YouTube, Zoom et Facebook censurent Leila Khaled pour le compte d’Israël

D’importantes sociétés de Silicon Valley ont censuré un événement qui a eu lieu mercredi à l’Université de l’État de San Francisco (SFSU).

Nora Barrows-FriedmanNora Barrows-Friedman, 23 septembre 2020

Leila Khaled a été censurée sur d'importantes plates-formes internet pour le compte de plusieurs groupes de pression et du gouvernement israélien. (Photo : Fira Literal Barcelona)

Leila Khaled a été censurée sur d’importantes plates-formes internet pour le compte de plusieurs groupes de pression et du gouvernement israélien. (Photo : Fira Literal Barcelona)

Cela signifie que, pendant la pandémie, des sociétés privées étroitement proches du gouvernement détiennent un immense pouvoir sur ce qui peut être dit, même dans le cadre d’une université.

Mardi, Zoom, la plate-forme de conférence vidéo installée sur internet annonçait qu’elle interdisait à la SFSU d’utiliser son software pour accueillir un webinaire prévu avec Leila Khaled, l’icône de la résistance palestinienne, aujourd’hui septuagénaire, et qui vit en Jordanie.

L’événement a également subi des restrictions de la part de Facebook, qui a un lourd passé de censure des Palestiniens pour le compte d’Israël.

Mercredi, l’événement a eu lieu via YouTube mais, peu après le début, la société a coupé le canal vidéo, le remplaçant par un avis disant : « Cette vidéo a été supprimée, parce que qu’elle violait les conditions d’utilisation de YouTube. »

Selon un courriel lu mercredi par The Electronic Intifada, le professeur Rabab Abdulhadi, directrice du programme des ethnicités arabes et musulmanes et de la diaspora (AMED) à la SFSU, et le comodérateur de l’événement, le professeur Tomomi Kinukawa, ont déclaré qu’ils espéraient bien que l’université allait

« s’opposer fermement et publiquement à la tentative de Zoom en vue de contrôler l’enseignement supérieur et le contenu de nos cours et classes ».

Les professeurs ajoutent que

« la privatisation de notre enseignement est une évolution grave. En tant qu’institution publique, la SFSU doit refuser et résister. »

L’annonce de Zoom était une capitulation face au gouvernement israélien et aux groupes antipalestiniens – dont l’Anti-Defamation League, StandWithUs et le Lawfare Project – qui, depuis des semaines, exercent des pressions sur la société à propos de l’événement prévu.

La semaine dernière, des députés israéliens ont dénoncé publiquement l’événement et ont diffamé ses organisateurs en les qualifiant d’antisémites.

Membre du groupe politique de gauche Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP), Leila Khaled est surtout connue pour son rôle dans une série de détournements d’avions en 1969 et 1970. Elle n’est plus impliquée dans la moindre activité de résistance armée depuis des décennies.

Act.IL, l’organe de désinformation planifiée financé par le gouvernement israélien et qui envoie ses membres dans des « missions » de promotion d’Israël, a également encouragé ses membres à envoyer des courriels aux membres du Conseil d’administration de l’université.

Mercredi matin, Act.IL criait « victoire ».

Il avait alors instamment invité ses utilisateurs à interrompre la programmation de YouTube en plein déroulement.

Khaled était censée prendre la parole en compagnie du dirigeant militaire anti-apartheid sud-africain Ronnie Kasrils, d’activistes américains et d’anciens prisonniers politiques comme Sekou Odinga et Laura Whitehorn, ainsi que de la professeure Rula Abu Dahou, directrice de l’institut des études féminines à l’Université de Birzeit, en Cisjordanie occupée.

Lynn Mahoney, présidente de la SFSU, a défendu l’événement prévu en s’appuyant sur la liberté académique.

Mais, dans une déclaration bizarre, Mahoney a prétendu mercredi que le refus de Zoom d’accueillir le webinaire était « aussi blessant pour certains » que la participation de Khaled à un débat dans une classe.

Elle n’a pas dit si l’administration allait en faire davantage pour s’opposer à la mesure prise par la société.

Abdulhadi accuse l’administration de la SFSU de saboter systématiquement son programme AMED, entre autres en annulant des cours spécifiquement sur la Palestine et en imposant des restrictions à son budget.

La riposte

Les organisations israéliennes de lobbying ont tenté d’impliquer le gouvernement fédéral et les autorités de l’État dans l’annulation du webinaire.

Le Lawfare Project, un groupe pro-israélien qui recourt à des procès en justice pour harceler les partisans des droits palestiniens, a récemment adressé une lettre à la Division de la Sécurité nationale du département américain de la Justice.

Il prétendait que l’accueil de Khaled par la SFSU allait constituer un « soutien matériel » à des gens désignés comme « terroristes » par les États-Unis, même si Khaled ne reçoit aucune compensation pour sa participation au webinaire.

Le Lawfare Project a été l’un des agresseurs les plus virulents d’Abdulhadi en tentant – sans succès cependant – de la réduire au silence.

De plus, le groupe sioniste AMCHA Initiative a prétendu que cet événement violait deux lois californiennes.

Toutefois, l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE a déclaré qu’aucune de ces lois n’était applicable.

Les partisans des droits palestiniens et de la liberté académique ont riposté eux aussi.

La Campagne américaine pour le boycott académique et culturel d’Israël (USACBI) a exprimé « son soutien indéfectible » au webinaire et à Abdulhadi et a qualifié de « venimeux et destructeurs » les efforts du lobby israélien en vue de calomnier et de réduire au silence les partisans de la justice.

Des sociétés privées arbitres de la liberté d’expression

Après avoir échoué plus tôt dans une tentative en vue de pousser l’université à annuler l’événement, les groupes antipalestiniens ont changé de cap et ont exercé des pressions sur Zoom et le Lawfare Project a menacé la société en utilisant la même clause du « soutien matériel »

Mercredi, des partisans d’Israël ont également protesté devant le QG de Zoom.

« À la lumière de l’affiliation rapportée de l’oratrice à une organisation étrangère décrite comme terroriste par les États-Unis, et de l’incapacité de la SFSU de confirmer le contraire, nous avons statué que la rencontre constituait une violation des conditions d’utilisation de Zoom et nous avons fait savoir à la SFSU qu’elle ne pouvait utiliser Zoom pour cet événement particulier »,

a déclaré la société un peu plus tard le même jour.

En tant que société privée, Zoom impose ses propres conditions d’utilisation et peut donc décider de ce qu’elle va autoriser sur sa plate-forme.

Mais, du fait qu’aujourd’hui, la majeure partie du discours public et même de l’éducation dépend de telles plates-formes, des sociétés comme Zoom, YouTube et Facebook sont désormais devenus essentiellement les arbitres de la liberté d’expression.

Les groupes de pressions israéliens ont célébré la censure imposée par Zoom.

Abdulhadi a déclaré que ce qui s’était passé faisait partie d’une tactique lancée par les groupes de pression israéliens.

« Ce qu’ils essaient de faire – ces attaques et ces calomnies, cette diffamation et ces intimidations – servent à détouner la discussion »,

a expliqué Abdulhadi à The Electronic Intifada.

« Ils sont embarrassés par la façon dont nous nous concentrons sur des questions comme la libération des noirs, la libération palestinienne et l’abolition des prisons, et sur les connexions entre ces divers mouvements »,

a-t-elle conclu.


Publié le 23 septembre 2020 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal

Nora Barrows-Friedman est rédactrice en chef adjointe à The Electronic Intifada et elle est l’auteure du livre In Our Power: US Students Organize for Justice in Palestine (En notre pouvoir : Des étudiants américains s’organisent pour la justice en Palestine) (Just World Books, 2014).

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