Hantée par des fantômes, l’Allemagne accuse les Palestiniens d’antisémitisme

l’Allemagne n’a pas le droit de faire des Palestiniens les boucs-émissaires de ses propres crimes des guerre nazis.

Omar Zahzah, 7 juillet 2022

Depuis un soulèvement de masse palestinien contre les tentatives israéliennes de nettoyage ethnique du quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est, en mai 2021, Mohammed El-Kurd est devenu un personnage de plus en plus public.

Il a donné des interviews mordantes qui réfutent puissamment la déshumanisation des victimes palestiniennes du colonialisme sioniste de peuplement. Ce genre de déshumanisation est monnaie courante de la part des médias dominants américains.

L’an dernier, El-Kurd, qui a 24 ans, publiait Rifqa, son premier recueil de poèmes.

La poétesse palestinienne Summer Farah écrit dans sa critique de Rifqa que le recueil d’El-Kurd « explore avec beauté les façons dont le colonialisme altère notre navigation dans le temps et l’espace ».

Et, le 21 septembre 2021, The Nation a engagé El-Kurd en tant que correspondant officiel pour la Palestine.

Voilà bien des réussites remarquables en soi. Avoir fait tout cela à 24 ans est d’autant plus émérite.

Mais, le 17 juin, malgré ces lettres de créance impressionnantes, le Goethe-Institut, une organisation culturelle de l’État allemand, a retiré à Mohammed El-Kurt son invitation à participer à une conférence de trois jours intitulée « Vendre le fascisme ? Rappelez-vous les invendus ».

« Après quelques considérations, le Goethe-Institut a décidé que Mohammed El-Kurd n’était pas un orateur convenant à ce forum »,

a tweeté l’organisation.

L’organisation n’a pas justifié ses réserves, se contentant d’ajouter qu’El-Kurd avait tweeté sur Israël « d’une façon que le Goethe-Institut n’estimait pas acceptable ».

La « politique raciste » de l’Allemagne

L’essayiste Sinthujan Varatharajah et l’artiste Moshtari Hilal avaient invité El-Kurd à faire partie de leur panel à la conférence, intitulée « Au-delà du seul contrevenant – la dynamique du droit mondial ». Suite au refus unilatéral du Goethe-Institut de la participation d’El-Kurd, Varatharajah et Hilal avaient annulé leur forum en guise de solidarité.

« Notre annulation est une réponse aux tentatives du Goethe-Institut en vue d’intervenir dans nos décisions internes et, en agissant de la sorte, d’appliquer une censure antipalestinienne »,

lit-on dans leur déclaration.

L’implication d’El-Kurd, ont-ils dit, était transparente dès le début et l’annulation était purement politique.

La décision, ont-ils écrit, implique que

« l’institution considère que l’un des écrivains, activistes des droits humains et poètes les plus renommés de notre époque est incapable d’entreprendre une analyse complète de la violence de droite dont il est menacé en tant que Palestinien ».

De plus,

« les difficultés d’El-Kurd pour recevoir le droit légal de visiter l’Allemagne doivent être comprises à la lumière de la politique raciste de l’Allemagne consistant à museler les dissensions palestiniennes dans le pays ».

D’autres participants ont emboîté le pas. L’écrivain pakistano-britannique Mohammed Hanif a lui aussi refusé de participer à la conférence.

L’écrivaine américaine Ijeoma Oluo a également annulé sa participation, en écrivant :

« Il n’y a pas de discussion autour de la suprématie blanche mondiale et la violence de droite sans inclusion des voix palestiniennes. »

Le Freedom Theater (Théâtre de la Liberté) et le Palestinian Performing Arts Network (Réseau palestinien des arts du spectacle), installés dans le camp de réfugiés de Jénine, ont sorti une déclaration qui dénonçait le silence imposé aux voix culturelles palestiniennes.

Assez ironiquement, feu l’intellectuel palestinien Edward Saïd était inspiré par les idées de Johann Wolfgang von Goethe sur la Weltliteratur (littérature mondiale) en réfléchissant à une critique culturelle humaniste, authentiquement sensible et éthique qui serait l’antidote à l’« orientalisme », le discours politique et culturel qui s’appuyait sur des représentations déformées, racistes et réductrices des peuples colonisés, dont les Palestiniens, pour continuer à justifier les entreprises extractives coloniales et impérialistes.

Malheureusement, le Goethe-Institut semble avoir l’intention de faire du nom et de l’héritage de Goethe une arme qui serait la massue symbolique destinée à opérer une forme de réduction raciste au silence qui garderait intacts et non nommés les systèmes et structures impérialistes et coloniaux de peuplement, tout en permettant au lâche collectif se trouvant derrière le retrait de l’invitation à El-Kurd de garder l’apparence extérieure d’arbitres objectifs et « éclairés » de la culture.

Un racisme antipalestinien

La chose a beau être des plus remarquables, on est encore loin de la seule répression antidémocratique par l’Allemagne du sentiment propalestinien. En 2017, le gouvernement allemand adoptait la définition de travail de l’antisémitisme mise au point par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA ou AIMH).

La définition de l’IHRA stipule que prétendre que la fondation de l’État d’Israël est une tentative racisme constitue une forme d’antisémitisme. Effectivement, cela stigmatise les critiques fondamentales à l’encontre de la politique étatique israélienne d’inégalité et du sionisme, l’idéologie étatique d’Israël, en taxant faussement ces critiques de racisme.

En mars 2019, des responsables politiques allemands interdisaient à l’icône de la libération de la Palestine, Rasmea Odeh, d’apparaître en personne lors d’un événement de solidarité avec la Palestine.

En août 2019, l’écrivain et activiste palestinien Khaled Barakat était expulsé et interdit de séjour en Allemagne en raison de ses idées politiques.

Et, plus récemment, le 30 avril 2022, la police allemande interdisait toutes les protestations palestiniennes lorsqu’un représentant du gouvernement du Land de Berlin confondait automatiquement l’expression de telles protestations avec de l’antisémitisme.

En mai de cette année, la police allemande a également interdit les manifestations autour de la Nakba.

Pourquoi toute cette censure contre la Palestine et les Palestiniens ?

Pour dire les choses simplement, l’Allemagne se sert du racisme antipalestinien pour compenser son antisémitisme.

Abir Kopty explique très bien la chose :

« En étant hantés par leur passé, les Allemands essaient de transborder leurs sentiments de culpabilité sur les épaules des Palestiniens. L’antisémitisme n’est plus leur problème – c’est devenu celui des Palestiniens. »

Autoritarisme par défaut

Mais le racisme n’annulera pas le racisme.

L’adoption d’une politique antipalestinienne avalisée par l’État allemand et l’abrogation par ce dernier de l’expression palestinienne ne minimise pas son passé nazi, ni l’héritage présent, très réel et toujours très vivant, de ce passé.

Cela signifie simplement que l’État allemand s’appuie une fois de plus sur ses institutions gouvernementales et policières pour réprimer, réduire au silence et interdire l’activisme, l’organisation et l’expression quand ils sont concentrés sur la libération.

Les institutions de l’État allemand déplacent activement leur propre complicité structurelle avec l’antisémitisme en soutenant matériellement Israël – un État génocidaire – en criminalisant les Palestiniens à l’étranger sur le plan racial et en les réduisant au silence en Allemagne même.

Cette forme maladive et cynique d’anti-palestinianisme traite les Palestiniens comme des antisémites par le biais de leur identité même et elle fait de l’État allemand un « expert » grotesque de l’antisémitisme, au sein duquel les hiérarchies politiques racistes d’une expression acceptable doivent être automatiquement acceptées.

Mais l’autoritarisme institutionnel semble constituer un mécanisme étrangement déficient pour un État supposé s’en prendre à la façon dont il avait précédemment mobilisé ses institutions pour mieux faciliter un génocide et éliminer toutes les formes de dissensions contre lui.

Pour le dire plus crûment et tout aussi impérativement, l’Allemagne n’a pas le droit de faire des Palestiniens les boucs-émissaires de ses propres crimes des guerre nazis.

En annulant l’invitation de Mohammed El-Kurd, le Goethe-Institut a révélé sa fière complicité sans vergogne dans le racisme antipalestinien entériné par l’État.

Contrairement à ce que dit l’intitulé de la conférence du Goethe-Institut, la droite mondiale fasciste à beaucoup à admirer, dans cette démarche.

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Omar Zahzah est le coordinateur éducation et promotion d’Eyewitness Palestine et il est également membre du Mouvement de la jeunesse palestinienne et de la Campagne américaine pour le boycott académique et culturel d’Israël.

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Publié le 7 juillet 2024 sur The Electronic Intifada
Traduction : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

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