par les autorités d’occupation israéliennes ont été notifiées à des Palestiniens. De fait, Israël expulse des gens « bien plus des terres de la vallée du Jourdain que de toute autre région ».

Les graves menaces posées par l’annexion aux résidents palestiniens de la vallée du Jourdain, de même que l’importance de la région pour la viabilité d’un Etat palestinien indépendant, ont transformé la zone en un point de concentration pour les efforts palestiniens visant à protester contre les démarches imminentes d’Israël.

Lundi, des milliers de Palestiniens se sont rassemblés à Jéricho, dans le sud de la vallée du Jourdain, afin de protester contre l’annexion prévue au cours d’une action encouragée et soutenue par le Fatah. Nombre de diplomates internationaux étaient présents également.

Alors que, de façon compréhensible, la région de la vallée du Jourdain a été sous les projecteurs, d’autres régions de la Cisjordanie occupée sont également vulnérables à l’annexion, et particulièrement celles avec une présence importante et active de colons.

« Nous discutons beaucoup de cette question », a expliqué à Al Jazeera l’activiste Sami Hureini, installé dans les collines au sud de Hébron.

« Nous avons rencontré les comités populaires et nous avons parlé des plans à venir – y compris notre intention de faire partie aussi des actions dans la vallée du Jourdain. » 

Hureini vient du village d’At-Tuwani, une zone qui, grâce à sa désignation comme Zone C sous les accords d’Oslo, signifie que les Palestiniens se voient systématiquement refuser des permis de bâtir par les autorités d’occupation israéliennes.

Les chiffres officiels montrent, pour la période de 2016 à 2018, qu’Israël a approuvé exactement 21 des 1 485 demandes palestiniennes de permis de bâtir, alors que la zone dans laquelle les Palestiniens peuvent « légalement » construire ne constitue que 0,5 pour 100 de toute la Zone C.

Par contre, la zone des plans pour les colonies israéliennes représente quelque 26 pour 100.  Par conséquent, comme la plupart des colonies sont situées en Zone C, cette dernière est une excellente candidate pour l’annexion.

« Tout le monde a peur de l’annexion, personne ne veut vivre sous les lois de l’occupation », a déclaré Hureini.

« Aujourd’hui, c’est la vallée du Jourdain, demain, ce seront les collines au sud de Hébron. Tout le monde y réfléchit et les gens sont prêts à résister. »

« Un combat international » 

Ce à quoi il convient exactement de s’attendre quant à la résistance sur le terrain est une question complexe, estime Mahmoud Soliman Zwahre, un activiste du Comité de coordination de la lutte populaire, qui réside à Al-Ma’sara, près de Bethléem.

« C’est sensiblement différent des luttes précédentes », a-t-il expliqué à Al Jazeera,

« parce que, contrairement aux protestations contre le mur de séparation, par exemple, l’annexion ne vise pas un village spécifique et le changement sur le terrain est également un changement ‘invisible’, cette fois. »  

« Les Palestiniens dans ces zones savent exactement ce qui se passe sur le terrain et leur existence même dans ces communautés est déjà une forme de résistance »,

a poursuivi Soliman.

« De cette résistance quotidienne consistant à reconstruire une maison, ou dresser à nouveau une tente, émergera une action collective au sein de ces communautés. »

Soliman a déclaré que la poursuite de l’annexion par Israël, ainsi que toutes les mesures pratiques que cela entraînera finalement sur le terrain même concernant les restrictions d’accès et de déplacement, « déboucheront sur l’apparition de dirigeants de communauté », particulièrement – mais pas uniquement – en Zone C

« Je pense qu’il y aura une approche ascendante (bottom-up) pour décider de l’avenir des Palestiniens », a ajouté Soliman,

« et cela transformera la lutte, ainsi que la face de la lutte, qui passera de l’autodétermination à une révolution anti-apartheid. »

Comme les activistes de partout en Cisjordanie s’emploient à mobiliser les Palestiniens et à appliquer les leçons durement apprises au cours des précédentes luttes, il est aussi clair, aux yeux des organisateurs, que leurs efforts sur le terrain ont une audience internationale – et que des démarches concrètes émanant de gouvernements sont perçues comme essentielles étant donné l’asymétrie de puissance à laquelle sont confrontés les Palestiniens.

Alors qu’il est occupé à organiser les protestations dans la vallée du Jourdain, Rashid sait que de telles actions ne sont pas suffisantes en elles-mêmes et d’elles-mêmes.  

« Nous, en tant que civils palestiniens, ce n’est pas notre lutte uniquement, c’est aussi un combat international », a-t-il déclaré, « et la communauté internationale se doit de protéger les lois internationales, et de nous protéger en tant que peuple vivant sous occupation. La communauté internationale doit mettre un terme à cette annexion. »


Publié le 25 juin 2020 sur Al Jazeera sous le titre ‘Everyone scared’: How Palestinians are preparing for annexation
Traduction : Jean-Marie Flémal

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