La patronne de l’UE provoque la colère autour de la vidéo sur la « Journée de l’Indépendance » israélienne

Une brève vidéo émanant de la présidente de l’exécutif de l’Union européenne et félicitant Israël pour sa prétendue Journée de l’Indépendance a provoqué à la fois le courroux des usagers de Twitter dans le monde entier et un incident diplomatique entre l’Autorité palestinienne et sa principale donatrice.

Ursula von der Leyen avec le Premier ministre israélien de l’époque, Naftali Bennett, qui, en juin 2022 à Jérusalem, s’était vanté sans vergogne d’avoir tué des tas d’Arabes.

Ursula von der Leyen avec le Premier ministre israélien de l’époque, Naftali Bennett, qui, en juin 2022 à Jérusalem, s’était vanté sans vergogne d’avoir tué des tas d’Arabes. (Photo : Amir Cohen / UPI)

 

Maureen Clare Murphy, 28 avril 2023

Le ministre des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne a tiré à boulets rouges sur les commentaires d’Ursula von der Leyen publiés mercredi sur Twitter, les qualifiant de « discours propagandiste déshumanisant et oblitérant le peuple palestinien ».

 

Le ministre des Affaires étrangères a ajouté que la vidéo

« perpétue la négation permanente et raciste de la Nakba » – la dépossession toujours en cours des Palestiniens de leur patrie – « et blanchit l’occupation illégale et le régime d’apartheid d’Israël ».

L’Autorité palestinienne a encouragé von der Leyen à s’excuser pour sa vidéo, qui sape

« la position de l’Union européenne et sème de sérieux doutes sur son engagement déclaré envers les lois internationales et les droits humains ».

Plutôt que de s’excuser, un porte-parole de l’exécutif européen a expliqué à la BBC que la Commission avait été

« désagréablement surprise par la déclaration inappropriée du ministre palestinien des Affaires étrangères, qui accusait de racisme la présidente de la Commission européenne ».

 

La partialité antipalestinienne de l’UE

Cet épisode met en exergue la partialité antipalestinienne et pro-israélienne qui règne au sein de l’UE, particulièrement parmi son exécutif non élu.

Dans son discours sur vidéo, long d’environ une minute et demie, Ursula von der Leyen a débité l’un après l’autre les mythes fondamentaux concernant le « rêve » concrétisé il y a 75 ans par la création d’Israël.

À aucun moment elle n’a mentionné les Palestiniens, le peuple autochtone de la terre sur laquelle Israël a été créé, et elle n’a pas dit non plus que la mise en place de l’État nécessitait leur dépossession permanente en recourant à la violence.

Comme le dit le titre du nouvel article du journaliste israélien Gideon Levy, « il n’y a pas de Journée de l’Indépendance israélienne sans la Nakba palestinienne » (ou catastrophe).

 

Von der Leyen a blanchi cette violence génocidaire, dans sa vidéo, en déclarant que « voici 75 ans, un rêve s’est réalisé avec la Journée de l’Indépendance d’Israël ».

« Après la plus grande tragédie de l’histoire humaine »,

a-t-elle ajouté, se référant obliquement à l’Holocauste,

« le peuple juif a pu finalement se construire un foyer sur la terre promise ».

Il est grotesque et inapproprié de la part de von der Leyen de classer les atrocités, dont beaucoup, malheureusement, sont à l’échelle du génocide perpétré par les nazis contre les juifs et d’autres peuples en Europe. Mais, en le faisant, elle révèle que, selon sa perspective, certaines existences de victimes ont plus de valeur que d’autres.

 

Sinon une vue du monde suprémaciste et racialisée, ne différant pas de celle qui a alimenté l’Holocauste, qu’est-ce qui pourrait expliquer l’apparent rejet par von der Leyen des autres abominations qui ont coûté des millions d’existences, tel le génocide commis au Congo par la Belgique, son lieu de naissance, ou la colonisation par élimination des Amériques, ou le commerce euro-américain des esclaves ou encore le colonialisme britannique en Inde, entre autres horreurs ?

Dans un article de 2013, l’érudit Joseph Massad, faisant allusion au fameux discours d’Aimé Césaire sur le colonialisme, écrivait que

« les guerres nazies et l’Holocauste ont été un colonialisme européen tourné vers l’intérieur ».

Après la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis et en Europe, les victimes juives de l’Holocauste ont été « intégrées à titre posthume à l’européanisme blanc », ajoutait Massad.

« Par conséquent, l’horreur chrétienne européenne d’après l’Holocauste à la vue du génocide des Juifs européens ne s’appuyait pas sur l’horreur consistant à massacrer par millions des gens qui étaient différents des chrétiens européens, mais plutôt sur l’horreur à la vue de l’assassinat de millions de gens qui étaient les mêmes que les chrétiens européens » (les italiques figurent dans le texte original).

Comme le fait remarquer Massad,

« depuis la réhabilitation des victimes du nazisme en tant que blancs, l’Europe et son complice américain poursuivraient leur politique nazie consistant à visiter les horreurs commises sur les non-blancs dans le monde, en Corée, au Vietnam et en Indochine, en Algérie, en Indonésie, en Amérique centrale et du Sud, en Afrique centrale et australe, en Palestine, en Iran et en Irak et en Afghanistan ».

Von der Leyen – qui a représenté l’Allemagne, laquelle porte une responsabilité directe dans les crimes du régime nazi – blanchit ces actes de barbarie impérialiste et présente l’Holocauste comme un événement exceptionnel afin de justifier un siècle de brutalité absolue en Palestine.

Les Palestiniens, naturellement, n’avaient rien à voir avec l’Holocauste en Europe. Suggérer que la colonisation de leur patrie était une sorte ou l’autre de rédemption pour les crimes européens consiste à tout le moins à abuser de façon répugnante et cynique de la mémoire des millions de victimes du régime nazi.

 

« Ils ont fait fleurir le désert »

En attendant, von der Leyen a exalté ce qu’elle appelle

« la démocratie vibrante d’Israël au cœur du Moyen-Orient. Soixante-quinze ans de dynamisme, d’ingéniosité et d’innovations révolutionnaires ».

Le consensus existant entre les organisations des droits humains est qu’Israël impose un régime d’apartheid aux Palestiniens, qui ne bénéficient pas dans leur patrie des mêmes droits que les colons juifs.

 

Les décennies pendant lesquelles Israël a innové de nouvelles façons d’opprimer les Palestiniens et de réprimer leur mouvement de libération nationale ne sont pas quelque chose que l’on peut célébrer.

Mais l’UE, désireuse d’éloigner les demandeurs d’asile de ses côtes afin de protéger le « mode de vie », a hâte d’investir dans les technologies et pratiques israéliennes de répression qu’elle peut à son tour utiliser en Europe.

Par conséquent, von der Leyen perçoit la Palestine par les lentilles teintées en sépia d’un colonisateur du 19e siècle.

Dans ce qui est peut-être l’aspect le plus vertement critiqué de son discours sur vidéo, von der Leyen a clamé avec enthousiasme que « vous avez littéralement fait fleurir le désert, comme j’ai pu le voir lors de ma visite au Néguev l’an dernier ».

 

Selon ce trope orientaliste et ahistorique, comme la chose est expliquée sur le site DecolonizePalestine,

« la Palestine était un désert désolé et négligé et c’est seulement après l’arrivée des colons sionistes, avec toute leur ingéniosité, qu’il a été ‘sauvé’ et rendu prospère et fleurissant de vie ».

En réalité, Israël a systématiquement ciblé la productivité du secteur économique le plus important de la Palestine, l’agriculture, qui est également d’une importance capitale pour l’identité et la culture de la Palestine.

Plus de 800 000 oliviers ont été détruits en Cisjordanie depuis qu’Israël a occupé le territoire en 1967.

Dans le désert du Naqab (ou Néguev), Israël déporte de force les Bédouins de leurs terres et leur refuse leur mode de vie quand ils tentent de se réinstaller dans leurs townships.

Le Fonds national juif est une organisation parasitaire qui a joué un rôle clé dans la colonisation sioniste de la Palestine. En compagnie de l’Israel Lands Authority (Administration foncière israélienne), le FNJ plante des forêts dans le Néguev « afin de déplacer les Bédouins, perçus comme des ‘intrus’, de leurs terres », décrit Adalah, une organisation qui défend les droits des Palestiniens en Israël.

L’an dernier, Israël a utilisé des drones qui ont largué pour la première fois des gaz lacrymogènes sur des citoyens de l’État lors de protestations contre l’afforestation du Néguev.

Plutôt que de faire « fleurir le désert », le projet de plantation d’arbres du FNJ nuit aux habitats autochtones en ce sens qu’il les remplace par des conifères à prédominance européenne, lesquels ont alimenté des feux de forêt attisés par le changement climatique.

Tout cela fait partie des efforts d’ingénierie démographique d’Israël en vue de « judaïser » le Néguev et d’autres régions de la Palestine historique, et de rompre la relation des Palestiniens avec leur terre.


« Une culture partagée »

Parmi toute la mythologie et les tropes racistes, von der Leyen a néanmoins sorti une déclaration absolument correcte, durant son discours.

Célébrant les liens étroits entre Israël et l’Europe, von der Leyen a dit que « nous avons plus de choses en commun que ne le suggérerait la géographie », en pointant du doigt « notre culture partagée, nos valeurs ».

 

Comme le dit Joseph Massad, Israël est « la dernière colonie européenne de peuplement dans le monde arabe ».

L’affinité de von der Leyen à l’égard d’Israël peut s’expliquer en partie par l’histoire de sa famille aristocratique, dont la richesse a pour origine l’exploitation.

 

Peter Kuras, qui écrit pour Foreign Policy, fait remarquer que

« l’arbre généalogique de la famille von der Leyen laisse voir un héritage de pouvoir et de brutalité, incorporant non seulement certains des nazis les plus significatifs d’Allemagne, mais aussi certains des marchands d’esclaves les plus importants de Grande-Bretagne et, via le mariage, certains des plus grands propriétaires d’esclaves des États-Unis ».

Kuras fait remarquer que von der Leyen a évoqué sans la moindre vergogne ses ancêtres, dont James Ladson,

« qui possédaient plus de 200 esclaves au moment où la Guerre de Sécession a éclaté ».

Von der Leyen a adopté le nom de Ladson quand elle s’est inscrite à la London School of Economics, un choix qui trahit « son confort avec un privilège incontesté et hérité », selon Kuras.

Ancienne ministre allemande de la Défense, von der Leyen a défendu les intérêts de l’industrie de l’armement et de l’OTAN.

Dans une déclaration commune faite le mois dernier en compagnie de Joe Biden, le président américain, von der Leyen s’est vantée des « sanctions rapides et radicales » imposées à la Russie suite à sa « guerre illégale, injustifiable et non provoquée contre l’Ukraine ».

Biden et von der Leyen décrivent leur coopération « en vue de fournir aux Forces armées ukrainiennes les équipements et les formations militaires dont elles ont besoin pour se défendre contre l’agression russe ».

Il semblerait que, pour von der Leyen, les Palestiniens, qui ont vécu sous la botte d’une armée étrangère pendant trois quarts de siècle, méritent en quelque sorte moins de soutien que les gens en Ukraine.

Alors que von der Leyen peut avoir cherché à payer un tribut à Israël le jour de son « anniversaire », la condamnation répandue de ses remarques montre, en lieu et place, qu’un État de peuplement colonial au cœur du Moyen-Orient est un vestige de la colonisation européenne désormais rejeté dans le monde entier.

Et les remarques de von der Leyen laissent peu de doute en ce qui concerne les hiérarchies raciales en fonction desquelles opère la Commission européenne.

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Maureen Clare Murphy est rédactrice en chef de The Electronic Intifada.

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Publié le 28 avril 2023 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

 

 

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